Jean Genet
Journal du voleur
Texte intégral
Jeélll Genet Journal du voleur
Je nomme violence une audace au repos
amoureuse des périls. On la distingue dans
un regard, une démarche, un sourire, et c'est
en vous qu'elle produit les remous. Elle vous
démonte. Cette violence est un calme qui
vous agite. On dit quelquefois : «Un gars qui
a de la gueule. » Les traits délicats de Pilorge
étaient d'une violence extrême. Leur délica
tesse surtout était violence.
Goya. Les su r pr~ses du m1ro1r:
L'homme au carcan (détail).
Photo Gal limard- La photothèqu e.
ISBN 2-07- 036493 - 3 A 36493 01!1()> catégorie J
-- --_____________ .....
Jean Genet
Journal
du voleur
Gallimard
@ Éditions Gallimtwtl, 1949.
Le Journal du Voleur est l'ouvrage le plus dlèbre Je Jean Genet.
Il a inspiti à jean-Paul Sartf'l! le texle que 110Ui :
« N'est pas Narcisse qui flfUI. Combien se pm&benl sur l'eau qui
ny 110ien1 qu'une vague apparmce d'homme. Genet se 110# partout; les
surfaces les plus males lui f'l!fiiiOienl son image; mime &bez les aulm, il
s'apetpJil d mel au jour du mime roup leur plus profond sem#. Le
1bbne inquiilanl du double, image, sosie, frire ennemi, se rdf'I1Utle en
Ioules ses œutlf'I!S. Cbatune d'elles a œne /trange propriéfl d'hf!! elle
mime d le f'l!jlel d'elle-mime. Genet fail apparatm une foule
grouillanle d touffue qui nous intrigue, nous lranspotte, d se ebange en
Genet sous le rtgard Je Genet.
« Dans le Journal du Voleur, le mythe du double a pris sa forme
la plus rassuranle, la plus rommune, la plus naluf'l!lle : Genet y parle
Je Genet sans intermldiaif'l!; il raamle sa vie, sa mism d sa gloif'l!, ses
amours; il /ail l'bistoif'l! Je ses pmsles, 011 pourrait mJif'l! qu'il a,
romme Montaigne, le projet bonhomme d familier Je se peindf'l!. Mais
Genet n'est jamais familier, mime atJet soi. Bien sflr il dil loul. Toule
la vtrill, rien que la flffrill : mais c'est la vtrill rame. Son
autobiographie n'est pas une autobiographie, elle n'en a que
l'apparmce : c'est une œmwgonie rame. Ses histoim ne son1 pas des
histoires : elles flOUS passionnent d flOUS fascinent mais flOUS mJJiez
qu'il flOUS raœntail des faits d f/OUS flOUS apen:er.tez soudain qu'il flOUS
Jiml des rites; s'il parle des mendiants pouilleux du « Baf't'Ï()
Chino » c'est poUr agiler sompl,_l des questions Je préslat~te d
d'hiquette : il en le Saint-SÎfMrl de œne Cour des Mi,.Mles. Ses
Sllllfltnif'S ne Sllllf pas des SOfltlmif'S : ils SOflf extUfS mais sacm; il paf'le
de sa vie œmme un wangllisU, m Umoin lmerwïlll . .• Si pounanf fJOfiS
sat~n WÏf', à la joinfun, la ligne mina qui slpan le myfbe
mwloppanf th myfbe mwloppl, fJOfiS J/çouflrim la vmfé, qui en
mrible. »
à SARTRE
au CASTOR
Le vêtement des forçats est rayé rose et blanc. Si,
commandé par mon cœur l'univers où je me com
plais, je l'élus, ai-je le pouvoir au moins d'y découvrir
les nombreux sens que jé veux : il existe donc un étroit
rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la
délicatesse des premières sont de même nature que
la brutale insensibilité des autres 1• Que j'aie à repré
senter un forçat - ou un criminel - je le parerai
de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles
en deviendra une autre, géante, nouvelle. V ers ce
qu'on nomme le mal, par amour j'ai poursuivi une
aventure qui me conduisit en prison. S'ils ne sont
pas toujours beaux, les hommes voués au mal pos
sèdent les vertus viriles. D'eux-mêmes, ou par le
choix fait pour eux d'un accident, ils s'enfoncent
avec lucidité et sans plaintes dans un élément répro
bateur, ignominieux, pareil à celui où, s'il est profond,
l'amour précipite les êtres 2• Les jeux érotiques
1. Mon émoi c'est l'oscillation des unes aux autres.
2. Je parle de l'idéal forçat, de l'homme chez qui se
rencontrent toutes les qualités de pwù.
9
découvrent un monde innommable que révèle le
langage nocturne des amants. Un tel langage ne
s'écrit pas. On le chuchote la nuit à l'oreille, d'une
voix rauque. A l'au be on l'oublie. Niant les vertus
de votre monde, les criminels désespérément accep
tent d'organiser un univers interdit. Us acceptent d'y
vivre. L'air y est nauséabond. : ils savent le respire~.
Mais - les criminels sont loin de vous - comme
dans l'amour ils s'écartent et m'écartent du monde
et de ses lois. Le leur sent la sueur, le sperme et le
sang. Enfin, à mon ame assoiffée et à mon corps il
propose le dévouement. C'est parce qu'il possède
ces conditions d'érotisme que je m'acharnai dans le
mal. Mon aventure, par la révolte ni la revendica
tion jamais commandée, jusqu'à ce jour ne sera
qu'une longue pariade, chargéè, compliquée d'un
lourd cérémonial érotique (cérémonies figuratives
menant au bagne et l'annonçant). S'il est la sanction,
à mes yeux aussi la justification, du crime le plus
immonde, il sera le signe du plus extrême avilisse
ment. Ce point définitif où conduit la réprobation
des hommes me devait apparaître comme l'idéal
endroit du plus pur accord amoureux, c'est-à-dire
Je plus trouble où sont célébrées d'illustres noces de
cendres. Les désirant chanter j'utilise ce que m'offre
la fo~me de la plus exquise sensibilité naturelle, que
suscite déjà le costume des forçats. Outre ses teintes,
par sa rugosité, l'étoffe évoque certaines fleurs dont
les pétales sont légèrement velus, détail suffisant pour
qu'à l'idée de force et àe honte j'associe le plus natu
rellement · p~écieux et fragile. Ce rapprochement,
qui me renseigne sur moi, à un autre esprit ne s'im-
IO
poserait pa.S, le mien ne peut l'éviter. J'offris donc
aux bagnards ma tendresse, je les voulns nommer de
noms charmants, désigner leurs crimes avec, par
pudeur, la plus subtile métaphore (sous le vo.ile de
quoi je n'eusse ignoré la somptueuse musculature
du meurtrier, la violence de son sexe). N'est-ce par
cette image que je préfère me les représenter à la
Guyane : les plus forts, qui bandent, les pins « durs »,
voilés par le tulle de la moustiquaire? Et chaque fleur
en moi dépose une si grave tristesse que toutes doivent
signifier le chagrin, la mort. C'est donc en fonction
du bagne que je recherchai l'amour. Chacune de
mes passions me le fit espérer, entrevoir, m'offre des
criminels, m'offre à eux ou m'invite au çrime. Cepen
dant que j'écris ce livre les derniers forçats rentrent
en France. Les journaux_nons l'annoncent. L'héritier
des rois éprouve Wl vide pareil si .la république le
prive du sacre. La fin du bagne nous empêche d'ac
céder avec notre conscience vive dans les régions
mythiques souterraines. On nous a coupé le plus
dramatique mouvement : notre exode, l'embarque
ment, la procession sur la mer, qui s'accomplissait
tête basse. Le retour, cette même procession à rebours
n'ont plus de sens. En moi-même la destruction du
bagne correspond à une sorte de chatiment du chari
ment: on me chatre, on m'opère de l'infamie. Sans
souci de décapiter nos rêves de leurs gloires on nous
réveille avant terme. Les prisons centrales ont leur
pouvoir : ce n'est pas le même. Il est mineur. La
gdce élégante, un peu fléchie, en est bannie. L' atmo
sphère y est si lourde qu'on doit s'y traîner. On y
rampe. Les centrales bandent plus roide, plus noir
II
et sévère, la grave et lente agonie du bagne était, de
l'abjection, tm épanouissement plus parfait 1• Enfin,
maintenant gonflées de mâles méchants, les centrales
en sont noires comme d'un sang chargé de gaz car
bonique. Q'écris «noir~. Le costume des détenus
captifs, captivité, prisonniers même, mots trop nobles
pour nous nommer- me l'impose : il est de bure
brune.) C'est vers elles qu'ira mon désir. Jè sais
qu'une burlesque apparence souvent se manifeste
au bagne ou en prison. Sur le socle massif et sonore
des sabots la stature des punis est toujours un peu
grêle. Bêtement leur silhouette se casse devant une
brouette. En face d'un gâfe ils baissent la tête et
tiennent dans la main la grande capeline de paille -
qu~ornent les plus jeunes, je le voudrais, d'une rose
volée accordée par le gâfe - ou un béret de bure
brune. Us gardent une pose de misérable humilité.
(Si on les bat, quelque chose en eux pourtant doit
s'ériger : le lâche, le fourbe, la lâcheté, la fourberie
sont - maintenus à l'état de plus dure, plus pure
lâcheté et fourberie - durcis par une « trempe »
comme le fer doux est durci par la trempe.) Ils s' obs
tinent dans la servilité, n'importe. Sans négliger ceux
qui sont contrefaits, disloqués, c'est les plus beaux
criminels qu'orne ma tendresse.
- n a bien fallu, me dis-je, que le crime hésite
I. Son abolition me prive à cc point qu'en moi-même
et pour moi seul, secrètement, je recompose un bagne,
plus méchant que celui de la Guyane. J'ajoute que des
centrales on peut dire « à l'ombre ». Le bagne est au soleil.
C'est dans une lumière cruelle que tout se passe, ct je ne
puis m'empêcher de la choisir comme signe de la lucidité.
I2
longt~mps avant que d'obtenir la parfaite réussite
qu'est Pilorge ou Ange Soleil. Pour les achever (le
terme est cruel!} le concours de coïncidences nom
breuses fut nécessaire : à la beauté de leur visage,
à la force et à l'élégance de leur corps devaient
s'ajouter leur goftt du crime, les circonstances qui
font le criminel, la vigueur morale capable d'ac
cepter un tel destin, enfin le chatiment, la cruauté
de celui-ci, la qualité intrinsèque qui permet au
criminel d'y resplendir, et sur tout cela d'obscures
régions. Si le héros combat la nuit et la vainc, qu'il
en reste sur lui des lambeaux. La même hésitation, la
même cristallisation de bonheurs préside à la réussite
d'un pur policier. Les uns et les autres je les chéris.
Mais si j'aime leur crime c'est pour ce qu'il contient
de châtiment, « de peine & (car je ne puis supposer
qu'ils ne l'ont pas entrevue. L'un d'eux, l'ancien
boxeur Ledoux, répondit en souriant aux inspec
teurs : « Mes crimes c'est avant de les commettre que
j'aurais pu les regretter ») où je veux les accompagner
afin que, de toutes façons, soient. comblées mes
amours;
Dans ce journal je ne veux pas dissimuler les autres
raisons qui me firent voleur, la plus simple étant la
nécessité de manger, toutefois dans mon choix
n'entrèrent jamais la révolte, l'amertume, la colère
ou quelque sentiment pareil. Avec un soin maniaque,
« un soin jaloux •; je préparai mon aventure comme
on dispose une couche, une chambre pour l'amour :
j'ai bandé pour le crime.
Je nomme violence une audace au repos amoureuse
des périls. On la distingue dans un regard, une dé
marche, un sourire, et c'est en vous qu'elle produit
les remous. Elle vous démonte. Cette violence est
un calme qui vous agite. On dit quelquefois : « Un
gars qui a de la gueule. & Les traits délicats de Pilorge
étaient d'une violence extrême. Leur. délicatesse
surtout était violente. Violence du dessin de la main
unique de Stilitano, immobile, simplement posée
sur la table, et qui rendait inquiétant et dangereux
le repos. J'ai travaillé avec des voleurs et des barbeaux
dont l'autorité m'entraînait, mais peu se montrèrent
vraiment audacieux quand celui qui le fut le plus -
Guy - était sans violence. Stilitano, Pilorge, Mi
chaelis étaient lâches. Et Java. D'eux, demeurassent
ils au repos, immobiles et souriants, s'échappait par
les yeux, les naseaux, la bouche, le creux de la main,
la braguette gonflée, sous le drap ou la toile ce brutal
monticule du mollet, une colère radieuse et sombre,
visible sous forme de buée.
14
Mais rien presque toujours ne la signale que
l'absence des signes habituels. Le visage de René
est d'abord charmant. La courbe en creux de son nez
lui donne un air mutin, sauf qu'inquiète la pâleur
plombée de sa figure inquiète. Ses yeux sont durs,
ses gestes calmes et sûrs. Dans les tasses, il frappe
avec tranquillité les pédés, il les fouille, les dévalise,
quelquefois il leur donne, comme un coup de grâce,
un coup de talon sur la gueule. Je ne l'aime pas mais
son calme me dompte. Il opère, dans la nuit la plus
troublante, au bord des pissotières, des pelouses, d~
bosquets, sous les arbres des Champs-Élysées, près
des gares, à la porte Maillot, au Bois de Boulogne
{toujours la nuit) avec un sérieux d'où le romantisme
est exclu. Quand il rentre, à deux heures ou à trois
heures du matin, je le sens approvisionné d'aventures.
Chaque endroit de son corps, nocturne, y participa :
ses mains, ses bras, ses jambes, sa nuque. Mais lui,
ignorant . ces merveilles, il me les raconte dans un
langage précis. De sa poche il sort les bagues, les
alliances, les montres, butin de la soirée. Il les met
dans un grand verre qui sera bientôt plein. Les pédés
ne l'étonnent pas ni leurs habitudes : elles ne sont
qu'afin de faciliter ses coups durs. Dans sa conver
sation, quand il est assis sur mon lit, mon oreille
saisit des lambeaux d'aventures : « Un officier en
caleçon à qui il dérobe le portefeuille 1 et qui, l'index
pointé, lui intime : Sortez! • « La réponse de René
moqueur : « Tu te crois dans l'armée. • « Un coup
de poing qu'il donna trop fort, sur le crâne d'un
I. U dit : «Je lui ai fait le feuille!»
'
15
vieux. » « Celui qui s'évanouit quand René, brûlant,
ouvre un tiroir qui contient une réserve d'ampoules
de morphine.»« Le pédé fauché qu'il oblige à s'age
nouiller devant lui. >> Je suis attentif à ces récits. Ma
vie d'Anvers se fortifie, se continuant dans un corps
plus ferme, selon des méthodes brutales. J' encou
rage René, je le conseille, il m'écoute. Je lui dis que
jamais ilne parle le premier.
- Laisse venir le gars, laisse-le tourner autour
de toi .. Sois un peu étonné qu'il te propose l'amour.
Sache avec qui feindre l'ignorance.
Chaque nuit, quelques mots me renseignent. Mon
imagination ne s'égare pas sur eux. Mon trouble
semble naître de ce qu'en moi j'assume à la fois le
rôle de victime et de criminel. En fait même, j'émets,
je projette la nuit la· victime et le criminel issus de
moi, je les fais se rejoindre quelque part, et vers le
matin mon émotion est grande en apprenant qu'il
s'en fallut de peu que la victime reçoive la mort et
le criminel le bagne ou la guillotine. Ainsi mon
trou!:> le se prolonge-t-il jusqu'à cette région de moi
même: la Guyane.
Sans qu'ils le veulent les gestes de ces gosses, leurs
destins, sont tumultueux. Leur âme supporte une
violence qu'elle n'avait pas désirée. Elle la domesti
quait. Ceux dont la violence est l'habituel climat
sont simples en face d'eux-mêmes. Des mouvements
qui composent cette vie rapide et dévastatrice chacun
est simple, droit, net comme le trait d'un grand dessi
nateur - mais dans la rencontre de ces traits en mou
vement éclate alors l'orage, la foudre qui les tÙe ou
me tue. Cependant, qu'est leur v10lence à côté de
16
la mienne qui fut d'accepter la leur, de la faire
mienne, de la vouloir pour moi, de la capter, de
l'utiliser, de me l'imposer, de la connaître, de la
préméditer, d'en discerner et d'en assumer les périls?
Mais qu'était la mienne, voulue et nécessaire à ma
défense, à_ ma dureté, à ma rigueur, à côté de la
violence qu'ils subissent comme une malédiction,
montée d'un feu intérieur en même temps qu'une
lumière extérieure qui les embrase et qui nous
illumine? Nous savons que leurs aventures sont
puériles. Eux-mêmes sont sots. Ils acceptent de tuer
ou d'être tués pour une partie de cartes où l' advër
saire - ou eux-mêmes - trichaient. Pourtant, gdce
à des gars pareils sont possiples les tragédies.
Une telle dé6.nition - par tant d'exemples con
traires - de la violence vous montre-t-elle que
j'utiliserai les mots non afin qu'ils dépeignent mieux
un événement ou son héros mais qu'ils vous instrui
sent sur moi-même. Pour me comprendre une com
plicité du lecteur sera nécessaire. :r outefois je l' aver
tirai dès que me fera mon lyrisme perdre pied.
Stilitano était grand et fort. U marchait d'un pas
à la fois souple et lourd, vif et lent, onduleux. n
était leste. Une grande partie de sa puissance sur
moi - et sur les filles du Barrio Chino - résidait
dans ce crachat que Stilitano faisait aller d'une joue
dans l'autre, et qu'il étirait quelquefois comme un
voile devant sa bouche. « Mais où prend~il ce crachat,
me disais-je, d'où le fait-il remonter, si lourd et
blanc? Jamais les miens n'auront l'onctuosité ni la
couleur du sien. Ils ne seront qu'une verrerie filée,
transparente et fragile .• n est donc naturel que fima-
17
Joumal du voleur. a
gine ce que sera sa verge s'ill' enduit à mon intention
d'une si belle matière, de cette toile d'araignée pré
cieuse, tissu qu'en secret je nommais le voile du
palais. Il portait une vieille casquette grise dont la
visière était cassée. Qu'il la jette sur le plancher de
notre chambre elle. était soudain le cadavre d'une
pauvre perdrix à l'aile rognée, mais quand il s'en
coiffait, un peu sur l'oreille, le bord opposé de la
visière se relevait pour découvrir la plus glorieuse
des mèches blondes. Parlerai-je de ses beaux yeux si
clairs, modestement baissés - de Stilitano pourtant
on pouvait dire : « Son maintien est immodeste » -
sur quoi se refermaient des cils et des sourcils si blonds,
si lumineux et si épais qu'ils établissaient l'ombre non
du soir mais l'ombre du mal. Enfin que signifierait ce
qui me bouleverse quand je vois dans le port par
saccades, à petits coups, se développer et monter
une voile avec peine au mât d'un bateau, en hésitant
d'abord, puis résolument, si ces mouvements n'étaient
le signe des mouvements mêmes de mon amour vers
Stilitano? Je l'ai-connu à Barcelone. Il vivait parmi
les mendiants, les voleurs, les tapettes et les filles.
Il était beau, mais il reste à établir si tant de beauté
il la dut à ma déchéance. Mes vêtements étaient sales
et pitoyables. J'avais faim et froid. Voici l'epoque
de ma vie la plus misérable.
1932. L'Espagne alors était couverte de vermine,
ses mendiants. Ils allaient de village en village, en
Andalousie parce qu'elie est chaude, en Catalogne
parce qu'elle est riche, mais tout le pays nous était
favorable. Je fus donc un pou, avec la conscience de
18
l'etre. A Barcelone nous ·fréquentions surtout la
calle Médioda et la calle Carmen. Nous couchions
quelquefois six sur un lit sans draps et dès l'aube
nous allions mendier sur les marchés. Nous quittions
en bande le Barrio Chino et sur le Parallelo nous
nous égrenions, un cabas au bras, car les ménagères
nous donnaient plutôt un poireau ou un navet qu'un
sou. A midi nous rentrions et avec la récolte nous
faisions n6tre soupe. C'est les mœurs de la vermine
que je vais décrire. A Barcelone je vis ces couples
d'hommes où le plus amoureux disait à l'autre :
- Ce matin je pt:etids le panier.
Il prenai~ le cabas et sortait. Un jour Salvador
m'arracha des mains doucement le panier et me dit :
- Je vais mendier pour toi.
Il neigeait. Il sortit dans la me glacée, couvert d'un
veston déchiré, en loques- les poches étaient dé
cousues et pendaient- d'une chemise sale et rigide.
Son visage était pauvre et malheureux, sournois,
pâle, et crasseux car nous n'osions nQUS débarbouiller
tant il faisait froid. Vers midi il revint avec les légu-,.
mes et un peu. de graisse. Ici je signale déjà l'une de
ces déchirures, terribles car je les provoquerai malgré
le danger- qui m'ont révélé la beauté. Un immense
amour - et fraternel - gonfla mon corps et m' em
porta vers Salvador. Sorti un peu après lui de l'hôtel,
je le· voyais de loin qui implorait les femmes. Pour
d'autres ou pour moi-meme ayant mendié déjà, je
connaissais la formule : elle mêle la religion chré
tienne à la charité; elle confond le pauvre avec Dieu;
du cœur c'est une émanation si humble que je crois
qu'elle parfume à la violette la huée légère et droite
19
du mendiant qui la prononce. Dans toute l'Espagne
on disait alors :
-«PorDios•.
Sans l'entendre j'imaginais Salvador la murmurer
devant tous les éventairc-.s, à toutes les ménagères. Je
le surveillais comme le mac sa putain mais avec au
cœur quelle tendresse. Ainsi l'Espagne et ma vie de
mendiant m'auront fait connaître les fastes de l'ab
jection, car il fallait beaucoup d'orgueil (c'est-à-dire
d'amour) pour embellir ces personnages crasseux et
méprisés. n me fallut beaucoup de talent. Il m'en vint
peu à peu. S'il m"est impossible de vow en décrire
le mécanisme au moins puis-je dire que lentement je
me forçai à considérer cette vie misérable comme une
nécessité voulue. Jamais je ne cherchai à faire d'elle
autre chose que ce qu'elle était, je ne cherchai pas à
la parer, à la masquer, mais au contraire je la voulus
affirmer dans sa sordidité exacte, et les signes les plus
sordides me devinrent signes de grandeur.
Ce fut une consternation quand, en me fouillant
après une rafle -je parle d'une scène qui précéda
.celle par quoi débute ce livre - un soir, le policier
étonné retira de ma poche, entre autres choses, un
tube de vaseline. Sur lui on osa plaisanter puisqu'il
contenait une vaseline goménolée. Tout le greffe
pouvait, et moi-même parfois - doulourewement
- rire aux éclats et se tordre à entendre ceci :
- « Tu les prends par les narines? ,.
- « Risque pas de t'enrhumer, à ton homme tu
lui foutrais la coqueluche. ,.
Dans un langage de gouape je traduis mal l'ironie
méchante des formules espagnoles, éclatantes ou
empoisonnées. Il s'agissait d'un tube de vaseline dont
l'une des extrémités était plmieurs fois retournée.
C'est dire qu'il avait servi. Au milieu des objets élé
gants retirés de la poche des hommes pris dans cette
rafle, il était le signe de l'abjection même, de celle qui
se dissimule avec le plus grand soin, mais le signe
encore d'une gclce secrète qui allait bientôt me sauver
du mépris. Quand je fus enfermé en cellule, et dès
que j'eus repris assez d'esprits pour surmonter le
malheur de mon arrestation, l'image de ce tube de
vaseline ne me quitta plus. Les policiers me l'avaient
victorieusement montré puisqu'ils pouvaient par lui
brandir leur vengeance, leur haine, leur mépris. Or
_voici que ce misérable objet sale, dont la destination
paraissait au monde - à cette délégation concentrée
du mondç qu'est la police et d'abord. cette particu
lière réunion de policiers espagnols, sentant J'ail, .la
sueur et l'huile mais cossus d'apparence, forts dans
leur musculature et dans leur assurance morale - des
plus viles, me devint extrêmement précieux. Contrai
rement à beaucoup d'objets que ma tendresse dis
tingue, celui-ci ne fut point auréolé; il demeura. sur
la table un petit tube de vaseline, en plomb gris,
terne, brisé, livide, dont J'étonnante discrétion, et sa
correspondance essentielle avec toutes les choses
banales d'un greffe de prison (le banc, l'encrier, les
règlements, la toise, l'odeur) m'eussent, par l'indiffé
rence générale, désolé, si le contenu même de ce tube,
à cause peut-être de son caractère onctueux, en évo
quant .une lampe à huile ne m'eût fait songer i une
veilleuse funéraire.
{En le décrivant, je recrée ce petit objet, mais voici
21
qu'intervient une Image : sous un réverbère, clans
une rue de la ville où j'écris, le visage blafard d'une
petite vieille, un visage plat et rond comme la lune,
très pâle, dont je ne saurais dire s'il était triste ou
hypocrite. Elle m'aborda, me dit qu'elle était très
pauvre et me demanda un peu d'argent. La douceur
de ce visage de poisson-lune me renseigna tout de
suite : la vieille sortait de prison.
- C'est une voleuse, me dis-je. En m'éloignant
d'elle une sorte de rêverie aiguë, vivant à l'intérieur de
moi et non au bord de mon esprit, m'entraîna à
penser que c'était peut-être ma mère que je venais de
rencontrer. Je ne sais rien d'elle qui m'abandonna au
berceau, mais j'espérai que c'était cette vieille voleuse
qui mendiait la nuit.
- Si c'était elle? me dis-je en m'éloignant de la
vieille. Ah! Si c'était elle, j'irais la couvrir de fleurs,
de glaïeuls et de roses, et de baisers! J'irais pleurer de
tendresse sur les yeux de ce poisson-lune, sur cette
face ronde et sotte! Et pourquoi, me disais-je encore,
pourquoi y pleurer? n fallut peu de temps à mon es
prit pour qu'il remplaçât ces marques habituelles de
la tendresse par n'importe quel geste et même par
les plus décriés, par les plus vils, que je chargeais de
signifier autant que les baisers, ou les larmes, ou les
fleurs.
- Je me contenterais de baver sur elle, pensais-je,
débordant d'amour. (Le mot glaïeul prononcé plus
haut appela-t-ille mot glaviaux?) De baver sur ses
cheveux ou de vomir dans ses mains. Mais je l'adore
rais cette voleuse qui est ma mère.)
Le tube de vaseline, dont la destination vous est
assez connue, aura fait surgir le visage de celle qui
durant une rêverie se poursuivant le long des ruelles
noires de la ville,· fut la mère la plus chérie. Il m'avait
servi à la préparation de tant de joies secrètes, dans
des lieux dignes de sa discrète banalité, qu'il était
devenu la condition de mon bonheur, comme mon
mouchoir taché en était la preuve. Sur cette table
c'était le pavillon qui disait aux légions invisibles mon
triomphe sur les policiers. J'étais en cellule. Je savais
que toute la nuit mon tube de vaseline serait exposé
au méprjs :...... l'inverse d'une Adoration Perpétuelle
- d'un groupe de policiers beaux, forts, solides. Si
forts que le plus faible en serrant à peine l'un contre
l'autre les doigts pourrait en faire surgir, avec d'abord
un léger pet, bref et sale, un lacet de gomme qui conti
nuerait à sortir dans un silence ridicule. Cependant
j'étais sfu: que ce chétif objet si humble leur tiendrait
tête, par sa seule présence il saurait mettre dans tous
ses états toute la police du monde, il attirerait sur soi
les mépris, les haines, les rages blanches et muettes,
un peu narquois peut-être - comme un héros de
tragédie amusé d'attiser la colère des dieux - comme
lui indestructible, fidèle à mon bonheur et fier. Je
voudrais retrouver les mots les plus neufs de la langue
française afin de le chanter. Mais j'eusse voulu aussi
me battre pour lui, organiser des massacres en son
honneur et pavoiser de rouge une campagne au
crépuscule 1•
De la beauté de son expression dépend la beauté
I. Je me fusse en effet battu jusqu'au sang plutôt que
renier ce ridicule ustensile.
d'un acte moral. Dire qu'il est beau décide déjà qu'il
le sera. Reste à le prouver. S'en chargent les images,
c'est-à-dire les correspondances avec les magnifi
cences du mande physique. L'acte est beau s'il pro
voque, et dans notre gorge fait découvrir, le chant.
Quelquefois la conscience avec laquelle nous aurons
pensé un acte réputé vil, la puissance d'expression qui
doit le signifier, nous forcent au chant. C'est qu'elle
est belle si la trahison nous fait chanter. Trahir les
voleurs ne serait pas seulement me retrouver dans le
monde moral, pensais-je, mais encore me retrouver
dans la pédérastie. Devenant fort, je suis mon propre
dieu. Je dicte. Appliqué aux hommes le mot de
beauté m'indique la qualité harmonieuse d'un visage
et d'un corps à quoi s'ajoute parfois la gdce virile. La
beauté alors s'accompagne de mouvements magni
fiques, dominateurs, souverains. Nous imaginons
que des attitudes morales très particulières les déter
minent, et par la culture en nous-m,êmes de telles
vertus nous espérons à nos pauvres visages, à nos
corps malades accorder cette vigueur que naturelle
ment possèdent nos amants. Hélas, ces vertus qu'eux
mêmes ne possèdent jamais sont notre faiblesse.
Maintenant que j'écris je songe à mes amants. Je
les voudrais enduits de ma vaseline, de cette douce
matière, un peu menthée; je voudrais que baignent
leurs muscles dans cette délicate transparence sans
quoi leurs plus chers attributs sont moins beaux.
Quand un membre est enlevé, m'apprend-on,
celui qui reste devient plus fort. Dans le sexe de
Stilitano j'espérais que la vigueur de son bras coupé
s'était ramassée. J'imaginai longtemps un membre
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solide, matraqueur, capable du pire toupet, encore
que d'abord m'intriguât ce que Stilitano me permet
tait d'en connaître : le seul pli, mais curieusement .
précis sur la jambe gauche, de son pantalon de toile
bleue. Peut-être ce détail eût-il moins hanté mes rêves
si, à tous moments, Stilitano n'y eût porté sa tp.ain
gauche, et s'il n'eût, à la manière des dames qui font la
révérence, indiquant le pli, avec les ongles délicate
ment pincé l'étoffe. Je ne crois· pas qu'il perdît jamais
son sang-froid, mais en face de moi il était particu
lièrement calme. Avec un léger sourire impertinent,
mais négligemment, il me regardait l'adorer. Je sais
qu'il m'aimera.
Avant qu'il ne franchît, son panier à la main, 1a
porte de notre hôtel, j'étais si ému que dans la rue
j'embrassai Salvador, mais il m'écarta :
- Tu es fou! On va nous prendre pour des mari
canas!
Il parlait assez bien le français qu'il avait appris
dans la campagne de Perpignan où il allait faire les
vendanges. Blessé, je m'écartai de lui. Son visage était
violet. Il avait la, teinte des choux qu'on arrache
l'hiver. Salvador ne sourit pas. Il était choqué. -
(( c· est bien la peine, dut-il penser, que je me sois levé
tôt pour mendier dans la neige. Jean ne sait pas se tenir.»
Ses cheveux étaient hirsutes et mouillés. Derrière
la vitre, des visages nous regardaient, car le bas de
l'hôtel était occupé par la grande salle d'un café don
nant sur la rue, et qu'il fallait traverser pour monter
aux chambres. Salvador torcha de sa manche son
visage et entra. J'hésitai. J'entrai à mon tour. J'avais
25
vingt ans. Si elle possède la limpidité d'une larme
pourquoi la goutte hésitant au bord d'une narine ne
la boirais-je pas avec la même ferveur? J'étais pour
cela assez entrainé dans la réhabilitation de l'ignoble.
Sans la crainte de révolter Salvador je l'eusse fait dans
le café. Lui, cependant, il renifla, et je devinai qu'il
avalait sa morve. Le panier au bras, traversant les
mendiants et les frappes, il se dirigea vers la cuisine.
Il me précédait. ·
- Qu'est-ce que t'as? dis- je.
- Tu te fuis remarquer;
- Qu'est-ce qu'il y a de mal?
~ On s'embrasse pas comme ça, sur les trottoirs.
Ce soir, si tu veJJX ...
Il dit tout cela avec une moue sans gdce et le même
dédain. Je n'avais voulu que lui témoigner ma g~a
titude, le réchauffer avec ma pauvre tendresse.
- Mais qu'est-ce que t'as cru?
Quelqu'un le bouscula sans s'excuser, me séparant
de lui. Je ne le sui~is pas à la cuisine. Je m'approchai
d'un banc où, près du poêle, une place était vide. Je
m'inquiétais peu de savoir par quelle méthode, encore
qu'éperdu de beauté vigoureuse, je saurais me rendre
amoureux de ce mendiant pouilleux et laid, malmené
des moins hardis, m'éprendre de ses fesses anguleuses ...
et si par malheur il avait un sexe magnifique?
Le Barrio Chino était alors une sorte de repaire
peuplé moins d'Espagnols que d'étrangers qui tous
étaient des voyous pouilleux. Nous étions quelque
fois vêtus de chemises de soie vert amande ou jon
quille, chaussés d'espadrilles usées, et notre chevelure
plaquée paraissait vernie à craquer. Nous n'avions
pas de chefs mais plutôt des directeurs. Te suis inca
pable d'expliquer comment ils le devenaient. Proba
blement était-ce par une suite d'opérations heureuses
dans la vente de nos tristes butins. Ils s'occupaient de
nos affaires et nous indiquaient les coups, sur quoi ils
prélevaient-une. part raisonnable. Nous ne formions
pas des bandes plus oil moins bien organisées, mais
dans ce vaste désordre sale, au milieu d'un quartier
puant l'huile, l'urine et la merde, quelques hommes
perdus s'en remettaient à un autre plus habile. Tant
de pouillerie scintillait de la jeunesse de beaucoup
d'entre nous, et de cet éclat plus mystérieux de quel
ques-uns qui étincelaient vraiment, ces gosses dont le
corps, le regard et les gestes'sont chargés d'un magné
tisme qui fait de nous leur objet. C'est ainsi que je fus
par l'un d'eux foudroyé. Pour mieux parler de Stili
tano, le mancho(, j'attendrai quelques pages. Que l'on
sache d'abord qu'il n'était orné d'aucutie vertu chré
tienne. Tout son éclat, sa pu~ce, avaient leur source
entre ses jambes. Sa verge, et ce qui la complète, tout
l'appareil était si beau que je le ne puis nommer
qu'organe générateur. Il était mort, croyiez-vous, car
il s'émouvait rarement, et lentement : il veillait. Il
élaborait dans la nuit d'une braguette bien boutonnée,
encore qu'elle le H1t par une seule niain. cette lumi
nosité dont resplendira son porteur.
Mes amours avec Salvador durèrent six mois. Elles
ne furent pas les plus grisantes mais les plus fécondes.
J'avais réussi à aimer le corps malingre, le visage gris,
la barbe rare et ridiculement plantée. Salvador pre
nait soin de moi, mais la nuit, à la bougie, je recher
chais dans' les coutures de son pantalon les poux, nos
familiers. Les poux nous habitaient. A nos vêtements
ils donnaient une animation, une présence qui, dis
parues, font qu'ils sont morts. Nous aimions savoir
-et sentir- pulluler les bêtes translucides qui, sans
être apprivoisées, étaient si bien à nous que le pou
d'un autre que de nous deux nous dégoûtait. Nous
les ·chassions mais avec l'espoir que dans la journée
les lentes auraient éclos. Avec nos ongles nous les
écrasions sans dégoût et sans haine. Nous n'en jetions
pas le cadavre - ou dépouille - à la voirie, nous le
laissions choir, sanglant de notre sang, dans notre
linge débraillé. Les poux étaient le seul signe de notre
prospérité, de l'envers même de la prospérité, mais il
était logique qu'en faisant à notre état opérer un réta
blissement qui le justifiât, nous justifiions du même
coup le signe de cet état. Devenus aussi utiles pour
la connaissance de notre amenuisement que les bijotix
pour la connaissance de ce qu'on nomme le triomphe,
les. poux étaient précieux. Nous en avions à la fois
honte et gloire. J'ai longtemps vécu dans une chambre
sans fenêtres qu'un vasistas donnant sur le corridor,
où le soir cinq petits visages, cruels et tendres, sou
riants ou crispés par l'ankylose d'une posture difficile,
mouillés de sueurs, recherchaient ces insectes de la
vertu de qui nous participions. Il était bien que je
fusse l'amant du plus pauvre et du plus laid au fond
de talit de misère. Pour cela je connus un état privi
légié. J'eus du mal, mais chaque victoire obtenue -
mes mains crasseuses orgueilleusement exposées
m'aidaient à· exposer orgueilleusement ma barbe et
mes cheveux longs __,.. me donnait de la force - ou
de la faiblesse, et c'est ici la même chose -pour la
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victoire suivante qui dans vbtre langage prendrait
naturellement le nom de déchéance. Toutefois l'éclat,
la lumière étant nécessaires à notre vie, avions-nous
dans cette ombre un rayon de soleil traversant la
vitre et sa crasse, nous avions le verglas, le givre, car
ces éléments,· s'ils indiquent les calamités. évoquent
des joies dont le signe, détaché dans notre chambre,
nous suffisait : de Noël et des fêtes du Réveillon nous
ne connaissions que ce qui les accompagne toujours
et qui les rend plus douces aux fêteurs : le gel.
La culture des plaies, par les m.endiants, c'est aussi
le moyen pour eux d'avoir un peu d'argent - de
quoi vivre- mais s'ils y furent amenés par une veu
lerie dans la misère, l'orgueil qu'il y faut pour se
soutenir hors du mépris est une vertu virile : comme
un roc un fleuve, l'orgueil perce et divise le mépris, le
crève. Entrant davàntage dans l'abjection, l'orgueil
sera plus fort (si ce mendiant c'est moi-même) quand
j'aurai la science - -force ou .faiblesse - de profiter
d'un tel destin. Il faut, à mesure que cette lèpre me
gagne, que je la gagne et que je gagne. Deviendrai-je
donc de plus en plus ignoble, de plus en plus un objet
de dégollt, jusqu'au point final qui est je ne sais quoi
encore mais qui doit être commandé par une recher
che esthétique autant que morale. La lèpre, à quoi
je compare notre état, provoquerait, dit-on, une irri
tation des tissus, le malade se gratte : il bande. Dans
un érotisme solitaire la lèpre se console et chante son
mal. La misère nous érigeait. A travers l'Espagne
nous promenions une magnificence secrète, voilée,
sans arrogance. Nos gestes étaient de plus en plus
humbles, de plus en plus éteints à mesure que plus
intense la braise d'humilité qui nous faisait vivre.
Ainsi mon talent se développait de donner un sens
sublime à une apparence aussi pauvre. Qe ne parle pas
encore de talent littéraire.) Ce m'aura été une très
utile discipline, et qui me permet de tendrement
sourire encore aux plus humbles parmi les détritus,
qu' Üs soient humains ou matériels, et jusqu'aux vomis
sures, jusqu'à la salive que je laisse baver sur le visage
de ma mère, jusqu'à vos excréments. Je conserverai en
moi-même l'idée de moi-même mendiant;
Je me voulUs semblable à cette femme qui, à l'abri
des gens, chez elle conserva sa fille, une sorte de
monstre hideux, difforme, grognant et marchant à
quatre pattes, stupide et blanc. En accouchant, son
désespoir fut tel sans doute qu'il devint l'essence
même de sa vie. Elle décida d'aimer ce monstre,
d'aimer la laideur sortie de son ventre où elle s'était
élaborée, et de l'ériger dévotieusement. C'est en
elle-même qu'elle ordonna un reposoir où elle conser
vait l'idée de, monstre. Avec des soins dévots, des
mains douces malgré le cal des besognes quotidiennes,
avec l'acharnement volontaire des désespérés elle
s'opposa au monde, au monde elle opposa le monstre
qui prit les proportions du monde et sa puissance.
C'est à partir de lui que s'ordonnèrent de nouveaùx
principes, sans cesse combattus par les forces du
monde qui venaient se heurter à elle mais s'arrêtaient
aux murs de sa demeure où sa fille était enfermée 1•
1. Par les journaux j'appris qu'après quarante ans de
dévouement cette mère arrosa d'essence - ou de pétrole
- sa fille endormie, puis toute la maison et mit le feu.
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Mais, car U fallait voler quelquefois, nous connais
sions aussi les beautés claires, terrestres, de l'audace.
Avant qu'on ne s'endormît, le chef, le cavalier nous
conseillait. Avec de faux papiers, par exemple, nous
allions à différents consulats afin d'être rapatriés. Le
consul, attendri ou agacé par nos plaintes et notre
misère, notre crasse, nous donnait un billet de chemin
de fer pour un poste frontière. Notre chefle revendait
à la gare de Barcelone. Il nous indiquait aussi les
vols à commettre dans les églises - ce que n'osaient
les Espagnols - ou dans les villas élégantes, enfin
c'est lui-même qui nous amenait les matelots anglais
ou. hollandais à qui nous devions nous prostituer
pour quelques pesetas.
Ainsi parfois nous volions et chaque cambriolage
nous faisait un instant respirer à la surface. Une veille
d'armes précède chaque expédition nocturne. La
nervosité que provoquent la peur, l'angoisse quelque
fois, facilit.e un état voisin des dispositions religieuses.
Alors j'ai tendance à interpréter le moindre accident.
Les èhoses deviennent signe de chance. Je veux
charmer les puissances inconnues de qui me semble
dépendre la réussite de l'aventure. Or je cherche à
les charmer par des. actes moraux, par la charité
d'abord : je donne mieux et plus aux mendiants,
je cède aux vieillards ma place, je m'efface devant
eux, j'aide les aveugles à traverser les rues, etc. Ainsi
ai-je l'air de reconnaître au vol présider un dieu à qui
Le monstre (la fille) succomba. Des flammes on retira la
vieille (7S ans) et elle fut sauvée, c'est-à...dire qu'elle
comparut en cour d'assises. ·
31
sont agréables les actions morales. Ces tentatives pour
lancer un filet hasardeux où se laissera capturer le
dieu dont je ne sais rien m'.épuisent, m'énervent,
favorisent encore cet état religieux. A l'acte de voler
elles communiquent la gravité d'un acte rituel. Il
s'accomplira vraiment au cœur des ténèbres aux
quelles s'ajoute qu'il le soit plutôt la nuit, durant
le sommeil des gens, dans un endroit clos, et soi
même peut-être masqué de noir. La marche sur la
pointe des pieds, le silence, l'invisibilité dont nous
avons besoin même en plein jour, les mains à tâtons
organisant dans l'ombre des gestes d'une compli
cation, d'une précaution insolite - tourner la simple
poignée d'une porte nécessite une multitude de mou
vements dont chacun a l'éclat d'une facette de bijou
-(découvrant de l'or il me semble l'avoir déterré:
j'ai fouillé des continents, des îles océaniennes; les
nègres m'entourent, de leurs piques empoisonnées
ils menacent mon corps sans défense, mais, la vertu
de l'or agissant, une grande vigueur me terrasse ou
m'exalte, les piques s'abaissent, les nègres me recon
naissent et je suis. de la tribu) - la prudence, la voix
chuchotée, l'oreille dressée, la présence invisible et
nerveuse du complice et la compréhension du moindre
signe de lui, tout nous ramasse en nous-mêmes, nous
tasse, fait de nous une boule de présence que décrit
si bien le mot de Guy :
- « On se sent vivre. &
Mais en moi-même cette présence totale qui se
transforme en une bombe d'une puissance que je
crois terrible, donne à l'acte une gravité, une unicité
terminale - le cambriolage au moment qu'on k
fait est toujours le dernier, non que r on pense n'en
plus faire après celui-là, on ne pense pas, mais qu'un
tel rassemblement de soi ne peut avoir lieu (non dans
la vie, il nous conduirait, poussé davantage, hors
d'elle)- et cette unicité d'un acte qui se développe
Qa rose sa corolle) en gestes conscients, sûrs de leur
efficacité, de leur fragilité et pourtant de la violence
qu'ils donnent à cet acte, bi accorde encore ici la
valeur d'un rite religieux. Souvent même je le dédie
à quelqu'un. Le premier Stilitano eut le bénéfice d'un
tel hommage. Je crois que c'est par lui que je fus
initié, c'est-à-dire que la hantise de son corps m' em
pêcha de flancher. A sa beauté,· à son impudeur
tranquille, je dédiai mes premiers vols. A la singularité
aussi de ce manchot magnifique dont la main, coupée
au ras du poignet, pourrissait quelque part, sous un
marronnier, me dit-il, dans une forêt d'Europe cen
trale. Pendant le vol mon corps est exposé. Je le sais
de tous xnes gestes scintiller. Le monde est attentif à
ma réussite s'il désire ma culbute. Je paierai cher une
erreur, mais que l'erreur je la rattrape il me semble
qu'il y aura de la joie dans la demeure du Père. Ou
bien je tombe, et de malheurs en malheurs c'est le
bagne. Mais alors les sauvages, inévitablement le
bagnard qui risquait « la Belle » les rencontrera par
le procédé que, plus haut, décrit en raccourci mon
aventure intime. Traversant la forêt vierge, s~il
trouve un placer que gardent d'anciennes tribus, il
sera tué par elles ou sauvé. C'est par un chemin bien
long que je choisis de rejoindre la vie primitive. n
me faut d'abord la condamnation de ma race.
Salvador ne me valut aucune fierté. S'il dérobait,
33
joumill du voleur. 3
c'étaient de menus objets à une devanture. Le soir,
dans les cafés où nous nous entassions, entre les plus,
beaux, il se glissait tristement. Cette vie l'épuisait.
Quand je rentrais j'avais la honte de le trouver
accroupi, tassé sur lui-même, sur un banc, serrant
autour de ses épaules la couverture de coton vert et
jaune avec laquelle les jours de bise il sortait mendier.
Il avait aussi un vieux châle de laine noire que je
refusais de mettre. En effet, si mon esprit supportait,
désirait même l'humilité, jeune et violent mon corps
refusait l'humiliation. Salvador parlait d'une voix
brève et triste :.
- Tu veux qu'on rentre en France? On travaillera
à la campagne, · .
Je disais non .. Il ne comprenait pas mon dégo1it
- non ma haine ~ de la France, ni que mon aven
ture si, géographiquement elle s'arrêtait à Barcelone
s'y devait poursuivre profondément, de plus en plus
profondément, dans les régions de moi-même les
plus reculées.
- Mais je travaillerai tout seul. Tu te promèneras.
-Non.
Je le laissais à son banc, à sa morne pauvreté. Près
du poêle ou du comptoir j'allais fumer les mégots
que j'avais glanés dans la journée, auprès d'un jeune
Andalou méprisant dont le chandail de laine blanche
et sale exagérait le torse et les biceps. Après s'être
frotté les mains l'une contre l'autre, comme le font
les vieilla.rds, Salvador quittait son banc. Il allait à
la cuisine commune préparer une soupe et mettre
un poisson sur le gril. Une fois il me proposa de
descendre à Huelva pour y faire la cueillette des
34
oranges. C'èst un soir qu'il avait rèçu tant d'humi
liations, tant de rebuffades en mendiant pour moi,
qu'il osa me reprocher de réussir si mal à la Criolla.
- Ma parole, quand tu lèves un client, c'est toi
qui dois le payer, me dit-il.
Nous nous disputimes devant le patron qui voulut
nous mettre à la porte de l'hôtel. Salvador et moi,
nous décidimes donc de voler le lendemain deux
couvertures et de nous cacher dans un train de mar
chandises allant vers le sud. Mais je fus si habile que
le soir même je rapportai la pèlerine d'un carabinier.
En passant près des docks où ils montent la garde,
l'ùn d'e\oc m'avait appelé. Je fis ce qu'il exigeait,
dans la guérite. Peut-être, sans oser me le dire,
voulut-il ensuite se laver à une home-fontaine; il
me laissa seul un instant et je me sauvai avec sa grande
pèlerine de drap noir. Je m'en enveloppai pour
revenir à l'hôtel, et je connus le bonheur de l' équi
voque, non encore la joie de la trahison, mais déjà
la confusion s'établissait, insidieuse, qui me ferait
nier les oppositions fondamentales. En ouvrant la
porte du café je vis Salvador. C'était le plus triste
des mendiants. Son visage avait la qualité de la sciure
de bois et .presque sa matière, dont le plancher du
café était/ recouvert. Immédiatement je reconnus
Stilitano, debout au milieu des joueurs de ronda.
Nos regards se rencontrèrent. Le sien s'attarda sur
moi qui rougis. J'enlevai la pèlerine noire et tout de
suite on la marchanda. Sans y prendre part encore,
Stilitano regardait le marché lamentable.
- Faites vite, si vous la voulez. Décidez-vous. Le
carabinier va sûrement me chercher, dis-je.
3S
Les joueurs se pr~sèrent un peu. On était habitué
à de ·telles raisons. Quand une bousculade m'eut
rapproché de lui, Stilitano me dit en français :
- Tu es Parisien?
- Oui. Pourquoi?
-Pour rien.
Encore que ce fût lui qui m'ait interpellé, je connus,
en répondant, la nature presque désespérée du geste
qu'ose l'inverti 's'il aborde un jeune homme. Pour
masquer mon trouble j'avais le prétexte d'être es
soufflé, j'avais la précipitation de l'instant: n dit :
- Tu t'es bien défendu.
Je savais que cet éloge était un adroit calcul, mais
au milieu ·des mendiants que Stilitano U'ignorais
encore son nom) était beau! L'un de ses bras, dont
l'extrémité avait un énorme pansement, était replié
sur sa poitrine, comme s'il l'eût porté en écharpe,
mais. je savais que la main y manquait. Stilitano
n'était un habitué ni du café. de l'hôtel ni même de
la calle.
- Et à moi, la pèlerine, tu me la fais combien?
- Tu me la paieras?
-Pourquoi pas?
- Avec quoi?·
-Tu as peur?
-D'où tues?
- Serbe .. Je reviens de la Légion. Je suis déserteur.
Je fus allégé. Dé~t. · L'émotion fit en moi un
vide que vint combler le soùvenir d'une scène nup
tiale. Dans un bal où les soldats dansaient entre eux,
je regardais leur valse. Il me parut alors que l'invisi
bilité de deux légionnaires devint totale. Par l'émoi
ils furent escamotés. Si dès le début de « Ramona •
leur danse fut· chaste, le demeura•t-elle quand ils
s'épousèrent en· échangeant sous nos yeux un sourire
comme on échange une bague ... A toutes les injonc
tions d'un inVisible clergé la Légion répondait oui.
Chacun d'eux était à la fois le couple voilé ·de tulle et
revêtu d'uri uniforme de parade (buffleterie blanche,
fourragère écarlate et verte). Ils échangeaient en
hésitant leur mâle tendresse et leur modestie d'épouse.
Pour maintenir l'émoi sur une extrême pointe ils
firent plus légère leur danse et plus lente, cependant
que lelll'S virilités, engourdies par la fatigue d'une
longue marche; derrière une barricade de toile ru
gueuse se menaçaient, se défiaient sans prudence. Les
Visières de cuir verni de leur képi s' entrecognèrent à
petits coups. Je me savais dominé par Stilitano. Je
voulus ruser :
- Ça ne prouve pas que tu peux payer.
- Fais-moi confiance.
Un Visage si dur, un corps si bien découplé me
demandaient de leur faire confiance 1 Salvador nous
regardait. ll savait notre accord et que déjà nous
avions décidé sa perte, son abandon. Féroce et pur
j'étais le lieu d'une féerie qui se renouvelait. La valse
cessant les deux soldats se désenlacèrent. Et chacune
de ces deux moitiés d'un bloc solennel et étourdi,
hésita, se mit en marche, heureuse d'échapper à l'in
visibilité, et chagrine, vers qudque fille pour la valse
suivante.
- Je te donne deux jours pour me la payer, dis
je. J'ai besoin de fric. · Moi aussi j'étais à la Légion.
Et j'ai déserté. Comme toi ·
37
- Ça sera fait.
Je lui tendis la pèlerine. Il la prit de sa main unique
et me la rendit. Souriant mais impérieux il dit :
- Roule-la. Et narquois il ajouta : « En attendant
de m'en rouler un. »
On connaît l'expression : « Rouler un patin. »
Je ne bronchai pas et fis ce qu'il me disait. La pèlerine
disparut aussitôt dans une des cachettes du patron.
Peut-être ce simple vol avait-il donné à mon visage
un peu d'éclat, ou simplement Stilitano voulut-il
se montrer gentil, il me dit encore :
-Tu me payes un verre? A un ancien de Bel-·
Ab bès?
Un verre de vin coiÎtait deux sous. J'en avais quatre
dans la poche mais je les devais à Salvador qui nous
regardait.
- Je suis fauché, dit Stilitano, fièrement.
Les joueurs' de cartes. formaient de nouveaux
groupes qui un instant nous séparèrent de Salvador.
Je murmurai entre les dents :
- J'ai quatre sous et je vais te les passer en douce,
mais c'est toi qui vas payer.
Stilitano sourit. J'étais perdu. Nous nous assîmes
à une table. Déjà il avait commencé à parler de la
Légion quand, me fixant, il s'interrompit.
- Mais, j'ai l'impres.sion de t'avoir déjà vu.
Moi, j'en avais gardé le souvenir.
Je dus me retenir à d'invisibles agrès, j'aurais rou
coulé. Les mots n'eussent pas seulement, ni le ton de
ma voix, exprimé ma ferveur; je n'eusse pas seule
ment chanté; c'est vraiment l'appel du plus amoureux
des gibiers que ma gorge eût lancé. Peut-être mon
cou se fût-il hérissé de plumes blanches. Une catas
trophe est toujours possible. La métamorphose nous
guette. La panique me protégea.
J'ai vécu dans la peur des métamorphoses. C'est
afin de rendre sensible au lecteur en reconnaissant
l'amour sur moi fondre - ce n'est pas la seule rhé
torique qui exige la comparaison : comme . un ger
faut - la plus exquise des frayeurs que j'emploie
l'idée de la tourterelle. Ce qu'alors j'éprouvai je
l'ignore, mais il me suffit d'évoquer l'apparition de
Stilitano pour que ma détresse aussitôt se traduise
aujourd'hui par un rapport d'oiseau cruel à victime.
(Si je ne- sentais mon cou se gonfler d'une tendre
roucoulade j'eusse plutôt parlé d'un rouge-gorge.)
Une curieuse bête apparaîtrait si chacune de mes
émotions devenait l'animal qu'elle suscite : la colère
gronde sous mon. col de cobra, le niême cobra
gonfle ce que je n'ose nommer, ma cavalerie, mes
carrousels naissent de mon insolence... D'une tour
terelle je ne conservai qu'un enrouement que re
marqua Stilitano. Je toussai.
Derrière le Parallelo il y avait un terrain vague
où les voyous jouaient aux cartes. (Le Parallelo est
une avenue de Barcelone parallèle aux célèbres Ram
blas. Entre ces deux voies, très larges, une multitude
de rues étroites, obscures et sales forment le Barrio
Chino.) Accroupis ils organisaient des jeux, dispo
saient les cartes sur un carré d'étoffe ou dans la pous
sière. Un jeune gitan tenait l'une des parties .et j'y
vins risquer les quelques sous que j'avais dans la
poche. Je ne suis pas joueur. Les riches casinos ne
m' at_tirent pas. L'atmosphère édairée par les lustres
39
électriques m'ennuie. · La désinvolture affectée des
joueurs élégants me soulève le cœur, enfin l'impossi
bilité d'agir sur ces machines : boules, roulettes, petits
chevaux, me décourage, mais j' ajmais la poussière,
la crasse, la précipitation des voyous. Terrassé par
ma colère ou mon désir, en me penchant sur lui, de
Java je vois le profil écrasé dans l'oreiller. La douleur,
la crispation de ses traits mais aussi leur radieuse
angoisse, je les ai souvent épiées sur la petite gueule
dépeignée des gamins accroupis. Toute cette popu
lation était tendue vers le gain ou la perte. Chaque
.cuisse était frémissante de la fatigue ou de l'inquié
tude. Ce jour-là le temps était orageux. J'étais pris
dans l'inipatience si jeune de ces jeunes Espagnols.
Je jouai et je gagnai. Je gagnai à tous les coups.
Durant la partie je n' avaîs pas dit un mot. Le gitan
m'était d'ailleurs inconnu. La coutume permettait·
que j'empochasse mon argent, et que je partisse. Le
garçon avait si bonne mine que j'eus le sentiment,
en le quittant ainsi, de manquer de respect à la beauté,
soudain triste, de son visage accablé par la chaleur et
l'ennui. Je lui rendis gentiment son argent. Un peu
étonné, ille prit et simplement me remercia.
- Salut, Pépé, lança en passant un boiteux crépu
et basané.
- Pépé; me dis-je, il se nomme Pépé. Et je m'en
fus, car je venais de remarquer sa main petite, délicate,
presque féminine. Mais à peine avais-je fait quelques
pas dans cette foule de voleurs, de filles; de mendiants,
de tapettes, que je me sentis touché à l'épaule. c· était
Pépé. U venait d'abandonner le jeu. En espagnol il
me parla:
-Je m'appelle Pépé, et il tendit sa main.
- Moi,Juan.
- Viens. On va boire.
Il n'était pas plus grand que moi. Son visage que
j'avais V1i de haut quand il était accroupi me parut
moins écrasé. Les traits étaient plus fins.
- C'est une fille, pensai-je en évoquant sa main
gracile et je crus que sa compagnie m'ennuierait.
Il venait de décider que l'argent que j'avais gagné
nous le boirions. Nous allâmes d'une taverne à
l'autre et tout le temps que nous fftmes ensemble il
se montra charmant. Il n'avait pas de chemise mais
un maillot bleu, très échancré. De l'ouverture sortait
son cou solide, aussi large que la tête. Quand il la
tournait sans bouger le buste, un tendon énorme
bandait. J'essayai d'imaginer son corps, et en dépit
des mains presque frêles je le supposai solide car les
cuisses emplissaient l'étoffe légère du pantalon. Il
faisait chaud. L'orage n'éclatait pas. La nervosité
des joueurs autour de nous augmentait. Les filles
paraissaient plus lourdes. La poussière et le soleil
nous écrasaient. Nous ne bftmes guère d'alcools mais
plutôt des limonades. Assis près des marchands am
bulants, nous échangeâmes de rares paroles. Il sou
riait toujours, avec un peu de lassitude. Il me parais
sait indulgent. Soupçonna-t-il que j'aimais sa fri
mousse, je ne sais, mais il n'en montra rien. D'ailleurs
j'avais la même allure que lui, ~peu sournoise, je
paraissais prêt à tout contre le promeneur bien vêtu,
j'avais sa jeunesse et sa crasse, et j'étais Français. Vers
le soir il voulut jouer, mais il était trop tard pour
installer .une partie, toutes les places étant prises.
4I
Nous nous promenames un peu parmi les joueurs.
Quand il frôlait les filles, Pépé se moquait d'elles.
Parfois il les pinçait. La chaleur était plus lourde. Le
e1el était au ras du sol. La nervosité de la foule deve
'lait irritante. L'impatience gagnait le gitan qui ne se
lécidait pas à choisir une partie. Dans la poche il
lpotait sa monnaie. Tout à coup il me prit par le
"'ras .
.- Venga!
n m'emmena à deux pas de là vers le seul chalet
de nécessité du Parallelo tenu par une vieille femme.
La soudaineté de sa décision m'étonnant je l'interro
geai:
- Qu'est-ce que tu vas faire?
- Tu vas m'attendre.
-Pourquoi? .
n me répondit un mot espagnol que je ne compris
pas. Je le lui dis et il fit, en éclatant de rire, devant la
vieille qui attendait ses deux sous, le geste de se
branler. Quand il sortit, son visage était un peu
coloré. Il souriait toujours.
- Ça va maintenant. Je suis prêt.
J'apprenais ainsi les précautions que prennent ici
certains joueurs dans les grandes occasions afin d'être
plus calmes. Nous revînmes au terrain vague. Pépé
choisit un groupe. Il perdit. Il perdit tout ce qui lui
restait. J'essayai de le retenir, c'était trop tard. Comme
l'usage l'y autorisait, à l'homme qui tenait la banque
il demanda que lui fût accordée sur la cagnotte une.
mise pour la partie suivante. L'homme refusa. Il me
parut alors que cela même qui composait la gentillesse
du gitan tournât, comme tourne le lait, à l'aigre, et
devint la rage la: plus féroce que j'aie pu reconnaitre.
Vif il vola la banque. L'homme se rdeva d'un bond
et voulut lui envoyer un coup de pied. Pépé l'esquiva.
Il me tendit l'argent mais à peine l'avais-je empoché,
son couteau était ouvert. Ille planta dans le cœur de
l'Espagnol, un grand garçon hâlé, qui tomba sur
le sol et qui, malgré son hâle, blêmit, se crispa, se
tordit, et expira dans la poussière. Pour la première
fois je voyai.s quelqu'un. rendre l'âme. Pépé avait
disparu, mais quanà, quittant des yeux le mort, je
levai la tête, je vis, qui le regardait avec un léger
sourire, Stilitano. Le soleil allait se coucher. Le mort
et le plus beau des humains m'apparaissaient con
fondus dans la même poussière d'or, au milieu d'une
foule de marins, de soldats, de voyous, de voleurs de
tous les pays du monde. Elle ne tournait pas : de
porter Stilitano, autour du soleil la Terre tremblait.
Je faisais connaissance au même instant avec la inort
et avec l'amour. Cette vision cependant fut très
brève car je ne pouvais rester là, de crainte qu'on ne
m'ait vu: avec Pépé et qu'un ami du mort ne m'ar
rachât l'argent que je gardais dans la poche, mais en
m'éloignant de ce lieu ma mémoire entretenait et
commentait cette scène qui me paraissait grandiose :
« Par un enfant qui fut charmant le meurtre d'un
homme mûr dont le hâle pouvait blêmir, prendre la
teinte de la mort, et cela surveillé ironiquement par
un grand garçon blond à qui, en secret, je venais de
me fiancer. • Aussi rapide que fllt sur lui mon coup
d'œil, j'avais eu le temps de comprendre la magni;.
fique musculature de Stilitano et de voir, roulant
dans sa bouche entrebâillée, un crachat blanc, lourd,
43
épais comme un ver blanc, et qu'il faisait jouer, en
l'étirant de haut en bas ju'squ'à voiler sa bouche,
entre ses lèvres. Il était pieds nus dans la· poussière.
Ses jambes étaient enfermées dans un pantalon de
toile bleue délavée, usée et déchirée. Les manches
de sa chemise verte étaient retroussées, et l'une
d'elles au-d~sus d'un .poignet sectionné, légèrement
amenuisé, où la peau recousue montrait encore une
doue~ et pâle cicatrice rose. ·
*
Stilitano sourit et se moqua de moi.
- Tu te fous de moi?
- Un peu, dit-il.
- Profites-en.
Il s~urit encore en écarquillant les yeux.
-Pourquoi?
- Tu le sais que ·tu es beau gosse. Et tu crois que
tu peux te foutre de tout le monde.
- J'ai le droit, j'suis -sympa.
- Tu es sûr?
n éclata de rire.
- Sûr. Y a pas à s'y tromper. J'suis même telle
ment sympathique que des fois les gens ·deviennent
collants. Pour qu'ils se détachent·de moi il faut que
je leur fasse des crasses.
- Lesquelles?
- Tu voudrais savoir? Attends, tu me verras à
l'œuvre. Tu auras le. temps de te rendre compte. Où
tu couches?
44
-Ici.
- _Faut pas. La police va chercher. Elle va d'abord
y venir. Viens avec moi.
Je dis à Salvador que je ne pouvais rester à l'Mtel
cette nuit mais qu'un ancien de"la Légion m'offrait sa
chambre. Il pmt. L'humilité de sa peine me fit honte.
Afin de le quitter sans remords je l'insultai. Je pouvais
le faire puisqu'il m'aiinaitjusqu'à la dévotion. A son
regard désolé mais chargé d'une haine de pauvre
débile je répondis par le mot : « Tapette. »Je rejoignis
Stilitano qui m'attendait dehors. Son hôtel était dans
l'impasse la plus obscure du quartier. Il rhabitait
depuis quelques jours. Du corridor ouvert sur le
trottoir, un escalier conduisait aux chambres. Du-
rant le parcours il me dit : ·
- Tu veux qu'on reste ensemble?
- Si OJl veut. -
- T'as raison. On se démerdera mieux.
Devant la porte du couloir il dit encore :
- Passe-moi la boite.
Déjà pour nous deux nous n'avions qu'une boite
d'allumettes.
- Elle est vide, dis-je.
Il jura. Stilitano me prit par la main, la sienne passée
derrière mon dos car j'étais -à sa droite.
- Suis-moi, dit-il. Et fais silence, l'escalier est
bavard.
Doucement il me conduisit, de marche en marche.
Je ne savais plus où nous allions. Un athlète étonnam
ment souple' me promenait dans la nuit. Une Anti
gone plus an~ique et plus grecque me faisait esca
lader un calvaire abrupt et ténébreux. Ma main était
4S
confiante et j'avais honte de buter quelquefois contre
une roche, une racine, ou de perdre pied.
Sous un ciel tragique, les plus beaux paysages du
monde je les aurai parcourus quand Stilitano la nuit
prenait ma main. De quelle sorte était ce fluide qui de
lui passait en moi, me donnait une décharge? J'ai
marché au bord de rivages dangereux, débouché sur
des plaines lugubres, entendu la mer. A peine l'avais
je touché, l'escalier changeait : il était le maître du
monde. Le souvenir de ces brefs instants me permet
trait de vous décrire des promenades, des fuites hale
tantes, des poursuites dans les contrées du monde où
je n'irai jamais.
Mon ravisseur m'emportait.
- n va me trouver empoté, pensais-je.
Pourtant il m'aidait gentiment, patiemment, et le
silence qu'il me recommandait, le secret dont il en
tourait ce soir notre première nuit, me firent un ins
tant croire à son amour pour moi. La maison ne sen
tait ni plus ni moins mauvais que toutes les autres du
Barrio Chino, mais de celle-ci l'odeur épouvantable
demeure à jamais pour moi celle même non seulement
de l'amour mais de la tendresse et de la confiance.
L'odeur de Stilitano, l'odeur de ses aisselles, l'odeur de
sa bouche, quand mon odorat s'en souvient, s'il les
retrouve tout à coup avec une vérité inquiétante, je
les crois capables de me donner les plus folles audaces.
{Parfois, je rencontre quelque gosse, le- soir, et je
l'accompagne jusqu'à sa chambre. Au pied de l'esca
lier, car mes voyous habitent des hôtels borgnes, il
me prend par la main. Avec la même adresse que
Stilitano il me guide.) · ·
46
~ Prends garde.
n murmurait cette expression trop douce pour moi.
A cause de la position de nos bras j'étais collé à son
corps. Un instant je sentis le mouvement de ses fesses
mobiles. Par respect je m'écartai un peu. Nous mon
tions, limités étroitement par une paroi fragile qui
devait contenir le sommeil des putains, des voleurs,
des souteneurs et des mendiants de cet hôtel. J'étais
un enfant que son père conduit avec prudence. (Au
jourd'hui je suis un père que son enfant conduit à
l'amour.)
Au quatrième palier j'entrai dans sa misérable peti~
chambre. Tout mon rythme respiratoire fut boule
versé. J' ainlais. Dans les bars du Parallelo, Stilitano me
présenta à ses copains. Aucun d'eux ne sembla re
marquer que j' ainiais les hommes tant le peuple du
Barrio Chino contient de mariconas. Nous fîmes en
semble, lui et moi, quelques coups sans danger qui
nous procuraient ce qu'il faut pour vivre. Je logeais
avec lui, je couchais dans son lit mais ce grand gar~
avait une pudeur si exquise que jamais je ne pus le
voir en entier. En obtenant ce que je désirais de lui si
fort, Stilitano à mes yeux fût resté le maître charmant
et solide mais dont la force ni le charme n'eussent
comblé mon dés~r de toutes les vîrilités : le soldat, le
marin, l'aventurier, le voleur, le criminel. En demeu
rant inaccessible il devint le signe essentiel de ceux que
j'ai nommés et qui me terrassent. J'étais donc chaste.
Parfois il avait la cruauté d'exiger que je boutonnasse
sa ceinture et ma main tremblait. Il feignait de ne rien
voir et s'amusait. Qe parlerai plus loin du caractère de
mes mains et du sens de ce tremblement.· Ce n'est pas
47
sans raison qu'on dit aux Indes que les personnes et
les objets sacrés ou immondes sont des Intouchables.)
Stilitano était heureux de m'avoir sous ses ordres et à
ses amis il me présentait comme son bras droit. Or
c'est de la main droite qu'il était amputé, je me redi
sais avec ravissement que certes j'étais son bras droit,
j'étais celui qui tient lieu du membre le plus fort. S'il
avait quelque maîtresse parmi les filles de la calle
Carmen je n'en connaissais pas. Il exagérait son mé
pris des tapettes. Nous vécûmes ainsi queiques jours.
Un soir que j'étais à la Criolla, une des putains me
dit de partir. Un carabinier, me dit-elle, était venu. Il
me recherchait. C'était sfirement celui que j'avais
satisfait d'abord, puis détroussé. Je rentrai à l'hôtel.
Je prévins _Stilitano qui me di~ qu'il se chargeait
d'arranger l'affaire et il sortit.
Je suis né. à Paris le 19 décembre 1910. Pupille de
l'Assistance -Publique, il me fut impossible de con
naître autre chose de mon état civil. Quand j'eus
· vingt et un ans, j'obtins un acte de naissance. Ma mère
s'appelait Gabrielle Genet. Mon père reste inconnu.
J'étais venu au monde au 22 de la rue d'Assas.
- Je saurai donc quelques renseignements sur mon
origine, me dis-je, et je me rendis rue d'Assas. Le 22
était occupé par laMatemité. On refusa de me ren
seigner. Je fus élevé dans le Morvan par des paysans.
Quand je rencontre dans la lande - et singulière
ment au crépuscule, au retour de ma visite des ruines
de Tiffauges où vécut Gilles de 'Rais - des fleurs de
genêt, j'éprouve à leur égard une sympathie profonde.
Je les considère gravement, avec tendresse. Mon
trouble semble commandé par toute la nature. Je
suis seul au monde, et je ne suis pas silr de n'être pas le
roi ~ peut-être la fée de ces fleurs. Elles me rendent
au passage un hommage, s'inclinent sans s'incliner
mais me reconnaissent. Elles savent que je suis leur
représentant vivant, mobile, agile, va.inqueur du vent.
Elles sont mon emblème naturel, mais j'ai des racines,
par elles, dans ce sol de France nourri des os en poudre
des enfants, des adolescents enfilés, massacrés, brûlés
par Gilles de Rais.
Par cette plante épineuse des Cévennes i, c'est aux
aventures criminelles de Vacher que je participe.
Enfin par elle dont je porte le nom le monde végétal
m'est familier. Je peux sans pitié considérer toutes les
fleurs, elles sont de ma famille. Si par elles je rejoins
aux domaines inférieurs - mais c'est aux fougères
arborescentes et à leurs marécages, aux algues, que je
voudrais descendre - je m'éloigne encore des
hommes 2•
De la planète Uranus, paraît-il, l'atmosphère serait
si lourde que les fougères sont rampantes; les bêtes
se traînent écrasées par le poids des gaz. A ces humiliés
toujours sur le ventre, je me veux mêlé. Si la métem
psycose m'accorde une nouvelle demeure, je choisis
cette planète maudite, je l'habite avec les bagnards de
ma race: Parmi d'effroyables reptiles, je poursuis une
mort éternelle, misérable, dans des ténèbres où les
1. Le jour même ~u'il me rencontra, Jean Cocteau me
nomma « son genêt d Espagne •· ll ne savait pas ce que cette
contrée avait fait de moi.
2. Les botanistes connaissent une variété de genêt qu'ils
appellent genêt ailé.
49
Journal du voleur •. 4
feuilles seront noires, l'eau des marécages épaisse et
froide. Le sommeil me sera refusé. Au contraire,
toujours plus lucide, je reconnais l'immonde frater
nité des alligators souriants.
Ce n'est pas à une époque précise de ma vie que je
décidai d'être voleur. Ma paresse et la rêverie m'ayant
conduit à la maison correctionnelle de Mettray, où je
devais rester jusqu'à« la vingt et une», je m'en évadai
et je m'engageai pour cinq ans afin de toucher une
prime d'engagement. Au bout de quelques jours je
désertai en emportant des valises appartenant à des
officiers noirs.
Un temps je vécus du vol, mais la prostitution plai
sait davantage à ma nonchalance. J'avais vingt ans.
J'avais donc connu l'armée quand je v.ins en Espagne.
La dignité que confère l'uniforme, l'isolement du
monde qu'il impose, et le métier de soldat lui-même
m'accordèrent un peu de paix - encore que l'Armée
soit à c8té de la société, - la confiance en soi. Ma
condition d'enfant naturellement humilié, pour quel ..
ques mois fut adoucie. Je connus enfin la doucçur
d'être accueilli par les hommes. Ma vie de misère, en
Espagne, était une sorte de dégradation, de chute avec
honte. J'étais déchu. Non que durant mon séjour dans
l'armée j'eusse été un pur soldat, commandé par les
rigoureuses vertus qui créent les castes (la pédérastie
d!t suffi à me faire réprouver) mais encore se conti
nuait dans mon ~me un travail seçret qui pérça un
jour. C'est peut-être leur solitude morale- à quoi
j'aspire - qui me fait admirer les traîtres et les aimer.
Ce goût de la solitude étant le signe de mon orgueil,
et l'orgueil la manifestation de ma force, son usage, et
so
la preuve de cette force. Car j'aurai brisé les liens les
plus solides du monde : les liens de l'amour. Et quel
amour ne me faut-il pas où je puiserai assez de vigueur
pour le détruire. C'est au régiment que je fus pour la
première fois (du moins' le crois-je) témoiti du déses
poir d'un de mes volés. Voler des soldats c'était
trahir car je rompais les liens d'amour m'unissant au
soldat volé.
Plaustener était beau, fort et confiant. ll monta sur
son lit pour regarder dans son paquetage, il essaya d'y
retrouver le billet de cent francs que j'avais pris un
quart d'heure plus tôt. Ses gestes étaient ceux d'un
clown. n se trompait. n supposait les cachettes les plus
insolites :la gamelle où pourtant il venait de manger,
le sac à brosses, la boîte à graisse. n était ridicule. Il
disait:
- Je ne suis pas fou, je ne l'aurais pas mis là?
Incertain de n'être pas fou, il contrôlait, il ne trou
vait rien. Espérant contre l'évidence, il se résignait et
s'allongeait sur son lit pour aussitôt se relever et re
chercher aux endroits déjà vus. Sa certitude d'homme
solide sur ses cuisses, silr de ses muscles, je la voyaîs
s'émietter, se pulvériser, le poudrer d'une douceur
qu'il n'avait jamais eue, effriter ses angles rigoureux.
J'assistais à cette transformation silencieuse. Je feignais
l'indifférence. Pourtant ce jeune soldat confiant en
soi-même me parut si pitoyable dans son ignorance,
sa peur, son émerveillement presque à propos d'une
malignité qu'il ignorait- n'ayant pensé qu'elle ose
rait se manifester à lui pour la première fois en le pre
nant justement pour victime-sa honte aussi, faillirent
m'attendrir jusqu'à me faire désirer lui rendre le
SI
billet de cent francs que j'avais caché, plié en seize,
dans une crevasse du mur de la caserne, près du sé
choir. Une tête de volé c'est hideux. Des têtes de
volés qui l'encadrent donnent au voleur une arro
gante solitude. J'osai dire d'un ton ssec :
- T'es pas marrant à voir. On dirait que t'as la
colique. V a aux chiottes et tire la chaine.
Cette réflexion me sauva de moi-même.
Je connus une curieuse douceur, une sorte de liberté
m'allégeait, à mon corps couché sur le lit donnait une
agilité extraordinaire. Était-ce cela la trahison? Je
venais de me détacher violemment d'une immonde
camaraderie à quoi me conduiSait mon naturel affec
tueux, et j'avais l'étonnement d'en éprouver une
grande force. Je venais de rompre avec l'Armée, de
casser les liens de l'amitié.
La tapisserie intitulée« La Dame à la Licorne • m'a
bouleversé pour des raisons que je n'entreprendrai
pas ici d'énumérer. Mais, quand je passai, de Tchéco
slovaquie en Pologne, la frontière, c'était un midi,
l'été. La ligne idéale traversait un champ de seigle mOr,
dont la blondeur était celle de la chevelure des jeunes
Polonais; il avait la douceur un peu beurrée de la
Pologne dont je savais qu'au cours de l'histoire elle
fut toujours blessée et plainte. J'étais avec un autre
garçon expulsé comme moi par la police tchèque,
mais je le perdis de vue très vite, peut-être s'égara-t-il
derrière un bosquet ou voulut-il m'abandonner : il
disparut. Ce champ de seigle était bordé du côté
polonais par un bois dont l'orée n'était que de bou
leaux immobiles. Du côté tchèque .d'un autre bois,
$2
mais de sapins. Longtemps je restai accroupi au bord,
·attentif à me demander ce que rec~lait ce champ, si je
le traversais quels douaniers les seigles dissimulaient.
Des lièvres invisibles devaient le parcourir. J'étais
inquiet. A midi, sous un ciel pur, la nature entière' me
proposait une énigme, et me la proposait avec sua
vité.
- S'il se produit quelque chose, me disais-je, c'est
l'apparition d'.une licorne. Un tel instant et un tel
endroit ne peuvent accoucher que d'une licorne.
La peur, et la sorte d'émotion que j'éprouve tou
joUrs quand je passe une frontière, suscitaient à midi,
sous un soleil de plomb la première féerie. Je me ha
sardai dans cette mer dorée comme on entre dans
l'eau. Debout je traversai les seigles. Je m' avan~i len
tement, sûrement, avec la certitude d'·être le per
sonnage héraldique pour qui s'est formé un ~lason
naturel : azur, champ d'or, soleil, forêts. Cette ima
gerie où je tenais ma place se compliquait de l'imagerie
polonaise. ·
- « Dans ce ciel de midi doit planer, invisible,
l'aigle blanc! » '
En arrivant aux bouleaux, j'étais en Pologne. Un
enchantement d'un autre ordre m'allait être proposé.
La « Dame à la Licorne )) m'est l'expression hautaine
de ce passage de la ligne à midi. Je venais de connaître,
grke à la peur, un trouble en face du mystère de la
nature diurne, quand la campagne française où j'errai
surtout la nuit était toute peuplée du fantôme de
Vacher, le tueur de bergers. En la parcourant j'écou
tais en moi-même les air~ d'accordéon qu'il devait y
jouer et mentalement Jinvitais les enfants à venir
S3
s'offrir aux mains de l'égorgeur. Cependant, je viens
d'en parler pour essayer de vous dire vers quelle épo
que la nature m'inquiéta, provoquant en moi la
création spontanée d'une faune fabuleuse, ou de
situations, d'accidents dont j'étais le prisonnier craint
et charmé 1•
Le passage des frontières et cette émotion qu'il me
cause devaient me permettre d'appréhender directe
ment l'essence de la nation où j'entrais. Je pénétrais
moins dans un pays qu'à l'intérieur d'une image.
Naturellement je désirais la posséder mais encore en
agissant sur elle. L'appareil militaire étant ce qui la
signifie le mieux, c'est lui que je désirais altérer. Pour
l'étranger il n'y a d'autres moyens que l'espionnage.
Peut-être s'y mêlait-ille souci de polluer par la tra
hison une institution dont la qualité essentielle veut
être la loyauté - ou loyalisme. Peut-être encore dési
rais-je m'éloigner davantage de mon propre pays.
(Les explications que je donne se présentent spon
tanément à mon esprit, elles paraissent valables pour
mon cas. On les acceptera pour le mien seul.) Quoi
qu'il en soit, je veux dire que par une certaine dispo
sition naturelle à la féerie (se trouvant encore exaltée
par mon émotion en face de la nature, douée d'un
pouvoir reconnu des hommes) j'étais prêt à agir non
selon les règles de la morale mais selon certaines lois
d'une esthétique romanesque qui font de l'espion un
personnage inquiet, invisible mais puissant. Enfin,
dans certains cas, une telle préoccupation donnait une
1. Le premier vers que je m'étonnai d'avoir formé
c'est celui-ci : « moisonneur des souffles coupés ». Ce que
j'écrivais plus haut me le rappelle.
54
justification pratique à mon entrée dans un pays où
rien ne m'obligeait d'aller, sauf l'expulsion toutefois
d'un.pays voisin.
C'est à propos de mon sentiment en face de la
nature que je parle d'espionnage, mais quand je fus
abandonné de Stilitano; l'idée m'en vint comme im
réconfort, et comme pour m'ancrer à votre sol où la
solitude et la misère me faisaient non marcher mais
voler. Car je suis si pauvre, et l'on m'accusait-déjà de
tant de vols qu'en sortant d'une chambre trop légè~e
ment sur la pointe des pieds, en retenant mon souffi.e,
je ne suis pas sfu:, maintenant encore, avec moi de ne
pas emporter les trous des rideaux ou des tentures. Je
ne sais à quel point Stilitano était au courant des secrets
militaires ni ce qu'il avait pu apprendre à la Légion,
dans les bureaux d'un colonel.Mais il eut l'idée de se
faire espion. Le parti que nous en saurions tirer ni
même le danger de l'opération sur moi n'avaient de
charmes.· Seule l'idée de trahison possédait déjà ce
pouvoir qui, de plus en plus, s'imposait à moi.
- A qui les vendre?
- L'Allemagne.
Mais, après quelques secondes de réflexion il se
décida:
-L'Italie.
- Mais tu es Serbe. C'est vos ennemis.
-Et après?
Si nous l'eussions conduite jusqu'au bout, cette aven
ture m'eût fait sortir un peu de l'abjection où je me
prenais. L'espionnage est un procédé dont les États
ont tant de honte ·qu'ils l'ennoblissent pour ce qu'il
est honteux. De cette noblesse nous eussions bénéficié.
ss
Sauf qu'en notre cas il s'agissait de trahison. Plus tard,
quand on m'arrêta en Italie et que les officiers m'inter
rogèrent sur la protection de nos frontières je sus dé
couvrir une dialectique capable de justifier mes aveux.
Dans le cas actuel j'eusse été épaulé par Stilitano. Je ne
pouvais désirer qu'être, par ces révélations, le fauteur
d'une catastrophe terrible. Stilitano pouvait trahir son
pays et moi-même le mien par amour pour Stilitano.
Quand je vous parlerai de Java, vous découvrirez les
mêmes caractères, presque le même visage aussi qu'à
Stilitano et, comme les deux côtés d'un triangle se
rejoignent à la parallaxe qui est au ciel, Stilitano et
Java vont à la rencontre d'une étoile à jamais éteinte :
Marc Aubert 1•
Si, volée au carabinier, cette pèlerine de drap bleu
déjà m'avait accordé comme le pressentiment d'une
conclusion où la loi et le hors-la-loi se confondent,
l'un se dissimulant sous l'autre mais éprouv~t avec
1. Ce visage se confçmd aussi avec celui de Rasseneur,
un casseur avec qui je travaillai vers 1936. Par l'hebdoma
daire « Détective. » je viens d'apprendre sa condamnation
à la relégation quand cette même semaine une pétition
d'écrivains demandait, pour la même peine, ma grâce au
Président de la R·-publique. La photo de Rasseneur devant
le tribunal était à la deuxième page. Le jourpaliste, ironique,
affirme qu'il paraissait très content a'être relégué. Cela
ne m'étonne pas. A la Santé, c'était un petit roitelet. Il
sera caïd à Riom ou à Clairvaux. Rasseneur, je· crois,
est Nantais. Il dévalisait aussi les pédérastes- ou pédales-.
J'ai su, par un copain, qu'une auto, conduite par une de
ses · victimes, le reChercha longtemps à travers Paris, afin
de l'écraser « accidentellement ». n y a de terribles ven
geances de tantes.
s6
un peu de nostalgie la vertu de son contraire - à
Stilitano elle permettrait une aventure, moins spiri
tuelle ou subtile, mais plus profondément dans la vie
quotidienne poursuivie, mieux utilisée. Il ne s'agira
pas encore de trahison. Stilitano était une puissance.
Son égoïsme précisait ses frontières naturelles. {Stili
tano m'était une puissance.)
Quand il entra1 tard dans la nuit, il me dit que tout
était arrangé. Il avait rencontré le carabinier.
- Il te laissera tranquille. C'est fini. Tu polirras
sortir comme avant.
- Mais la pèlerine?
- Je la garde. .
Pressentant que cette nuit venait d'avoir lieu une
étrange confusion de bassesse et de séduction mêlées
dont j'étais naturellement exclu, je n'osai en demander
plus long.
-Allez!
D'un geste de sa main vivante il me fit signe qu'il
voulait se déshabiller. Comme les autres soirs je
m'agenouillai pour décrocher la grappe de raisin.
A l'intérieur de son pantalon il avait épinglé une
de ces grappes postiches dont -les grains, de mince
cellulose, sont bourrés de ouate. (Ils ont la grosseur
d'une reine-claude et les femmes élégantes à cette
époque et dans ce pays les portaient à léurs capelines
de paille dont le bord ployait.) Chaque fois, à la
Criolla,. troublé par la boursouflure, qu'un pédé lui
menait la main à la braguette, ses doigts horrifiés
rencontraient cet objet qu'ils redoutaient être une
grappe de son véritable trésor, la branche où, comi
quement, s'accrochaient trop de fruits.
S7
La Criolla n'était pas qu'une boîte de tantes. Vêtus
de robes· y dansaient quelques garçons, mais des
femmes aussi. Les putains amenaient leurs macs et
leurs clients. Stilitano eût gagné beaucoup d'argent
s'il n'eût craché sur les pédés. Il les mépiisait. Avec
la grappe de raisin il s'amusait de leur dépit. Le jeu
dura quelques jours. Je décrochai donc cette grappe
retenue par une épingle de nourrice à son pantalon
bleu, mais, au lieu de la poser sur la cheminée comme
d'habitude, et en riant (car nous éclations de rire et
plaisantions durant l'opération), je ne pus me retenir
de la garder dans mes mains jointes et d'y poser ma
joue. Le visage de Stilitano, au-dessus de moi, devint
hideux.
- Lâche ça! Salope.
Pour ouvrir la braguette je m'étais accroupi mais
la fureur de Stilitano, si ma ferveur habituelle n'eût
suffi, me fit tomber à genoux. C'est la position qu'en
face de lui, malgré moi, mentalement je prenais.
Je ne bougeai plus. Stilitano avec ses deux pieds et
son unique poing me frappa. J'eusse pu m'échapper,
je restai là. ·
- La clé est sur la porte, pensais-je. Entre l'équerre
des jambes qui me cognaient avec rage je la voyais
prise dans la serrure, et je l'eusse voulu ~oumer d'·un
double tour afin d'être enfermé par moi-même avec
mon bourreau. Je ne cherchai pas à m'expliquer sa
colère si hors de proportion avec sa cause car mon
esprit se préoccupait peu des mobiles psychologiques.
Quant à Stilitano, de ce jour il n'accrocha plus la
grappe de raisin. V ers le matin, entré dans la cha~bre
avant lui je l'attendais. Dans le silence j'entendais
ss
le bruissement mystérieux de la feuille de journal
J' ... uni qui remplaçait la vitre absente.
- C'est subtil, me disais-je.
Je découvrais beaucoup de mots nouveaux. Dans
le silence de la chambre et de mon cœur, dans l'at
tente de Stilitano ce léger bruit m'inquiétait car
avant que j'en eusse compris le sens se passait un bref
temps d'angoisse. Qui - ou quoi - se signale dans
la chambr~ d'un pauvre d'une si fugitive façon?
- C'est un journal imprimé en espagnol, me
disais-je encore. n est normal que je ne comprenne
pas le bruit qu'il fait. Me sentais-je alors bien en exil,
et ma nervosité m'allait rendre perméable à ce que
-à défaut d'autres mots-je nommerai la poésie.
Sur la cheminée, la grappe de raisin m'écœurait.
Stilitano une nuit se· leva pour la jeter aux chiottes.
Durant le temps qu'il l'avait portée cette grappe
n'avait pas nui à sa beauté. Au contraire, le soir, en
les encombrant un peu, elle avait donné à ses jambes
une légère incurvation, à son pas une douce gêne
un peu arrondie et quand il marchait près de moi,
devant ou derrière, je connaissais un trouble délicieux
puisque mes mains l'avaient préparée. c· est par l' insi
dieux pouvoir de cette grappe, crois-je encore, que
je m'attachais à Stilitano. Je ne m'en déferai qu'un
jour quand, dans un musette, en dansant avec un
matdot, par hasard je glissai sous son col ma main.
Le geste en apparence le plus innocent devait révéler
une vertu fatale. Posée à plat, ma main sur le dos du
jeune homme se savait doucement, pieusement
cachée par le signe, sur eux, de la candeur des marins.
Elle se sentait battre et ma main ne pouvait s' empê-
S9
cher de croire que Java Qattait de l'aile .. Il est encore
trop tôt pour parler de lui.
Très prudent, je ne commenterai pas ce port
mystérieux de la grappe, pourtant il me plaît de voi_r
en Stilitano un pédé qui se hait.
- Il veut dérouter et blesser, écœurer·ceux mêmes
qui le désiren~, me dis-je si je pense à lui. En y rêvant
avec plus de rigueur cette idée me trouble davantage
- et d'elle je puis tirer le plus grand parti- que
Stilitano avait acheté une plaie postiche pour cet
endroit le plus noble -je sais qu'il l'avait magni
fique - afin de sauver du mépris sa main coupée.
Ainsi, par un subterfuge très grossier me voici re
parler des mendiants et de leurs maux. Derrière un
mal physique réel ou feint qui signale et le fait oublier,
plus secret un mal de l'âme se dissimule. Jénumère
les p~es secrètes :
les dents gâtées,
l'haleine fétide,
la main coupée,
l'odeur des pieds, etc.
pour les cacher et pour stimuler notre orgueil now
avions:
la main coupée,
l'œil crevé,
le pilon, etc.
On est déchu durant qu'on porte les marques de
la déchéance, et veillant en now-même la connais
sance de l'imposture sert peu. Seul étant utilisé
l'orgueil voulu par la misère, nous provoquions la
pitié en cultivant les plaies les plus écœurantes. Now
devenions un reproche à votre bonheur.
6o
Cependant Stilitano et moi nous VIVIOns mis~
rablement. Quand, gdce à quelques pédés, je rappor
tais un peu d'argent, il manifestait tant d'orgueil
que je me demande parfois si dans ma mémoire ·il
n'est pas grand à cause des vantardises dont j'étais
le· prétexte et le principal confident. La qualité de
mon amour exigeait de lui qu'il prouv1t sa virilité.
S'il était le fauve admirable que la férocité enténèbre
e~ fait étinceler, qu'il se livre à des jeux dignes d'elle.
Je l'incitai âu vol.
Avec lui nous décidâmes de cambrioler une bou
tique. Pour sectionner le fù téléphonique qui très
imprudemment passait près de la porte il fallait
une pince. Nous entr1mes dans un des nombreux
bazars de Barcelone où l'on tient rayons de quincail
lerie.
- Tu tâcheras moyen de ne pas ·bouger si tu
me vois piquer un truc.
- Qu'est-'-ce que je ferai?
· - Rien. Tu mires.
Stilitano avait aux pieds des espadrilles blanches.
Il était vêtu de son pantalon bleu et d'une chemise
kaki. Je ne remarquai rien d'abord mais quand nous
ressortîmes j'eus la stupeur de voir, à la patte d'étoffe
servant à boutonner la poche de sa chemise, une sorte
de petit lézard inquiet et tranquille à la fois, suspendu
par les dents. C'était la pince d'acier dont nous avions
besoin et que Stilitano venait de voler.
- Qu'il charme les singes, les hommes et .les
femmes, me disais-je, c'est encore possible, mais
quelle peut être la nature de ce magnétisme, issu
de ses muscles dorés et de ses boucles, de cet ambre
61
blond, qui peut captiver les objets? Pourtant, je n'en
doutais pas, les objets lui étaient soumis. Cela revient
à dire qu'il les comprenait. Il connaissait si bien la
nature de l'acier, et la nature de ce particulier frag
ment d'acier bruni qu'on nomme une pince qu'elle
restait, jusqu'à la fatigue, docile, amoureuse, accro
chée à sa chemise où il avait ·su avec précision l'ac
crocher, mordant, afin de ne pas tomber, désespéré
ment l'étoffe de ses maigres mâchoires. Il arrivait
pourtlnt que le blessassent ces objets qu'un geste
maladroit irrite. Stilitano se coupait, il avait le bout
des doigts finement tailladé, son ongle était écrasé
et noir, mais cela ajoutait à sa beauté. (Les pourpres
du couchant, disent les physiciens, sont le fait d'une
plus grande épaisseur d'air que seules traversent les
ondes courtes. Quand rien ne se passe au ciel vers
midi, une . telle apparence nous troublerait moin.s,
la merveille _c'est qu'elle se produise le soir, au moment
du jour le plus pathétique, quand ·le soleil se couche,
quand il disparaît afin de poursuivre un mystérieux
destin, quand il meurt peut-être. Pour donner au
ciel tant de fastes, un certain phénomène de physique
n'est possible qu'à l'instant le plus exaltant pour
l'imagination :le coucher du plus brillant des astres.)
Les choses dont l'usage est quotidien embelliront
Stilitano. Ses lâchetés mêmes fondent ma rigueur.
J'aimais son goût de la paresse. Il fuyait, comme on le
dit d'un récipient. Quand nous eûmes la pince il
esquissa une retraite.
- Y se peut qu'il y ait un chien.
Nous songeâmes à le supprimer avec un_ bifteck
empoisonné.
62
- Les chiens de riches, ça ne bouffe pas n'importe
quoi.
Soudain Stilitano se souvint-<du truc légendaire cl.es
romanichels : le voleur, dit-on, porte un pantalon
enduit de graisse de lion. Stilitano savait qu'on ne
peut s'en procurer mais cette idée l'excitait. Il s'arrêta
de parler. Sans doute se voyait-il, la nuit, sous un
bosquet guettant une proie, vêtu d'un pantalon rendu
rigide par la graisse. Il était fort de la force du lion,
sauvage d'être ainsi préparé pour la guerre, le bftcher,
la broche et la tombe. Dans son armure de graiss~
et d'imagination il était admirable. Je ne sais si lui
même ne connaissait la beauté de se parer de la force
et de l'audace d'un romano, ni s'il jouissait à l'idée
de pénétrer ainsi les secrets de la tribu.
- Ça te plairait d'être gitan? lui demandai-je
un jour.
-A moi?
-Oui.
- Ça me déplairait pas, seulement il faudrait
pas que je reste dans une roulotte:
Il rêvait donc quelquefois. Je crus avoir découvert
la faille par où passerait un peu de ma tendresse sous
sa carapace pétrifiée. ·Il était trop peu passionné des
aventures nocturnes pour que je· connusse avec lui de
véritable ivresse en épiant auprès de lui les murs,
les ruelles, les jardins, en escaladant des clôtures, en
volant. Je n'en garde aucun souvenir g~ave. J'aurai
la révélation profonde du cambriolage, en France,
avec Guy.
(Quand nous Jtlmes enfermés dans le petit déba"as
en attendant la nuit et le moment d'entrer dans les bureaux
abandonnés du Crédit Municipal de B., Guy m'apparut
soudain fermé, secret. Il n'était plus le gars quelconque
que l' pn peut frôler, coudoyer n'importe où, c'était une
sorte d'ange extermina!eur. Il tentait de sourire, il éclatait
même d'un rire silencieux,. mais ses sourcils se rejoignaient.
De l'intérieur de cette petite tapette où une frappe était
bouclée, un gars décidé surgissait, terrible, prit à tout, et
d' (lbord au meurtre si l'on osait glner son exploit. Il
riait et dans ses yeux je croyais lire une volonté de meurtre
qui s'exercerait contre moi. Plus il me regardait, davantage
j'avais le sentiment qu' i.f lisait en moi la mime volonté
décidée à s'exercer contre lui. Alors il se bandait. Ses yeux
étaient plus durs, ses tempes métalliques, plus noueux
les muscles du visage. En réponse je me durcissais d'autant.
Je mettais au point un arsenal. Je le guettais. Si quelqu'un
j{Jt entré à ce moment, incertains l'un de l'autre nous nous
fussions, me semblait-il, entretués de peur que l'un de
nous ne s' oppost1t à la décision terrible de l'autre.)
Aveç Stilitano, l'accompagnant toujours, je fis
d'autres coups. Nous connûmes un veilleur de nuit
qui nous re~eigna. Grâce à lui nous ne vécûmes
longtemps que de cambriolages. L'audace de cette
vie de voleur - et sa lumière - n'eussent rien signifié
si Stilitano à mes côtés n'en eût été la preuve. Ma vie
devenait magnifique selon les hommes puisque je
possédais un ami dont la beauté ·relève de l'idée de
luxe. J'étais le valet qui doit entretenir, l'épousseter,
le polir, le cirer, un objet de grand prix, mais qui
par le miracle de l'amitié m'appartenait.
- Quand je passe dans la rue la plus riche senorita,
et la plus belle, me jalouse peut-être? pensais-je. Quel
prince malicieux, se dit-elle, quelle infante en loques
peuvent marcher à pied, et qui possèdent un si -bel
amant?
De cette période je parle avec émotion et je la
magnifie, mais si des mots prestigieux, chargés,
veux-je dire, à mon esprit de prestige plus que de
sens, se proposent à moi, cela signifie peut-être que
la misère qu'ils expriment et qui fut la mienne est elle
aussi source de merveille. Je veux ·réhabiliter cette
époque en l'écrivant avec les noms des choses les
plus_ nobles. Ma victoire est verbale et je la dois à la
somptuosité des termes mais qu'die soit bénie cette
misère qui me conseille de tels choix. Près de Stilitano
à l'époque où je la ·devais vivre je cessai de désirer
l'abjection m:orale et je hais ce qui en doit être le
signe : mes poux, mes. haillons et ma crasse. Peut
être à Stilitano son seul pouvoir suffisait-il, pour qu'il
s'imposat sans qu'un acte audacieux ftlt nécessaire,
toutefois j'eusse avec lui voulu vivre plus brillam
ment, encore qu'il me fût doux de traverser dans son
ombre (obscure comme devait l'être celle d'un
nègre son ombre était mon .sérail) les regards d' admi
ration des filles et de leurs hommes, quand je nous
savais l'un et l'autre deux pauvres voleurs. Je l'incitais
à de toujours plus périlleuses aventures.
- n nous faut un revolver, lui dis-je.
·- Tu sauras t'en servir?
- Avec toi j'oserais descendre un type.
Puisque j'étais son bras droit c'est moi qui eusse
exécuté. Mais plus j'obéissais à des ordres graves et
plus g~ande était mon intimité avec ce qui les émet
tait. Lui cependant souriait. Dans une bande (associa-
Joumal du voleur. 5
rion de malfaiteurs) ce sont les jeunes garçons et les
invertis qui montrent de l'audace. Ils sont les incita
teurs aux coups dangereux. Ils jouent le rôle de
l'aiguillon fécondant. La puissance des mâles, l'âgt,
l'autorité, l'amitié et la présence des anciens les for
tifient, les rassurent. Les mâles ne relèvent que d'eux
seuls. Ils sont .leur propre ciel et connaissant leur fai
blesse, ils hésitent. Appliqué à mon cas particulier
il me semblait que les hommes, les durs fussent d'une
espèce de brouillard féminin dans quoi j'aimerais
encore me perdre afin de me sentir davantage un
bloc solide. ·
Une certaine distinction de manières, mon pas
plus assuré, me prouvaient ma réussite, mon ascerr
sion dans le domaine séculier. A côté de Stilita!J.O
je marchais dans le sillage d'un duc. J'étais son chien
fidèle mais jaloux. Ma mine s'affirmait, fière. Sur les
Ramblas, un soir nous croisâmes une femme et son
fils. Le garçon était joli, il avait peut-être quinze ans.
Mon œil s'attarda dans ses cheveux blonds. Nous le
dépassâmes et je me retournai. Le gosse ne broncha
pas. Pour savoir qui je regardais, Stilitano à' son tour
se retourna. C'est à ce moment que la mère, quand
l'œil de Stilitano et le mien épiaient son fils, le serra
contre elle ou se serra contre lui, comme afin de le
protéger du péril de nos deux regards qu'elle ignorait
cependant. Je fus jaloux de Stilitano dont un seul
mouvement de la tête venait, me semblait-il, d'être
perçu comme un danger par le dos de cette mère.
Un jour que je r attendais dans un bar du Parallelo
(ce bar était alors le lieu de rendez-vous de tous les
repris de justice français : barbeaux, voleurs, escrocs,
66
évadés du bagne ou des priSons de France. L'argot,
un peu chanté sur l'accent de Marseille et en retard
de quelques années sur l'argot de Montmartre, en
était la langue officielle. On y jouait non la ronda
mais la passe anglaise et le poker) Stilitano s'apporta.
Avec leur habituelle politesse, un peu cérémonieuse,
les ·macs parisiens le reçurent. Sévère, mais l'œil
souriant, il posa gravement son grave derrière s_ur
la chaise de paille dont le bois gémit avec l'impudeur
d'un sommier. Ce dle' du siège exprimait parfaite
-ment .mon respect pour le postérieur solennel de
Stilitano dont le charme n'était pas tout ni toujours
contenu là, mais là, dans cet endroit'- sur lui plutôt,
se donnait rendez~ vous, s'accumulait, déléguait ses
vagues les plus caressantes - et des masses. de plomb 1
- pour donner à la croupe une ondulation et un
poids retentissants.
Je refuse d'êtte prisonnier d'un automatisme verbal
mais il faut que j'aie recours encore cette fois à une
image r~gieuse: ce postérieur était un Reposoir.
Stilitano s'assit. Toujours avec son élégante lassitude
- « Je les ai palmés », disait-il à tout propos - il
distribua les cartes ·pour la partie de poker, d'où
j'étais exclu. Aucun de ces messieurs n'eût exigé
que je m'écartasse du jeu mais de moi-même, par
courtoisie, je vins me placer derrière Stilitano. En
me penchant pour m'asseoir, sur le col de son veston,
je vis un pou. Stilitano était beau; fort, et adniis
dans une réunion de mMes pareils, dont l'autorité
résidait également dans les muscles et dans la connais
sance qu'ils avaient de leur r.evolver. Sur le col de
Stilitano, encore invisible des autres hommes, le
pou n'était pas une petite tache égarée, il se mouvait,
il se déplàçait avec une vélocité inquiétante, comme
s'il e(}t parcouru, mesuré son domaine- son espace
plutôt. Mais il n'était pas seulement chez lui, sur ce
col il était le signe que Stilitano appartenait à un
monde décidément pouilleux malgré l'eau de Co
logne et la chemise de soie. Je l'examinai avec plus
d'attention : les cheveux, près du cou, étaient trop
longs, sales et irrégulièrement coupés.
- Si le pou continue il va dégringoler sur sa
manche ou dans son verre. Les macs le verront ...
Comme par tendresse, je m'appuyai à l'épaule
de Stilitano et peu à peu j'amenai ma main jusqu'à
son col, mais je ne pus achever mon geste, d'un
haussement, Stilitano se dégagea et l'insecte pour
suivit son arpentage. C'est un mac de Pigalle, lié
disait-on à une bande internationale de pa5seurs de
femnîes qui fit cette remarque :
- Y en a un beau qui t'escalade.
Tous les yeux se tournèrent - sans toutefois
perdre de vue le jeu- vers le col de Stilitano qui,
tordant son cou, parvint à voi_r la bête.
- c· est toi qui les ramasses, me dit-il en l' écra-
sant.
- Pourquoi moi?
-Je te dis que c'est toi.
Le ton de sa voix était d'une arrogance sans réplique
mais ses yeux souriaient. Les hommes continuèrent
la partie de cartes.
C'est ce même jour que Stilitano m'apprit que
Pépé venait d'être arrêté. U était à la prison de Mont
juich.
68
- Comment tu l'as su?
- Unjoumal.
- Qu'est-ce qu'il risque?
- Perpétuité.
Nous ne fîmes aucun autre commentaire.
Ce journal que j'écris n'est pas qu'mi délassement
littéraire. A mesure que j'y progresse, ordonnant
ce que ma vie· passée me propose, à mesure .que je
m'obstine dans la ngueur de la composition - des
chapitres, des phrases, du livre lui-même - je me
sens m'affermir dans la volonté d'utiliser, à des fins
de vertus, . mes misères d'autrefois. J'en éprouve
le pouvoir.
Dans les pissotières, où n'entrait jamais Stilitano,
le manège des pédés me renseignait : ils accomplis
saient leur danse, le remarquable mouvement .d'un
serpent qui ondule, se balance à droite et à gauche,
un peu en arrière. J'emmenais le plus cossu d' appa
rence.
Les Ramblas, à mon époque, étaient parcourues
par deux jeunes mariconas qui portaient sur l'épaule
un petit singe apprivoisé. C'était un facile prétexte.
pour aborder les clients : le singe sautait sur l'homme
qu'on lui montrait. L'une de ces mariconas s'appelait
Pedro. ll était p~e et mince; Sa taille était très souple,
sa démarche rapide. Ses. yeux surtout étaient admi
rables, ses cils immenses et recourbés.
Lui ayant, par jeu, demandé qud était le singe, lui
. ou l'aoimal qu'il portait à l'épaule, nous nous que
rellâmes. Je lui donnai un coup de poing : ses cils
restèrent collés à mes phalanges~ ils étaient faux. Je
venais d'apprendre l'existence des truquages.
Stilitano se fajsait remettre par les filles un peu
d'argent. Le plus souvent ille leur volait, soit quand
elles payaient, en prenant la monilaie, soit la nuit
dans leur sac, quand elles étaient sur le bidet. n
traversait le Barrio Chino et le Parallelo en chahutant
toutes les femmes, tantôt les agaçant, tantôt les cares
sant, toujours ironique. Quand il rentrait dans la
chambre, vers le matin, il ramenait avec lui une liasse
de ces magazines pour les enfants, couverts d'images
bariolées. Quelquefois il faisait un long détour pour
en acheter dans un· kiosque ouvert tard dans la nuit.
Il lisait les histoires qui, à l'époque, correspondent
de nos jours aux aventures de Tarzan. Le héros en est
amoureusement dessiné. ·Tous ses soins l'artiste les
aecorda à l'imposante musculature de ce chevalier,
presque toujours nu ou vêtu d'obscène façon. Puis
Stilitano s'endormait. ll s'arrang~t pour que son
corps ne touchat pas le mien. Le lit était très étroit.
En éteignant, il disait :
- Salut, gosse.
Et au réveil :
- Salut, gosse 1,
Notre chambre était toute petite. Ene était sale.
La cuvette était crasseuse. Personne n'eût songé,
1. Alors que je laissais trainer, où qu'ils se trouvent, mes
effets, Stilitano, la nuit, déposait les siens sur une chaise,
arrangeant bien le pantalon, la veste, la chemise, afin que
tien ne soit froissé. Il paraissait ainsi accorder une vie à
ses vêtements, et vouloir qu'ils se reposassent la nuit d'une
journée de fatigue. -
dans le Barrio Chino, à nettoyer sa chambre, ses
objets ou son linge - sauf la chemise et, le plus
souvent, le col seul de celle-ci. Pour régler le prix
de . cette chambre une fois par semaine Stilitano
baisait la patronne qui, les autres jours, l'appelait
Seiior.
Un soir il dut se battre. Nous passions, calle
Carmen, et la nuit tombait presque. Les Espagnols
ont quelquefois dans le corps une sorte de flexibilité
ondoyante~ Certaines de leurs poses sont alors équi
voques. En pleine lumière Stilitano ne se fût pas
trompé. Dans ce début d'obscurité il frôla trois
hommes qui parlaient doucement mais dont la gesti
culation était à la fois vive et langoureuse. En passant
près d'eux Stilitano les interpella, de sa voix la plus
insolente et de quelques mots grossierS. Il s'agissait
de trois maquereaux, vigoureux et rapides, qui répon
dirent aux insultes. Interloqué, Stilitano s'arrêta. Les
trois hommes s'approchèrent.
- Tu nous prends pour des mariconas, que tu
nous parles comme ça?
Encore qu'il eût reconnu sa bévue, devant moi
Stilitano voulut crâner.
-Et alors?
- Maricona toi-même.
Des femmes s'approchèrent, et des hommes. Un
cercle nous entoura. La bagarre parut inévitable:
L'un des jeunes gens carrément provoqua Stilitano.
- Si tu n'es pas une lope, viens cogner.
AVant que d'en venir aux mains ou aux armes les
voyous palabrent longtemps. Ce n'est pas à un àpai
sement du conflit qu'ils s'essaient, ils s'excitent pour
71
le combat. D'autres Espagnols, leurs amis, encoura
geaien.t les trois macs. Stilitano se sentit en danger.
Ma présence ne le gêna plus. Il dit :
- Alors quoi, les gars, vous n'allez pas vous
bagarrer contre un estropié.
Il tendit vers eux son moignon. Or il- le fit avec
tant de simp~icité, de sobriété que ce cabotinàge
immonde au lieu de montrer à mes yeux Stilitano
écœurant l'ennoblit. Il se retira non sous des huées
mais sous un murmure exprimant le malaise
d'hommes loyaux découvrant la misère auprès d'eux.
Stilitano recula lentement, protégé de son moignon
tendu, posé simplement devant lui. L'absence de la
main était aussi réelle et efficace qu'un attribut royal,
que la main de justice.
. .
Celles, que l'une d'entre elles appelle les Carolines,
sur l'emplacement d'une vespasienne détruite se
rendirent processionnellement. Les révoltés, lors des
émeutes de 1933, arrachèrent l'une des tasses les
plus sales, mais des plus chères. Elle était près du port
et de la caserne, et c'est l'urine chaude de milliers
de soldats qui en avait corrodé .la tôle. Quand sa
mort définitive fut constatée, en châles, en mantilles,
en robes de soie, en vestons cintrés, les Carolines -
non toutes. mais choisies en délégation solennelle -
vinrent sur son emplacement déposer une gerbe de
roses rouges nouée d'un voile de crêpe. Le cortège
partit du Parallelo, traversa la calle Sao Paulo,
descendit les Ramblas de Los Florès jusqu'à la statue
de Colomb. Les tapettes étaient peut-être une tren
taine, à huit heures du matin, au soleil levant. Je les
vis passer. Je les accompagnai de loin. Je savais que
ma place était au· milieu d'elles, non à cause que
j'étais l'une d'elles, mais leurs voix aigres, leurs cris,
leurs gestes outrés n'avaient, me semblait-il, d'autre
but que vouloir percer la couche de mépris du monde.
Les Carolines étaient grandes. Elles étaient les Filles
de la Honte.
Arrivées au port elles tournèrent à droite, vers la
caserne, et sur la tôle rouillée et puante de la pisso
tière abattue sur le tas de ferrailles mortes elles dépo
sèrent les fleurs.
Je n' ét:ris pas du cortège. J'appartenais à la foule
ironique et indulgente qui s'en amuse. Pedro a \rouait
avec désinvolture ses faux cils, les Carolines leurs
folles équipées.
Cependant Stilitano, de se refuser à mon plaisir
devenait le symbole de la chasteté, de la froideur
même. S'il baisait souvent des :filles je l'ignorais.
Dans notre lit èt pour s'y coucher il avait la pudeur
de disposer entre ses jambes si adroitement le pan de
sa chemise que je ne voyais rien de son sexe. Même
l'érotisme de sa démarche, la pureté de· ses traits le
corrigeait. Il devint la· représentation d'un glacier.
C'est au plus bestial des Noirs, à la face la plus camuse
et la plus puissante, que j'eusse voulu m'offrir, afin
qu'en moi, n'ayant de place que pour la sexualité,
mon amour pour Stilitano se fût encore stylisé. Je
pouvais donc oser devant lui les plus ridicules pos
tures et les plus humiliantes.
Avec lui nous venions souvent à la Criolla. Jus
qu'ici il n'avait jamais eu l'idée de m'exploiter. Quand
je lui rapportai les pesetas que j'avais gagnées avec
73
quelques hommes des . pissotières, Stilitano décida
que je travaillerais à la Criolla.
-Tu voudrais que je m'habille en femme?
murmurai-je.
Soutenu par son épaule puissante, de la calle
Carmen à la calle Médiodia eussé-je osé faire la
retape, vêtu d'un jupon pailleté? Sauf les matelots
étrangers personne ne s'en fût étonné, mais ni Stili
tano ni moi n'aurions su choisir la robe ou la coiffure
car il faut du goût. ·C'est peut-être cela qui nous
retint. J'avais encore en mémoire les soupirs de
Pedro, avec qui je me liai, quand il allait s'habiller.
- Quand je vois les oripeaux accrochés j'ai un
cafard! J'ai l'impression d'entrer dans une sacristie
c:t de me préparer à dire un enterrement. Ça sent la
prêtraille. L'encens. L'urine. Ça pend! Je me demande
commentj'arrive à entrer dans ces espèces de boyaux!
-Il m'en faudra des comme ça? Peut-être même
devrai-je les coudre et les. tailler avec l'aide de mon
homme. Et porter un « nœud » ou plusieurs dans les
cheve~ ·
Avec horreur je me voyais attifé d'énormes choux
non de rubans mais de baudruches obscènes.
- Ce sera un nœud fripé, me disait encore une
moqueuse voix intérieure. Le nœud fripé d'un vieil
lard. Un nœud fripé, ou fripon! Et dans quels che
veux? Ceux d'une perruque artificielJe ou dans les
miens sales et bouclés?
Je savais quant à ma toilette que je la porterais très
sobre, avec modestie, alors que le seul moyen de m'en
tirer eût. été l'extravagance la plus folle. Toutefois je
çaressai le rêve d'y coudre une rose d'étoffe. Elle
74
bossellerait la robe et serait la pendant féminin de la
grappe de Stilitano.
(Longtemps après que je l'eusse retrouvé à Anvers, à
Stilitano je parlai de la grappe postiche cachée dans son
froc. Il me raconta alors qu'une putain espagnole, sous sa
robe portait une rose d'étamine, épinglée à la hauteur
équivalente.
- Pour remplacer sa fleur perdue, me dit-il.
Dans la chambre de Pedro je regardais les jupes avec
mélancolie. Il me donna quelques adresses de dames,
sortes de marchandes à la toilette, où je trouverais des
robes à ma taille.
- Tu auras une toilette, Juan.
J'étais écœuré par ce mot de boucher Ue pensais
que la toilette est encore le tissu graisseux qm enve
loppe les tripes dans le ventre des animaux.) C'est
alors que Stilitano, blessé peut-être par l'idée de son
ami en travesti, refusa.
- C'est pas utile, dit-il, tu t'arrangeras bien pour
lever des types.
Hélas, le patron de la Criolla exigeait que je parusse
en demoiselle.
En demoiselle 1
M,i--n~me Jem~iselle
Je me pose à ma hanche .••
Je compris alors comme il est difficile ct' accéder à
la lumière en crevant l'abcès de honte. Travesti je
pus une fois paraître avec Pedro, m'exhiber avec lui.
Je vins un soir et nous fûmes invités par un groupe
d'officiers français. A leur table était une dame d'une
7S
cinquantaine d'années. Elle me sourit gentiment,
avec mdulgence, et n'v tenant plus elle me demanda :
..;_. Vous aimez les hommes?
- Ow, madame.
- Et ... à quel moment ça a commencé?
Je ne gifla1 personne mais ma voix fut si boulever
sée que par elle je compris ma colère et ma· honte.
Afin de m'en tirer, je dévalisai cette nuit même l'un
des offiaers.
- AQ moins, me . dis-je, si ma honte est vraie,
dissimule-t-elle un élément plus aigu, plus dangereux,
une sorte de dard qm menacera toujours ceux qui la
provoquent. Peut-être ne fut-elle pas tendue sur moi
comme un piège, ne fut-elle pas voulue, mais étant
ce qu'elle est Je veux qu'elle me cache et que sous elle
j'ép1e. _ .
A l'époque du Carnaval, il était facile de se tra
vestir et Je volai dans une chambre d'hôtel un jupon
andalou avec un corsage. Dissimulé par la mantille
et l'éventail. un soir Je traversai vite la ville afm- de me
rendre à la Criolla. Afin que solt moms brutale la
rupture avec votre monde, sous la JUpe Je conservai
mon pantalcn. A peme étalS-Je au comptoir, la traîne
de ma robe se déchira. Funeux Je me retournai.
- Pardon. Excuses.
Le p1ed d'un jeune homme blond s'était pris dans
les dentelles. J'eus à peme la force de murmurer :
« Fa1tes attent1on. » Le Vlsage du maladroit qui à la
fms s'excuSait et souriait ét:ut si pile que je rougis. A
côté.de mm quelqu'un me dit doucement :
- Excusez-le, seiiora, il bmte.
«On ne bo1te pas dans mes robes!,. hurla en moi la
tragédienne enfermée. Mais on riait autour de nous.
« On ne boite pas dans mes toilettes », me hurlat-je.
S'élaborant en mot, dans l'estomac, me sembla-t-il,
ou dans les intestins, qu' envelop~ « la toilette », cette
phrase se devait traduire par un regard terrible. Fu
rieux et humilié je sortis sous les rires des hommes et
des Carolines. J'allai jusqu'à la mer et j'y noyai la
jupe, le corsage, la mantille et l'éventail. La ville en
tière était joyeuse, ivre de ce Carnaval coupé de la
terre, seul au milieu de l'Océan 1• J'étais pauvre et
triste.
(« Il faut du gotît ... • Déjà je refusaiS d'en avoir. Je
me l'interdisats. Naturellement J'en eusse montré
beaucoup. Je savais qu'en mot sa culture m' etît- non
affiné - amolli. Stilitano lui-même s' étonnatt que je
fusse aussi fruste. Mes doigts je les voulais gourds :je
m' emplchai d'apprendre à coudre.)
Stilitano et moi nous pardmes pour Cadix. D'un
train de marchandises en un autre nous arrivâmes
près de San-Fernando et nous décidâmes de continuer
notre route à pied. Sti.litano disparut. Il s' arr;mgea
pour me donner rendez-vous à la gare. Il n'était pas
là. J'attendis longtemps, je revins deux jours de sotte,
certain néanmoms qu'il m'avait abandonné. J'étais
seul et sans argent. Quand je l'eus compris je sentis à
nouveau la présence des poux, leur désolante et douce
I. En relisant ce texte, je m'aperçois avoit placé à Barce
lone une scène de ma vie ~w se situe à Cadix. C'est la
phrase « seul au milieu de 1 Océan .; qui me le rappelle.
En l'écrivant je commis donc l'erreur de la placer à Barce
lone, mais dans· sa description devait se glisser un détail
qui me permet de la replacer dans son lieu véritable.
77
compagnie dans les ourlets de ma chemise et de mon
pantalon : Stilitano et moi n'avions cessé d'être .ces
religieuses de la Haute-Thébaïde qui ne se ·lavaient
jamais les pieds et dont la chemise pourrissait.
San-Fernando est au bord de la mer. Je décidai de
gagner Cadix, construit ~u milieu de l'eau, mais
relié au continent par une jetée très longue. Quand je
m'y engageai c'était le soir. J'avais, devant moi, les
hautes pyramides de sel des marais salants de San
Fernando, et plus loin, dans la mer, silhouettée par le
soleil couchant, une ville de coupoles et de minarets :
à l'extrême terre occidentale j'avais soudain la syn
thèse de l'Orient. Pour la première fois de ma vie je
négligeais un être pour .les choses. J'oubliai Stilitano.
Afm de vivre j'allais de bonne heure le matin sur
le port, à la pescatoria, où les pêcheurs jettent tou
jours de la barque quelques poissons qu'ils ont pêchés
la nuit. Tous les mendiants connaissent cet usage. Au
lieu d'aller, comme à Malaga, les faire cuire sur le feu
des autres loqueteux, je m'en retournais seul, au milieu
des rochers qui regardent Porto:-Réale. Le soleil se
levait quand mes poissons étaient cuits. Presque tou
jours sans pain ni sel, je les mangeais. Debout, ou
couché dans les rochers, ou assis sur eux, à l'est extrêmt.
de l'île, face à la terre, j'étais le premier homme
qu'éclairait et que réchauffait le premier rayon. Il
était lui-même la première manifestation de vie.
C'est dallS les ténèbres, sur les quais d'accostage, que
j'avais ramassé les poissons. C'est encore dans les
ténèbres que j'avais regagné mes rochers. L'arrivée
du soleil me terrassait. Je lui rendais un culte. Une
sorte d'intimité malicieuse s'établiSsait entre lui et
moi. Je l'honorais certes sans rituel compliqué, je
n'eusse pas eu l'idée de singer les primitifs mais je
sais que cet astre devint mon dieu. C'est dans mon
corps qu'il se levait, qu'il continuait sa courbe et
l'achevait. Si je le voyais au ciel des astronomes c'est
qu'il y était la projection hardie de celui que je conser
vais en moi. Peut-être même le confondais-je obscu
rément avec Stilitano disparu.
Je vous indique, de la sorte, ce que pouvait être ma
forme de sensibilité. La nature m'inquiétait. Mon
amour pour Stilitano, le fracas de son irruption dans
ma misère, je ne sais quoi, me livrèrent aux élements.
Mais ceux-ci sont méchants. Afin de les apprivoiser
je les voulus contenir. Je refusai de leur dénier toute
cruauté, au contraire, je les félicitai d'en posséder tant,
je les flattai. .
Une telle opération ne se po.uvant réussir par la
dialectique, j'eus recours à la magie, c'est-à-dire à
une sorte de prédisposition voulue, une intuitive
complicité avec la nature. Le langage ne m' eftt été
d'aucun secours. C'est alors que me devinrent ma
ternelles les choses et les circonstances où cependant,
aiguillon d'une abeille, veillait la pointe de l'orgueil.
(Maternelles : c'est-à-dire dont l'élément essentid
est la féminité. En écrivant cela je ne veux faire aucune
allusion à quelque référence mazdéenne :j'indique
seulement que ma sensibilité exigeait de voir autour
de soi une disposition féminine. Elle le pouvait puis
qu'elle avait su s'emparer des qualités viriles : dureté,
cruauté, indifférence.)
Avec des mots si j'essaie de recomposer mon atti
tude d'alors, le lecteur ne sera pas dupe plus que moi.
79
Nous savons que notre langage est incapable de
rappeler même le reflet de ces états défunts, étrangers.
Il en serait de même pour tout cejourilal s'il devait
être la notation de qui je fus. Je préciserai doric qu'il
doit renseigner sur qui je suis, aujourd'hui que je
l'écris. Il n'est pas une recherche du temps passé, mais
une œuvre d'art dont la matière-prétexte est ma vie
d'autrefois. Il sera un présent fixé à l'aide du passé, non
l'inverse. Qu'on sache donc que lt;s faits furent ce que
je les dis, mais l'interprétation que j'en tire c'est ce que
je suis- devenu:
La nuit j'allais par la ville. Je dormais contre un mur,
à l'abri du vent. Je songeais à Tanger dontla proxi
mité me fascinait et le prestige de cette ville, plutôt
repaire de traîtres .. ~fin d'échapper à ma misère,
j'inventais les plus audacieuses trahisons que j'eusse
accomplies avec calme. Aujourd'hui je sais qu'à la
France m'attache seul mon amour de la la:ngue fran
çaise, mais alors 1
Ce goût de la trahison devra se mieux formuler
quand je serai interrogé lors de l'arrestation de Stili
tano ..
- Pour de l'argent, me demandais-je, et sous la
menace des coups, devrais-je dénoncer Stilitano? Je
l'aime encore et je réponds non, mais devrais-je
dénoncer Pépé qui assassina le joueur de ronda sur le
Parallelo?
J'eusse accepté peut-être, mais au prix de quelle
honte, de me savoir l'intérieur de l'âm,e pourri puis
qu'elle exhalerait cette odeur qui fait les gens se
boucher le nez. Or, le lecteur se souviendra peut-être·
que mes séjours dans la mendicité et dans la prostitu-
8o
rion me furent une discipline où j'appris à utiliser les
éléments ignobles, à me servir d'eux, à me complaire
enfin dans mon choix pour eux. J'eusse fait de même
(fort de mon. adresse à tirer parti de la honte} avec
mon ame. décomposée par la trahison. La fortune
m'accorda que me fût posée la question dans l'époque
qu'un jeune enseigne de vaisseau était condamné à
mort par le tribunal màritime de Toulon. Il avait à
l'ennemi livré les plans d'une arme ou d'oo port de
guerre ou d'un bateau. Je ne parle pas d'une trahison
causant la perte d'une bataille navale, légère, irréelle,
suspendue aux ailes des voiles d'une goélette mais de
ia perte d'un combat de monstres d'acier où résidait
l'orgueil d'un peuple non plus enfantin mais sévère,
aidé, _ soutenu par les mathématiques savantes des
techniciens. Bref, il s'agissait d'une trahison des temps
modernes. Le journal. rapportant ces faits (et je le
découvris à Cadix) disait, stupidement sans doute,
car' qu'en pouvait-il savoir : « .•. par goût de la tra
hison. » Accompagnant ce texte, c'était la photogra
phie d'un jeune officier, très beau.Je m'épris de son
image, que toujours je garde sur moi. L'amour s' exal
tant dans les situations périlleuses, en moi-même, se
c~ètement, j'offris au banni de partager sa Sibérie. La
Cour· Maritime, en m'opposant à dle, facilitait encore
ni on escalade vers lui de qui je m'approchais le talon
lourd et pourtant ailé. Il s'appelait Marc Aubert.
J'irai à Tanger, me dis-je, et peut-être serai-je appdé
parmi les traîtres, et deviendrai-je l'un d'eux.
Je quittai Cadix pour Huelva. Chassé par la garde
. municipale, je revins à Xérès puis à Alicante en lon
geant la mer. J'allais seul. Parfois je croisais ou dou-
81
Journal du voleur. 6
blais un autre clochard. Sans même nous asseoir sur un
tas de cailloux nous nous disions quel village est le
plus favorable aux mendiants, quel alcade moins
inhumain, et nous poursuivions notre solitude. Rail
lant notre besace, on disait alors : « Il va à la chasse avec
un fusil de toile: • J'étais seul. Je marchais humble
ment sur l'extrême bord des routes, près des fossés
dont la poussière de l'herbe blanche poudrait mes
pieds. Par ce naufrage, tous les malheurs du monde
me faisant sombrer dans mt océan de désespoir, je
connaissais encore la douceur de pouvoir m' accro
cher à la branche terrible et forte d'un nègre. Plus
forte que tous les courants du monde, elle était plus
certaine, plus consolante, et d'un seul de mes soupirs
plus digne que tous vos continents. Vers le soinnes
pieds suaient, les soirs d'été j'allais donc dans la boue.
En même temps qu'il la remplissait d'un plomb me
servant de pensée le soleil vidait ma tête. L'Andalou
sie était belle, chaude et stérile. Je l'ai toute parcourue.
A cet ~ge je ne connaissais pas la fatigue. Je transpor
tais avec moi un tel fardeau de détresse que toute ma
vie, j'étais sûr, se passerait à errer. Non plus détail qui
ornera la vie le vagabondage me devint uné réalité.
Je ne sais plus ce que je pensais mais je me souviens
qu'à Dieu j'offris toutes mes misères. Dans ma soli
tude, loin des hommes, j'étais bien près d'être tout
amour' toute dévotion.
- Je suis si loin d'eux, dus-je me dire, que je n'ai
plus l'espoir de les rejoindre. Que je m'en détache
donc tout à fait. Entre eux et moi il y aura moins de
rapports encore, et le dernier sera rompu si j'oppose
à leur mépris pour moi mon amour pour eux.
82
Ainsi, renversant la vapeur, voici que je vous accor
dais ma pitié. Mon désespoir sans doute ne s'exprimait
pas sous cette forme. En effet, dans mes pensées tout
s'éparpillait, mais cette pitié que je dis se devait1cris
talliser en réflexions précises qui, dans ma tête brlUée
par le soleil, prenaient une forme définitive ct obsé
dante. Ma lassitude -je ne croyais pas que ce ftlt la
fatigue- m'empêchait de me reposer. Aux fontaines
je n'allais plus boire. Ma gorge était sèche. Mes yeux
br<Uaient. J'avais faim. Le soleil, à mon visage où la
barbe était dure donnait des reflets cuivrés. J'étais sec,
jaune, triste. J'apprenais à sourire aux choses et à
méditer sur elles. De ma présence de jeune Français
sur ce rivage, de ma solitude, ·de· ma condition de
mendiant, de la poussière des fossés soulevée autour
de mes pieds en minuscule nuage individuel po.ur
chacun d'eux, renouvelé à chaque pas, mon orgueil
tirait parti d'une consolante singularité que contrariait
la banale sordidité de mon accoutrement. Jamais mes
souliers écrasés, ni mes chaussettes sales n'eurent la
dignité qui soulève, porte sur ·la poussière les sandales
des Carmes, jamais mon veston sale ne permit à mes
gestes la moindre noblesse. C'est pendant l'été 1934
que je parcourais les routes andalouses. La nuit, après
avoir mendié quelques sous dans un village, je conti
nuais dans la campagne et je m'endormais au fond
d'un fossé. jétais Baké des chiens - mon odeur
m'isolait encore- ils aboyaient à mon départ et à
mon arrivée dans une ferme.
- Irai-je ou n'irai-je pas? me disais-je en passant
près d'une maison blanche, close de murs chaulés.
Mon hésitation durait peu. Le chien attaché à la
83
porte jappait toujours. Je m'approchais. n jappait
plus fort. A la femme qui se présentait sans quitter le
~uil je demandais un sou dans l'espagnol le moins
correct- d'être étranger me protégeait un peu- je
me retirais le front très incliné, le visage immobile si
l'on m'avait refuSé l'aumône.
De la beauté même de cet endroit du monde je
n'osais m'apercevoir. A moins que ce ne. fllt pour
rechercher le secret de cette beauté, derrière elle
l'imposture dont on sera victime si l'on s'y :fie. En la
refusant je découvrais la poésie.
- Tarit de beauté cependant est faite pour moi.
Je l'enregistre et sais qu'elle est autour de moi si évi
dente afin de préciser ma détresse.
Sur les bords de l'Atlantique et sur ceux de la
Méditerranée je traversais des ports de pêcheurs dont
l'élégante pauvreté blessait la mienne. Sans qu'ils me
voient j'y frôlais des hommes et des femmes debout
dans un pan. d'ombre, des garçons jouant sur une
place. L'amour que les humains semblent se porter,
alors me déchirait. En passant, que deux gars échan
geassent un salut, un sourire, et je reculais aux plus
extrêmes caps du monae. Les regards qu'échangeaient
les deux amis - et leurs paroles quelquefois -
étaient l'émanation la plus subtile d'un rayon d'amour
parti du cœur de chacun d'eux. Un rayon de lumière
très douce, et délicatement torsadé :un rayon d'amour
:filé. Je m'étonnais que tant de délicatesse, qu'un trait
si :fin et d'une matière aussi précieuse que l'amour, et
si chaste; s'élaborassent dans une forge aussi ténébreuSe
que le corps musclé de ces miles, cependant qu'eux
mêmes émettaient toujours ce doux rayon où quel-
quefois scintillent les goutelettes d'une mystérieuse
rosée. Je croyais entendre .le plus agé dire à l'autre qui
n'était plus moi, parlant de cet endroit du corps qu'il
devait chérir :
- Cette nuit encore j'vais te la déplisser, ton au.,.
réole!
Je ne pouvais supporter allégrement que l'on s'ai.,.
mât hors de moi. ·
(A la colonie pénitentiaire de Belle-Isle, Maurice G. et
Roger B. se rencontrent. Ils ont dix-sept a~s. Je les con12us
à Paris. Avec eux, mais chacun l' i,~norant de l'autre, je
fis l'amour quelques fois. Ils se voient un jour à Belle
Isle, gardant les vaches ou les moutons. Je ne sais comm!!nt,
en parlant de Paris, la première personne qu'ils évoquent,
c'est moi. Ils S'amusent, ils s'émerveillent de savoir que
l'autre fut aussi mon ami. C'est Maurice qui me le rapporte.
- On était devenus vraiment potes en pensant à toi.
J'avais de la peine, le soir .•.
-Pourquoi?
- De"ière le bat:flanc qui sépare les hommes,je l'en-
tendais gémir. Il était plus beau que moi et tous .les durs se
le farcissaient. Je pouvais rien Jaire.
Ce qui m'émeut c'est d'apprendre que toujours se per
. pétue le miraculeux malheur de mon enfance à Mettray.)
A l'intérieur ges terres je parcourais des paysages de
rocs aigus, rongeant le ciel, déchiquetant l'azur. Cette
indigence rig1de, sèche et méchante -narguait la
mienne et ma tendresse humaine. Toutefois elle m'in
citait à la dureté. J'étais moins seul ·de découvrir dans
la nature une de mes qualités essentielles : l'orgueil.
Je voulais être un roc parmi les autres. J'étais heureux
de l'être, et fier. Ainsi tenais-je au sol. J'avais mes
ss
compagnons. Je sav:us ce qu'était le règne minéral.
- Nous tiendrons tête aux vents, aux pluies, aux
coups.
Mon aventure avec Stilitano reculait dans mon
esprit. Lui-même s'amenufsait, il n'était qu'un point
brillant, d'une pureté merveilleuse.
- C'était un homme, me disais-je.
Ne m'avait-il pas avoué avoir tué un homme à la
Légion et ne se justifiait-il 3insi :
- n m'a menacé de me descendre. Je l'ai tué. Son
calibre était plus gros qne le mien. Je ne suis pas cou
pable.
Je ne distinguais plus que les qualités et les gestes
virils que je lui connus. Figés, fixés à jamais dans le
passé ils composaient un objet solide, indestructible
puisqu'il était obtenu de ces quelques détails inou
bliables.
Parfois, à l'intérieur de cette vie négative, je m'ac
cordais r accomplissement d'un acte, certains vols au
détriment des miséreux dont la gravité me donnait
quelque conscience.
Les palmes! Un soleil matinal les dorait. La lumière
frissonnait, non les palmes. Je voyais les premières.
Elles bordaient la mer Méditerranée. Le givre sur les
vitres, l'hiver, avait plus de diversité mais comme lui
les palmiers me précipitaient - mieux que lui peut
être- à l'intérieur d'une image de Noël née para
doxalement du verset sur la fête précédant la mort de
Dieu, sur l'entrée à Jérusalem, sur les palmes jetées
sous les pieds de Jésus. Mon enfance avait rêvé de
palmiers. Me voici auprès d'eux. On m'avait dit que
la neige ne tombe pas à Bethléem. Entrouvert, le
86
nom d'Alicante me révélait l'Orient. J'étais au cœur
de. mon enfance, à son instant le plus précieusement
conservé. A un détour de route j'allais découvrir sous
trois palmiers cette crèche de Noël où je venais, en
fant, assister à ma nativité entre le bœuf et l'ane. J'étais
le pauvre du monde le plus humble, misérable, je
marchais dans la poussière et la fatigue, méritant enfin
la palme, mftr pour le bagne,. pour les chapeaux de
paille· et les palmiers. · .
Sur un pauvre les pièces de monnaie ne sont plus le
signe de la richesse mais de son contraire. Sans doute
au .passage volai-je quelque riche hidalgo- rarement,
tant ils savent se garder - mais de tels vols sur mon
âme étaient sam action. Je parlerai de ceux que je
commis sur d'autres méndiants .. Le crime d'Alicante
nous renseignera.
L'on se souviendra qu'à Barcelone, Pépé, en s'en
fuyant,.avait eu le temps de me passer l'argent qu'il
avait ra.tp.assé dans la poussière. Par souci d:une hé
roïque fidélité à un héros, par crainte également que
Pépé ou l'un.des siens ne nie retrouvât, j'avais enfoui
cet argent au pied d'un catalpa, dans un petit square
près de Montjuich. J'eus le caractère de n'en jamais
parler à Stilitano, mais quand, avec lui, nous décidâ
mes d'aller vers le Sud, je déterrai l'argent (deux ou
trois cents pesetas) et je me l'expédiai, à mon propre
nom, poste restante, à Alicante. De l'action du pay
sage sur les sentirilents on a souvent discuté mais non,
me semble-t-il, de cette action sur une attitude morale.
Avant que d'entrer à Murcieje tr~versai~palm~raie
d'Elche et déjà j'étais si volontairement bouleversé
par la na~ure que mes rapports avec les hommes
commençaient d'être ceux des hommes habituelle
ment avec les choses. J'arrivai la nuit à Alicante. Je
dus m'endormir dans un chantier et vers le matin
j'eus la révëlation du mystère de la ville et du nom :
au bord d'une mer tranquille et. s'y' plongeant, des
montagnes blanches, quelques palmiers, quelques
maisons, le port et, dans le soleil levant un air lumi:..
neux et frais. ·(A Venise je retrouverai un moment
pareil.) Le rapport entre toutes choses était l'allégresse.
Afin d'être digne d'entrer dans un tel système il me
parut nécessaire de rompre gentiment avec les hom
mes, de me purifier. Le lien me retenant à eux étant
sentimental, sans faire d'éclat je devais me détacher
d'eux. Tout le long de la route je m'étais promis une
joie amère de retirer l'argent du bureau de poste et
de l'expédier à Pépé, à la prison de Montjuich .. A une
baraque qui s'ouvrait je bus une tasse de lait chaud et
j'allai au guichet de la poste. L'on ne fit aucune diffi
culté pour me remettre l'enveloppe chargée. L'argent
y était, intact. Je sortis et je déchirai les billets pour
les jeter dans une bouche d'égout, mais, afin de mieux
provoquer la rupture, sur un banc je recollai les mor
ceaux, et je m'offris un déjeuner somptueux. Pépé
devait crever de faim en taule, mais par ce crime je
me croyais libéré des préoccupations morales.
Cependant je n'allais pas au hasard des routes. Mon
chemin était celui de tous les mendiants, et )e devais
comme eux connaître Gibraltar. La nuit du rocher
par~ouru, peuplé de soldats et de canons endormis,
la masse érotique m'affolait. Je demeurais au village
de La Linéa, qui n'est qu'un immense bordel, et j'y
commençai la période de la boîte de conserve. Tous
88
les mendiants du monde - je les ai vus pareils en
Europe centrale et en France- possèdent une ou
plusieurs boîtes de fer-blanc (qui continrent des pois
ou du cassoulet), auxquelles ils font une anse avec
un fil de fer. Sur les routes et les rails, ils vont avec
ces boîtes suspendues à leur épaule. J'eus ma première
boîte à La Linéa. Elle était neuve. Je l'avais ramassée
dans une poubelle où on l'avait jetée la veille. Son
métal était luisant. Avec un galet j'en écrasai les bords
ci$aillés afin qu'ils ne coupent pas, et jè vins aux bar
belés · de Gibraltar ramasser les reliefs des soldats
anglais. De cette sotte encore je dégringolais. Je ne
mendiais plus de la monnaie mais des restes de soupe.
S'y ajoutait la honte de les demander aux soldats. Je
me sentais indigne si la ·beauté de l'un d'eux, ou la
puissance de son uniforme, m'avaient troublé. La
nuit j'essayais de me vendre à eux et j'y parvenais
grâce à l'obscurité des ruelles. Les mendiants à midi
pouvaient se disposer à n'importe quel endroit de la
clôture mais le soir nous faisions la queue dans une des
chicanes, près de la caserne. Dans la file un soir je
reconnus Salvador.
Quand, à Anvers, deux ans plus tard je rencontre
rai Stilitano engraissé, à son bras il a1ura une poule de
luxe aux longs cils artificiels, entravée par une robe
de satin i::J.oir. Toujours très beau malgré la lourdeur
de ses traits, richement vêtu de laine, bagué d'or, il
était conduit par un ridicule chien blanc minuscule, et
irritable. C'est alors que j'eus la révélation de ce mac :
il tenait en laisse sa bêtise, sa mesquinerie bouclée,
bichonnée, choyée. C'est elle aussi qui le précédait et
le conduisait dans une ville triste, toujours mouillée
par la pluie. J'habitais rue du Sac, près des Docks. La
nuit j'errais dans les bars, sur les quais de l'Escaut. A
ce fleuve, à cette ville de diamants taillés et dérobés
j'associais l'aventure radieuse de Manon Lescaut. Je
me sentais de très près participer au roman, entrer
dans l'image, m'idéaliser, devenir une idée de bagne et
d'amour confondus. Avec un jeune Flamand em
ployé sur un manège de foire, nous volions des vélos
dans la cité de l'or, des gemmes, des conquêtes marines.
J'y poursuivrai ma pauvreté, où Stilitano était riche
et aimé. Je n'oserai jamais lui reprocher d'avoir, à la
police, donné Pépé. Sais-je même si je n'étais pas
exalté par la délation de Stilitano plus que par le crime
du gitan. Sans m'en pouvoir préciser les détails ..:.....
cette indécision faisant au récit rendre un son histo
rique, l'embellissait encore - Salvador fut heureux
de me la dire. Cassée qudquefois afin de ne pas céder
à un chant trop clair de victime, sa voix joyeuse, ivre,
prouvait sa haine pour Stilitano, et son amertume.
Un tel sentiment faisait Stilitano paraitre plus fort,
plus grand. Salvador ni moi ne fûmes . étonnés de
nous voir.
Comme il était un des premiers et qu'il avait quel
que ancienneté à La Linéa, j'échappai au paiement de
la dîme que deux ou trois mendiants brutaux et forts
exigeaient qu'on leur servît. Je vins près de lui.
- J'ai appris tout ce qui s'est passé, me dit-il
-Quoi?
- Quoi? L'arrestation de Stilitano.
- Arrêté? Pourquoi?
- Fais pas l'innocent. Tu le sais mieux que moi.
Toute la douceur de Salvador s'était modifiée en
une sorte dthumeur acariitre. nme'parla méchamment
et me raconta l'arrestation de mon ami. Ce n'était
pas pour le vol de la pèlenne ni pour un autre, mais
pour le meurtre de l'Espagnol.
- Ce n'est pas lui, dis-je.
- Bien sOr. C'est connu. C'est le Gitan. Mais c'est
Stilitano qui a tout donné. n savait le nom. On a
retrouvé le Gitan dans l' Albaïcin. On a arrêté Stili
tano pour le protéger des frères et cles copains du
Gitan.
Sur la route d'Alicante, gdce à la résistance que je
dus combattre, .. grace à ce. que je dus mettre en œuvre
pour abolir ce qu'on nomme le remords, le vol que
je commis devint à mes yeux un acte très dur, très
pur, presque lumineux, et que le diamant seul peut
représenter. En l'accomplissant j'avais détruit une
fois de plus - et, me le disais-je, une fois pour toutes
-les chers liens de la fraternité.
- Après cela, après ce crime, quelle sorte de per-
fection morale puis-je espérer?
Ce vol étant indestructible je décidai d'en faire
l'origine d• une perfeclion morale.
- n est lache, veule, sale, bas... üe ne le définirai
qu' aveé des mots indiquant la honte), aucun des élé
ments qui le composent ne me laisse une chance de le
magnifier. Pourtant je ne renie point ce plus mons
trueux de mes fils. Je veU;X couvrir le monde de sa
progéniture abominable.
· Mais cette époque de ma vie je ne puis trop la dé
crire. Ma mémoire voudrait l'oublier. Il semble qu'elle
en veuille troubler les contours, la poudrer de talc, lui
proposer une formule comparable à ce bain de lait
91
que les élégantes du XVJt! siècle appelaient un bain de
modestie.
Je fis remplir d'un reste de soupe ma gall'l;elle et
je m'en fus seql dans un coin la manger. Avec moi je
conservais, la tête sous l'aile, 1e souvenir d'un Stili
tano sublime et abject. J'étais fier de sa force et fort
de sa complicité avec la police. Toute .la journée je
fus triste mais grave. Une sorte d'insatisfaction gon
flait chacun de mes actes, et le plus simple. J'eusse
voulu qu'une gloire, visible, éclatante, se manifestât
au bout de mes doigts, que ma puissance me soulev~t
de terre, explos~t en moi et me dissolve, m'éparpillât
en averse aux quatre vents. J'eusse plu sur le monde.
Ma poudre, mon pollen eussent touché les étôiles.
J'aimais Stilitano. Mais l'aimer dans la sécheresse
rocailleuse de ce pays, sous un soleil irrévocable,
m'épuisait, bordait de feu mes paupières. Pleurer un
peu m'eût dégonflé. Ou parler beaucoup, longtemps;
brillamment, devant un auditoire . attentif et respec
tueux. J'étais seul et sans amis.
Je restai quelques jours à Gibraltar mais surtout à
La Linéa. Avec Salvador, à l'heure des repas, devant
res barbelés anglais, nous nous. rencontrions avec
!ndifférence .. Plus d'une fois de loin, je le~is qui, du
doigt ou du menton, me montrait à ~autre clochard.
La période de ma vie où j'étais resté avec Stilitano
l'intriguait. Il cherchait à en interpréter le my5tère.
Comme elle s'était passée auprès d'un « homme »,
mêlée à la sienne, cette vie, d'être racontée par un
témoin, véritable martyr, aux yeux des autres men
diants me para d'un curieux prestige. A de précises
- encore que subtiles indications -je le connus, et
92
sans arrogance j'en portai la charge cependant qu'en
moi-même je poursuivais ce que, croyais-je, m'indi
quait Stilitano. '
J'aurais voulu m'embarquer pour Tanger. Les
films et les romans ont fait de cette ville un lieu terri
ble, une sorte .de tripot où les joueurs marchandent
les plans secrets de toutes les armées du monde. De
la côte espagnole, Tanger me paraissait une cité fabu
leuse. Elle était le symbole même de la trahison.
Quelquefois j'allais à Algésiras -à pied, J'errais sur le
port et je regardais au loin où à l'horizon apparaissait
la ville célèbre.
- A quelle débauche de trahison, de marchan
dages, s'y peut-on livrer? me disais-je.
Certes la raison m'empêchait de croire que l'on
m' et1t utilisé à des besognes d'espionnage, niais si
grand en était mon désir que je me croyais illuminé
par lui, désigné. Sur mon front je portais, visible de
tous, inscrit le mot traître.J'économisai donc un peu
d'argent et je pris place dans une barque de pêche.
mais le gros temps nous obligea à rentrer à Algésiras.
Une autre fois, grâce à la complicité d'un matelot, je
réussis à monter à bord d'un paquebot. Mes vête
ments en loques, ma figure crasseuse, mes cheveux
longs et sales effrayèrent les douaniers qui m' empê
chèrent de débarquer. De retour en Espagne je déci
dai de passer par Ceuta : en y arrivant on m' empri
s,onna quatre jours et je dus retourner d'où j'étais parti.
Sans doute à Tanger pas plus qu'ailleurs je n'eusse
réussi à poursuivre une aven~e réglée par une orga
nisation ayant son siège dans des bureaux, une aven-.
ture commandée par les règles d'une stratégie de
93
politique internationale, mais cette ville pour moi
représentait si bien, si magnifiquement la Trahj.soQ.
que c'est là, me semblait-il, que je ne pourrais qu' abor
der.
- Pourtant j'y trouverais de si beaux exemples!
J'y trouverais Marc Aubert, Stilitano et d'autres
encore dont j'avais soupçonné, sans trop l'oser croire,
l'indifférence aux règles de loyauté et de droiture.
Dire d'eux : « Ils sont faux ;, m'attendrissait. M' atten
drit encore qudquefois. Ce sont les seuls que je croie
capables de toutes les audaces. La multiplicité de leurs
lignes morales, leurs sinuosités forment des entrelacs
que je nomme 1' aventure. Ils s'écartent de vos règles.
Ils. ne sont pas fidèles. Ils possèdent surtout une tare,
une plaie, comparable à la. grappe dé raisin dans la
culotte de Stilitano, Enfin plus ma culpabilité serait
grande, à vos yeux, entière, totalement assumée, plus
grande sera ma liberté. Plus parfaite ma solitude et
mon unicité. Par ma culpabilité encore je gagnais le
droit à l'intelligence. Trop de gens me disais-je pen
sent et qui n'en ont pas le droit. Ils ne l'ont pas payé
d'une entreprise telle que penser devient indispen
sable à votre salut.
Cette poursuite des traitres et de la trahison n'était
que l'ime des formes de l'érotisme. Il est rare - il est
presque inconnu -qu'un garçon m'offre la joie ver
tigineuse que seuls peuvent m'offrir les entrelacs
d'une vie où je serais avec lui mêlé.·~n corps allongé
sous mes draps, caressé debout dans une rue ou la nuit
dans un bois, silr tine plage, m'accorde la moitié du
plaisir :je n'ose me voir l'aimant, car j'ai connu tant
de situations où ma personne ayant son importance
94
dans la gdce, était le facteur de charme de l'instant. Je
ne les retrouverai plus jamais. Ainsi m'aperçois-je
que je n'ai recherché que les situations chargées d'in
tentions érotiques. Voilà ce qui, entre autres choses,
dirigea ma vie. Je sais qu'il existe des aventures dont
le héros et les détails sont érotiques. C'est celles-là.
que j'ai voulu vivre.
Peu de jours après j'appris que Pépé était condamné
au bagne. J'envoyai tout l'argent que je possédais à
Stilitano emprisonné.
Deux ph~tographies de l'identité judiciaire ont été
retrouvées, Sur l'une d'elles j'ai seize ou dix-sept ans.
Je porte, sous un veston de l'Assistance publique, un
chandail déchiré. Mon visage est un ovalç, très pur,
mon nez est écrasé, aplati par un coup de poing lors
d'une bagarre oubliée. Mon regard est blasê, triste et
chaleureux, très grave. J'avais une chevelure épaisse
et désordonnée. En me voyant à cet âge, mon sen
timent s'exprima presque à haute voix:
- Pauvre petit gars, tu as souffert.
Je parlais avec bonté d'un au~re Jean que moi-m~me.
Je souffrais alors d'une laideur que je ne découvre plus
dans mon visage d'enfant. Beaucoup d'insolence
j'étais effronté - me faisait aller dans la vie cependant
avec aisance. Si j'étais inquiet, il n'en paraissait rien
.d'abord. Mais au crépuscule, quand j'étais las, ma
tête s'inclinait,. et je sentais mon regard s'appesantir
sur le monde et s'y confondre ou rentrer en moi
même et disparaitre,je crois qu'il connaissait ma soli
tude absolue. Quand j'étais valet de ferme, quand
j'étais soldat, quand j'étais au dépôt des Enfants assis-
9S
tés, malgré l'amitié et quelquefois l'affection de mes
maîtres, j'étais seul, rigoureusement. La prison
m'offrit la première consolation, la première paix, la
première confusion amicale :c'était dans l'immonde.
Tant de solitude m'avait forcé à faire de moi-même
pour moi un compagnon. Envisageant le monde hors
de moi, son indéfini, sa confusion pius parfaite en
core la nuit, je l'érigeais en divinité dont j'étais nqn
seulement le prétexte chéri, objet de tant de soin et de
précaution, choisi et conduit supérieurement encore
qu'au travers d'épreuves douloureuses, épuisantes, au
bord du désespoir, mais l'unique but de tant d'ouvra
ges. Et, peu à peu, par une sorte d'opération que je ne
puis que mal décrire, sans modifier les dimensions de
mon corps mais parce qu'il était plus facile peut-être
de contenir une aussi précieuse raison ·à tant de gloire,
c'est en moi que j'établis cette divinité - origine et
disposition de moi-même. Je l'avalai. Je lui dédiais
des chants que j'inventais. La nuit je sifflais. La mélodie
était religieuse. Elle était lente. Le rythme en était un
peu lourd. Par lui je croyais me mettre en communi
cation avec DieÙ : c'est ce qui se produisait, Dieu
n'étant que l'espoir et la ferveur contenus dans mon
chant. Par les mes; mes mains dans les poches, la tête
penchée ou levée, regardant les maisons ou les arbres,
je sifflais mes hymnes maladroits, non joyeux, mais
pas tristes non plus, graves. Je découvrais que l'espoir
n'est que l'expression qu'on en donne. La protection,
de même. Jamais je n'eusse sifflé sur un rythme léger.
Je reconnaissais les thèmes religieux : ils créent Vénus,
Mercure, cu la Vierge.
Sur la deuxième photo j'ai trente ans. Mon visage
s'est durci. Les maxillaires s'accusent. La bouche est
amère et méchante. J'ai l'air d'un voyou malgré mes
yeux restés très doux .. Leur douceur d'ailleurs serait
presque indécelable à cause de la fixité que m'im
posait le photographe officiel. Par ces deux images
je puis retrouver la violence qui alors m'animait :
de seize à trente ans, dans les bagnes d'enfants, dans
les prisons, dans les bars ce· n'est pas l'aventure hé
roïque que je recherchais, j'y poursuivais mon iden
tification avec les plus beaux et les plus infortunés
criminels. Je voulais être la jeune prostituée qui ac
compagne en Sibérie son amant ou celle qui lui
survit afin, non de le venger mais de le pleurer et
de magnifier sa mémoire .
. Sans me croire né magnifiquement, l'indécision
de mon origine me permettait de l'interpréter. J'y
ajoutais la singularité de mes misères. Abandonné
par ma famille il me semblait déjà naturel d'aggraver
cela par l'amour des garçons et cet amour par le vol,
et le vol par le crime ou la complaisance au crime.
Ainsi refusai-je décidément un monde qui m'avait
refusé. Cette précipitation presque joyeuse vers les
situations les plus humiliées tire peut-être encore son
besoin de .mon imagination d'enfant, qui m'inven
tait, afin que j'y promène la personne menue et hau
taine d'un petit garçon abandonné, des châteaux, des
parcs peuplés de gardes plus que de statues, des robes
de mariées, des deuils, des noces, et plus tard, mais à
peine plus tard, quand ces rêveries seront contrariées
à l'extrême, jusqu'à l'épuisement dans une vie misé
rable; par les pénitenciers, par les prisons, par les
vols, les insultes, la prostitution, tout naturellement
97
Journal du voleur. 1
ces ornements (et le langage rare s'y attachant) qtù
paraient mes habitudes mentales, les objets d.e mon
désir j'en parai ma réelle condition d'homme m.ajs
d'abord d'enfant trop humilié que ma connaissance
des prisons comblera. Au détenu la prison offre le
même sentiment de sécurité qu'un palais royal à
l'invité d'un roi. Ce sont les deux bâtiments cons
trtùts avec le plus de foi, ceux qui donnent la plus
grande certitude d'être ce qu'ils sont- qui sont ce
qu'ils voulurent être, et le demeurent. La maçonnerie,
les matériaux, les proportions, l'architecture sont en
accord avec un ensemble moral qui laisse indestruc
tibles ces demeures tant que la forme sociale dont ils
sont le symbole tiendra .. La prison m'entoure d'une
garantie parfaite. Je suis sfu qu'elle fut construite
pour moi - avec le palais de justice, sa dépendance,
son monumental vestibule. Selon le plus grand sérieux
tout m'y fut destiné. La rigueur des règlements,
leur étroitesse, leur précision, sont de la même essence
que l'étiquette d'une cour royale, qu~ la politesse
exquise et tyrannique dont à cette cour l'invité est
l'objet. Comme celles de la prison les assises du palais
reposent dans une pierre de. taille de grande qualité,
dans des escaliers de marbre, dans l'or vrai, dans les
sculptures les plus rares du royaume, dans la puis
sance absolue de ses Mtes; mais les similitudes sont
encore dans le fait que ces deux édifices sont l'un la
racine et l'autre le faite d'un système vivant circulant
entre ces deux pôles qui le contiennent, le compri
ment, et sont la force à l'état pur. Dans ces tapis,
quelle sécurité, dans ces miroirs, dans l'intimité
même des ·latrines du palais. L'acte de chier dans le
98
petit matin, nulle part ailleurs ne prend la solennelle
tmportance que seul peut lm conférer d'être réusst
dans un cabinet, par les vttres dépolies de quot l'on
distingue la façade sculptée, les gardes, les statues,
la cour d'honneur; . dans une pettte chiotte où le
papter de so1e est comme ailleurs mns où tout à
l'heure, en petgnotr de satm et mules roses, dépeignée,
dépoudrée et pou:lreuse viendra débourrer lourde
ment quelque demoiselle d'honneur; dans une pettte
chiotte d'où les gardes solides ne m'arrachent p~
avec brutalité, car y chier devient un acte important
qut a sa place dans la vie où le r01 m'a convié. La
prison m'accorde la même sécunté. Rien ne la démo
lira. Coups de vent, tempêtes, faillites n'y peuvent.
La pnson reste sûre de s01 et vous au milieu d'elle
sûrs de vous. Toutef01s le sérieux qut présida à ces
constiucttons, le sérieux qm les fait se considérer
soi-même avec respect, et l'une l'autre se mesurer
de loin et s'entendre, c'est par lui, par son importance
terrestre qu'elles périront. Posées sur le sol et dans le
monde avec plus de négligence, peut-être sauraient
elles tenir longtemps, ntalS leur gravité m'oblige à
les considérer sans pitié. Je reconnats qu'elles ont leurs
assises en moi-même, elles sont les signes de mes
tendances extrêmes les plus violentes, et déjà mon
esprit corrosif travaille à les détruire. A corps perdu
je me suis jeté dans une vie misérable q~i était la
réelle apparence de palais détruits, de jardins saccàgés,
de splendeurs mortes. Elle en était les ruines, mais
plus ces ruines étaient mutilées, et ce do~t elles
devaient être le signe visible me paraissait lointain,
plus enfoui dans un passé sacré, de sorte que je ne
99
sais plus si j'habitais de somptueuses misères ou si
mon abjection était magnifique. Enfin, peu à peu,
cette idée d'humiliation se détacha de ce qui la condi
tioQnait, les câbles furent cassés qui la retenaient à
ces dorures idéales -la justifiant aux yeux du monde,
à mes yeux de chair - l'excusant presque, et. elle
demeura seule, de soi-même seule raison d'être,
seule nécessité d'elle-même et seul but de soi. Mais
c'est l'imagination amoureuse des fastes royaux, du
gamin abandonné, qui me permit de dorer ma honte,
de la ciseler, d'en faire un travail d'orfèvrerie dans
le sens habitud de œ mot, jusqu'à ce que, par l'usage
peut-être et l'usure des mots la voilant, s'en dégageat
l'humilité. Mon amour pour Stilitano me remettait
au fàit d'une si exceptionnelle disposition. Par lui
si j'avais connu quelque noblesse voici que je retrou
vais le véritable sens de ma vie - comme on dit le
sens du bois - et que la mienne se devrait signifier
hors de votre monde. Je connus à cette époque une
dureté et une lucidité qui expliquent mon attitude
avec les pauvres : ma misère était si grande qu'il me
parut que j'étais composé d'une p1te pétrie d'die.
Elle était mon essence même, parcourant et nourris
sant mon corps autant que mon 1me. J'écris ce livre
dans un palace d'une des villes les plus luxueuses
du monde où je suis riche cependant que je ne puis
plaindre les pauvres :je les suis. S'il m'est doux de
me pavaner devant eux je déplore, très précisément,
de ne le pouvoir faire avec plus de faste et d'insolence.
, - J'aurais une voiture silencieuse et noire, vernie,
au fond de laquelle je regarderais nonchalamment
la misère. Devant elle je traînerais des cortèges de
100
moi~meme dans de somptueux atours afin que la
misère me regardât passer, afin que les pauvres que
je n' ~urai cessé d'être me vissent ralentir avec noblesse
·au milieu du silence d'un moteur de luxe et dans
toute la gloire terrestre figuratrice, si je le veux,. de
l'autre. ·
Avec Stilitano je fus la pauvreté sans espoir,
·connaissant dans lë pays d'Europe le plus décharné
la formule poétique la plus ·sèche qu'attendrissait
qudquefois la nuit, mon frémiSsement inquiet de
vant la nature.
Qudques pages plus haut j'écrivais : ..• « une
campagne au crépuscule •· Je ne l'imaginais pas alors
recéler de graves dangers, dissimuler des guerriers
qui vont me tuer ou me torturer, au contraire, d1e
devenait si douce, maternelle et bonne, que je crai
gnais de ne rester. moi-même afin de me fondre
mieux dans cette bonté. Il m'arrivait souvent de
descendre d'un train de marchandises et d'errer dans
la nuit, dont j'écoutais le lent travail; je m' accrou
pissais dans l'herbe, ou je n'osais le faire et je restais
debout, immobile au milieu d'un pré. Je supposais
la campagne parfois .théatre d'un fait divers où je
plaçais ces héros qui, avec le plus d'efficacité, sym
boliseront jusqu'à la mort mon véritable drame:
entre deux saules isolés un jeune assassin qui, · une
main dans la poche, braque un revolver et tire dans
le dos d'un fermier. La participation imaginaire à
une aventure humaine donnait-elle aux végétaux
tant de réceptive douceur.? Je les comprenais. Je ne
rasais plus ce duvet qui déplaisait à Salvador, et
101
davantage je prenais l'apparence mousseuse d'une
ttge.
Salvador ne me dit plus un m,ot de Stilitano. Il
enlaidiswt encore et cependant accordait du plaistr
à d'autres clochards, au hasard d'une ruelle ou d'un
grabat.
- n faut être vicieux pour faire l'amour avec ce
gars-là, m'avait dit un jour Stilitano de Salvador.
Admtrable vice, doux et bienveillant, qw permet
d' :um~ ceux qw sont laids, sales et défigurés!
- Tu trouves tOUJOUrs des gars?
- Je me défends, dit-il en mon~ant ses dents
rares et notres. Y en a qw donnent un reste de mu
sette ou de gàmelle. Avec une régularité fidèle il
accompliss:ut toujours sa fonction srmple. Sa men
dicité était stagnante. Elle ét:ut devenue un lac îm
mobile, transparent, JamaiS troublé par le souffle,
et ce pauvre honteux était l'image parfaite de ce que
j'eusse voulu être. C'est- alors peut-être que rencon
trant ma mère, et qu'elle fllt plus humble que moi,
avec elle nous eussions poursuivi l' ascens1on - encore
que le langage semble vouloir le mot déchéance ou
tout autre mdiquant un mouvement vers le bas -
l'ascensiOn, dis-je, difficile, douloureuse, qw conduit
à l'humiliatton. Avec elle j'eusse mené cette aventure,
Je l'eusse écnte afin de magnifier les termes - gestes
ou vocables - les plus abjects grâce à l'amour.
Je revms en France. Sans ennuis je franchis la
frontière m:us après quelques kilomètres dans la
campagne franç:use des. gendarmes m'arrêtèrent. Mes
loques ét:uent trop espagnoles.
IO:Z.
-Papiers!
Je montrai des bouts de papiers sales et déchirés
à force de les avoir pliés et dépliés.
- Et le carnet?
- Quel carnet?
J apprenais l'existence de l'humiliant carnet anthro
pométrique. Ori le délivre à tous les vagabonds.
A chaque gendarmerie on le vise. On m' empri
so.nna.
Après de nombreux séjours dans les prisons, le
voleur quitta la France. U parcourut d'abord l'Italie.
Les raisons sont obscures qui l'y conduisirent. Peut
être était-ce le voisinage de la frontière. Rome.
Naples. Brindisi. L'Albanie .. Sur le. « Rodi ~ qui me
débarqua à Santi-Quaranta, je dérobe une valise.
A Cortou les autorités du port me refusent de sé
journer. Sur la barque que j'ai louée pour m'amener,
ils m'obligent à passer la nuit avant de repartir.
Après c'est la Serbie. Après l'Autriche. La Tchéco
slovaquie. La Pologne où je cherche à écouler de
faux zlotys. C'est partout le vol, la prison, et de
chacun de ces pays l'expulsion. Je traverse des fron
tières la nuit, des automnes désespérants où tous .les
garçons sont lourds et ~ et des printemps où tout
à coup, quand le soir tombe, ils sortent de je ne sais
quelle retraite où ils se préparaient, afin de pulluler
dans les ruelles, sur les quais, les remparts, dans les
jardins publics, dans les cinémas et les casernes. Enfin
c'est l'Allemagne. hitlérienne. Puis la Belgique. A
Anvers je retrouverai Stilitano.
IOJ
Brno .:...._ ou Brunn - est une ville de Tchécoslo
vaquie. J'y arrivai à pied, sous la pluie, après avoir
franchi la frontière autrichienne à Retz. Les menus
vols que je fis dans les magasins me permirent de
vivre qudques jours mais j'étais sans amis, égaré
dans un peuple nerveux. J'eusse désiré pourtant me
reposer un peu d'un voyage· turbulent à travers la
Serbie et l'Autriche, d'une fuite devant la police de
ces pays et devant certains complices acharnés à ma
perte. La ville de Brno est sombre, mouillée, écrasée
par la fumée des usines et la couleur des pierres.
Mon ame s'y fllt étirée, alanguie, comme dans une
chambre dont on a tiré les volets, si pour quelques
jours seulement j'avais pu ne pas me préoccuper
d'argent. On parlait à Brno l'allemand et le tchèque.
C'est ainsi que des bandes rivales dè jeune8 chanteurs
des rues se faisaient .la guerre dans la ville quand je
fus accueilli par l'une d'elles, qui chantait en allemand.
Nous étions six. Je faisais la quête et disposais de
l'argent. Trois de . mes camarades jouaient de la
guitare, un autre de l'accordéon, le cinquième chan
tait. C'est debout, contre un mur, un jour de brume,
que je vis la troupe donner un concert. L'un des ~
taristes avait une vingtaine d'années. n était blond,
vêtu d'une chemise écossaise et d'un pantalon de
vdours côtdé. La beauté est rare à Brno, ce visage
me séduisit. Je demeurai longtemps à le regarder et
je surpri~ le sourire complice qu'il échangeait avec
un gros homme rose, vêtu sévèrement et qui tenait
à la main une serviette de cuir. Quand je m'éloignai
d'eux je me demandais si les jeunes gens avaient
compris · que leur camarade se vouait aux riches
'
104
pédés de la ville. Je m'éloignai mais je m'arrangeai
pour les retrouver plusieurs fois, à différents carre
fours. Aucun d'eux n'était de Brno, sauf celui qui
devint mon ami et qui s'appelait Michaelis Andritch.
Ses gestes étaient gracieux sans être efféminés. Tant
qu'il demeura avec moi il ne se préoccupa jamais des
femmes. J'avais la surprise de voir pour la première
fois un pédéraste aux allures viriles,· un peu brusques
même. Il était l'aristocrate de la troupe. Tous dor
maient dans une cave, où ils faisaient aussi la cuisine.
Des quelques semaines que je passai avec eux je ne
saurais dire que de rares faits sans importance sauf
mon amour pour Michaelis avec qui je parlais en
italien. Il me fit connaitre l'industriel. Il était rose
et gras, pourtant il ne semblait pas peser sur terre.
J'étais sûr que Michaelis n'éprouvait pour lui aucune
affection, néanmoins je lui représentai que le vol
serait plus beau que la prostitution.
- Ma, sono il ùomo, me disait-il avec arrogance.
J'en doutais mais feignais de le croire. Je.lui racontai
quelques vols et que j'avais connu la prison : il m'en
admira. En peu de jours, la qualité de mes vêtements
aidant, je fus: à ses yeux prestigieux. Nous .réussim.es
quelques vols et je devins son maître.
J'apporterai une grande coquetterie à dire que je
fus un voleur habile. Jamais on ne me prit sur le
fait, en « flagrant délit ». Mais il est peu important
que je sache voler admirablement pour mon profit
tenestre : ce que j'ai recherché surtout c'est d'être
·la conscience du vol dont j'écris le poème, c'est-à
dire : refusant d'énumérer mes exploits, je montre
ce que je leur dois dans l'ordre moral, ce qu'à partir
lOS
d'eux je construis, ce qu'obscurément recherchent
peut-être les voleurs plus simples, ce qu'eux-mêmes
pourraient obtenir.
« Une grande coquetterie ... » : mon extrême dis
crétion.
Ce livre, « Journal du Voleur » : poursuite de
l'Impossible Nullité.
Très . vite nous décidames de partir après a-voir
dévafué le bourgeois. Nous devions aller en Pologne,
où Michadis connaissait de faux monnayeurs. Nous
écoulerions de faux zlotys.
Encore que je n'oubliasse pas Stilitano, l'autre
prenait sa place dans mon cœur et contre mon corps.
Ce qui demeurait du premier c'était plutôt une sorte
d'influence donnant à mon sourire, qui se. cognait
contre le souvenir du sien, un peu de. cruauté, et de
rigueur à mes gestes. J'avais été l'aimé d'un si beau
rapace, sacre de la plus haute espèce, qu'à l'égard
d'un guitariste gracieux je pouvais arborer certaines
insolences, quoiqu'il n'en permît que peu tant son
œil était éveillé. Je n'ose entreprendre son portrait,
vous y liriez les qualités que je retrouve chez tous
mes amis. (Prétextes à mon irisation - puis à ma
transparence - à mon absence enfin, - ces garçons
dont je parle s'évaporent. Il ne demeure d'eux que
ce qui de moi demeure : je ne suis que par eux qui
n~ sont rien,· n'étant que par moi. Ils m'éclairent,
mais je suis la zone d'interférence. Les garçons :
IIl3, Garde crépusculaire.} Celui-ci avait-il peut-être
un peu plus de gentille malice et pour le nueux
IOO
définir suis-je tenté d'user, tant il vibrait avec grâce,
de l'expression surannée :
- C'était un gentil violon.
Nous franchîmes la frontière avec peu d'argent,
car le vieux s'était méfié, et nous arrivâmes à Kato
wice. Nous y trouvâmes les amis de Michaelis, mais
le deuxième jour la police nous arrêta pour trafic
de fausse monnaie. Nous restâmes en prison, lui trois
mois et moi deux. C'est ici que se place un événe
ment intéressant ma vie morale. J'aimais Michaelis.
Quêter pendant que chantaient les garçons n'était
pas humiliant. L'Europe centrale a l'habitude de ces
troupes de jeunes gens, . et tous nos gestes étaient
innocentés par la jeunesse et la gaieté. Je pouvais sans
honte aimer Michaelis avec tendresse et le lui dire.
Enfin nous avions secrètement nos heures luxueuses,
la nuit, dans la demeure de son amant. A Katowice
nous demeurâmes, avant d'être emprisonnés, un
mois ensemble à la police. Nous avions chacun une
cellule, mais le matin, avant l'ouverture des bureaux,
deux policiers venaient nous chercher afin de vider
les latrines et de laver le carrelage. Le seul instant où
nous pouvions nous voir c'était sous le signe de la
honte car les policiers se vengeaient de l'élégance du
Français et du Tchèque. De bon matin ils nous réveil
laient pour vider la tinette. Nous descendions cinq
étages. L'escalier était abrupt. A chaque marche une
petite vague d'urine mouillait ma main et celle
de Michaelis que les policiers me contraignaient
d'appeler Andritch. Nous eussions voulu sourire
afin d'accorder ·quelque légèreté humoristique à ces
instants mais l'odeur nous obligeait à pincer les
107
narines et la fatigue crispait nos traits. Enfin la diffi
culté que nous avions à nous servir de l'italien ne
nous favorisait pas. Gravement, avec une solennelle
lenteur, avec prudence, nous descendions cet im
mense pot de chambre de métal où toute une nuit
des policiers costauds s'étaient soulagés d'une matière
et d'un liquide alors chauds, ce matin refroidis. Nous
le vidions dans les chiottes de la cour et nous remon
tions à vide. Nous évitions de J?.OUS regarder. Si
j'avais connu Andritch dans la honte, et si je ne lui
eusse donné de moi une radieuse image eussé-je pu
rester calme en portant avec lui la merde des geôliers,
mais pour le tirer de l'humiliation je m'étais raidi
jusqu'à devenir une sorte de· signe hiératique, un
chant pour lui supeJ;be, capable de soulever les
humbles : un héros. La tinette vidée, les policiers
nous jetaient une serpillière et nous lavions le plancher.
A genoux devant eux nous nous traînions pot1r frotter
le carreau et l'éponger. Ils nous frappaient du talon
de leurs bottes. Michaelis devait comprendre ma
peine. Ne sachant lire dans les regards ni les manières
je n'étais pas sûr qu'il me pardonn~t ma déchéance.
J'eus l'idée de me révolter un matin et de renverser
la tinette sur les pieds des flics, mais l'imagihation
me représentant ce que serait la vengeance de ces
brutes - ils me traîneront dans la pisse et ~a merdè,
me dis-je, ils m'obligeront, dans la colère de tous
leurs muscles, dans leur frémissement, à la léèher -
je décidai que cette situation était exceptionnelle,
qu'elle m'était accordée parce qu'aucune autre ne
m'eût aussi bien réalisé.
- Décidément cette situation est rare, me dis-je,
108
elle est exceptionnelle. En face de l'être que j'adore
et aux regards de qui j'apparus comme un ange, voici
qu'on me terrasse, que je mords la poussière, que je
me retourne comme ~ gant et je montre exactement
l'inverse de qui j'étais. Pourquoi ne serais-je pas éga
lement cet « inverse • ? L'amour que Michaelis me
portait - son admiration plutôt - n'étant possible
qu'autrefois, je me passerai de cet amour.
En pensant cela mes traits se durcirent. Je me savais
rentrer dans le monde d'où toute tendresse est bannie
car il est celui des sentiments qui s'opposent à la
noblesse, à la beauté. Il correspond dans le monde
physique au monde de l'abjection. Sans paraître igno
rer cette situation Michaelis la supportait légèrement.
Il plaisantait avec les gardes, il souriait souvent, tout
son visage pétillait d'innocence. Sa gentillesse à mon
égard m'irritait. Il vo~lut m'éviter les corvées mais
je le rabrouai.
Pour m'écarter davantage de lui il me fallait un
prétexte. Je n'attendis guère. Un matin il se baissa
pour ramasser le crayon qu'un des policiers venait
d'échapper. Dans l'escalier je l'insultai. Il me répondit
qu'il ne comprenait pas. Il voulut me calmer en se
montrant plus affectueux, il m'irrita.
- Tu es lâc;he, lui dis-je. Tu es un salaud. Les flics
t'épargnent encore trop. Un jour tu leur lècheras
vraiment les hottes! Peut-être qu'ils vont te rendre
visite en cellule!
Je le haïssais d'être le témoin de ma déchéance après
qu'il avait vu comment je pouvais être un Lib~rateur.
Mon costume .s'était fané, j'étais sale, non rasé, mes
cheveux étaient hirsutes :je m'enlaidissais et je repre-
109
nais cet aspect de voyou qui déplaisait à Michaelis
parce qu'il était naturellement le sien. Cependant je
m'enfonçais dans la honte. Je n'aimais plus mon ami.
Au contraire, à cet amour "'-le premier que j' éprou
vais qui fût protecteur -.succéda une sorte de haine
malsaine, impure, parce qu'elle contenait encore quel
ques filaments de tendresse. Mais si j'avais été seul, je
sais que les policiers je les eusse adorés. Dès que j'étais
bouclé dan$ ma cellule, c'est de leur puissance que je
rêvais, de leur amitié, d'une complicité possible entre
eux et moi, où, échangeant nos mutuelles vertus, ils
se fussent révélés, eux des voyous et moi un trattre .
. - ll est trop tard, me disais-je encore. C'est quand
j'étais bien vêtu, quand j'avais une montre et des
ch;mssures luisantes que· je pouvais être leur égal,
maintenant c'est trop tard, je suis une: cloche.
Il m'apparaissait comme définitivement fixé que je
dusse demeurer dans la honte encore qu'une tentative
heureuse pour quelques mois m'eût remis au monde.
Je décidai de ·vivre tête baissée, et de poursuivre mon
destin dans le sens de la nuit, à l'inverse de vo~même,
et d'exploiter l'envers de votre beauté.
L'esprit de nombreux littérateurs s'est reposé sou
vent dans l'idée de bandes. Le pays, a-t-on dit de la
France, en était infesté. L'on imagine alors de rudes
bandits uniS par la volonté de pillage, par la cruauté et
la haine. Était-ce possible? n paraît peu probable que
de tels hommes se puissent organiser. Le liant qui fit
les bandes, j'ai hien peur que ce soit une avidité peut
être, mais qui se camouflait sous la colère, la revendi
cation la plus juste. A se donner des prétextes pareils,
des justifications, on arrive vite à élaborer une.morale
IIO
sommaire à partir de ces prétextes. Sauf chez les en
fants, ce n'est jamais le Mal, un acharnement dans le
contraire de votre morale, qui unit les hors-la-loi et
forme les bandes. Dans les prisons, chaque criminel
peut rêver d'une organisation bien faite, close mais
forte, qui serait un refuge C?ntre le monde et sa
morale : ce n'est qu'une rêverie. La prison est cette
forteresse, la caverne idéale, le repaire de bandits où
les forces du monde viennent se briser. A peine est-il
en contact avec elles, c'est· aux lois banales que le
criminel obéit. Si de nos jours on parle dans la presse
de bandes formées par des déserteurs américains et des
voyous français il ne s'agit pas d'organisation, -mais
d'accidentelles et brèves collaborations entre trois ou
quatre hpmmes au plus.
Quand il sortit de prison à Katowice je retrouvai
Michaelis. J'étais libre depuis un moi~. Vivant de
légères rapines dans les villages d'alentour, je cou
chais dans un parc public un peu en dehors de la Vllle.
C'était l'été. D'autres voyous y venaient dormir sur
les pelouses, abrités par l'ombre et les basses branches
des cèdres. A l'aube, d'un massif de fleurs se levait un
voleur, un jeune mendiant bâillait au premier soleil,
d'autres s'épouillaient sur les marches d'un pseudo
temple grec. Je ne parlais à personne. Tout seul j'allais
à quelques kilomètres, j'entrais dans une église et je
volais l'argent du tronc avec une baguette engluée.
Le soir, toujours à pied, je regagnais le parc. Cette
cour des Miracles était claire. Tous ses hôtes étaient
jeunes. Qtiand en Espagne ils se g~oupaient et se ren
seignaient_ mutuellement sur les lieux d'abondance,
ici chaque mendiant, chaque voleur ignorait les
III
autres. Par une porte dérobée il semblait être entré
dans le parc. Silencieusement il se glissait.le long des
massifs ou des bosquets. Ne le signalaient que le feu
d'une cigarette ou un pied furtif. Le matin sa trace
était effacée. Or, tant d'extravagance me fit plus ailé.
Accroupi dans mon coin d'ombre j'étais stupéfait
d'être sous le ciel étoilé qu' avàient vu Alexandre et
César, quand je n'étais qu'un mendiant et un voleur
paresseux. J'avais traversé l'Europe avec mes moyens
qui sont l'envers des moyens glorieux, pourtant je
m'écrivais une secrète histoire, en détails aussi pré-·
cieux que l'histoire des grands conquérants. n fallait
donc que ces détails me composassent le plus singulier,
le plus rare des personnages. Suivant ma ligne je
continuais à connaitre les plus ternes malheurs. Peut
être y manquait-il mes .toilettes de tapette éhontée
que je déplore n'avoir trainées, fO.t-ce dans m~s valises
ou sous mes habits. séculiers. Cè sont toutefois ces
tulles pailletés et déchirés que secrètement je revêtais
la nuit dès que j'avais franchi la clôture du parc.
Sous une écharpe de gaze je devine la translucide
paleur d'une épaule nue : c'est la pureté du matin,
quand les Carolines de Barcelone, en cortège, allaient
fleurir la pissotière 1• La ville s'éveillait. Les ouvriers
I. Le lecteur est J?révenu - c'est bien son tour - que
ce rapport sur ma vie intime ou ce qu'elle Sllggère ne sera
qu'un chant d'amour. Exactement, ma vie fiit la prépara
tion d'aventures (non de jeux) éroti~es, dont je veux
maintenant découvrir le sens. Hélas, c est l'héroisme q,ui
m'apparait le plus chargé de vertu amoureuse, et puisqu il
n'est de héros qu'en nQtre esprit il faudra donc les créer.
Alors j'ai recours aux mots. Ceux que j'utilise; même si
112
se rendaient au· travail. Devant chaque porte, sur le
trottoir, on jetait des seaux d'eau. Couvertes de ridi
cule, les Carolines étaient à l'abri. Aucun rire ne pou
vait les blesser, la pouillerie de leurs oripeaux témoi
gnant de leur dépouillement. Le soleil épargnait cette
guirlande émettant sa propre luminosité. Toutes
étaient mortes. Ce que nous en voyions se promener
dans la rue, étaient des Ombres retranchées du monde ..
Les Tapettes so:p.t un peuple pâle et bariol~ qui végète
dans la conscience des braves· gens. Jamais elles n'au
ront droit au grand jour, au véritable soleil. Mais
reculées dans ces limbes, elles provoquent les plus
curieux désastres annonciateurs de beautés nouvelles.
L'une d'elles, la Grande Thérèse, attendait les clients
dans les tasses. Au crépuscule dans une des pissotières
circulaires, près du port elle apportait un pliant,
s'asseyait et faisait son tricot, son crochet. Elle s'in
terrc~;r.pait peur manger un sandwich. Elle était chez
elle.
Une autre, Mlle Dora- Dora s'exclamait d'une
voix aiguë:
- Comme elles sont mauvaises ... les hommes!
De ce cri que je me rappelle naît une brève mais
profonde méditation sur leur désespoir qui fut le
mien. Échappé - pour combien de temps! - à
l'abjection, j'y veux retourner. Qu'au moins mon
séjour dans votre xponde me permette de faire un
livre pour les Carolines.
je· tente par eux une explication, chanteront. Ce que
j'écris fut-il vrai? Faux? Seul ce livre d'amour sera réd.
Les faits qui lui servirent de prétexte? Je dois en être le
dépositaire. Ce n'est pas eux que je restitue.
Ill
Journal du voleur. 8
J'étais chaste. Mes robes me préservaient et j'atten
dais le sommeil dans une pose artistique. Je me déta
chais du sol davantage. Je le survolais. J'étais stîr de le
pouvoir parcourir avec la même aisance et mes· vols
dans les églises m'allégeaient . encore. Michaelis de
retour m'alourdit un peu, car s'il m'aidait -à voler, il
souriait presque toujours, d'un sourire connu.
Je m'émerveillais de ces mystères nocturnes et que
même le jour la terre soit ténébreuse. Sachant presque
tout de la misère et qu'elle est purulente, ici je la voyais
se profiler sous .la lune, se découper en ombres chi
noises dans l'ombre des feuilles. Elle n'avait plus de
profondeur, elle n'était qu'une silhouette que j'avais
le dangereux privilège de traverser avec mon épaisseur
·de souffrance et de .sang. J'appris que même les fleurs
sont noires la nuit, quand je voulus en cueillir pour
les porter sur les autels dorit chaque matin je fracturais
le tronc. Par ces bouquets je ne cherchais pas à me
rendre propice un saint ni la Sainte Viet;ge, à mon
corps, à mes bras je voulais donner l'occasion d'a~
tudes d'une conventionnelle beauté, capables de
m'intégrer dans votre monde.
L'on s'étonnera que je décrive si peu de personna
ges ·pittoresques. Chargé d'amour m:on regard ne
distingue et ne distinguait alors les aspects étonnants
qui font considérer les individus comme des objets.
A tout comportement, le plus étrange en apparence,
je connaissais d'emblée, sans y réfléchir, une justifi
cation. Le geste ou l'attitude les plus insolites me
semblaient correspondre à une intérieure nécessité :
je ne savais, je ne sais encore me moquer. Chaque
réflexion entendue me parait venir à point nommé,
Il4
fftt-œ la plw saugrenue. r aurai donc traversé les pé
nitenciers, les prisons, .connu les bouges, les bars, les
routes sans m'étonner. Si j'y songe, dans ma mémoire
je ne· retrouve aucun de ces personnages qu'un œil
différent du mien, plus amwé, eftt épinglé. Ce livre
décevra sans doute. Afin d'en rompre la monotonie,
je veux bien essayer de .conter quelques anecdotes,
rapporter quelques mots.
Au tribunal. Le juge : - Pourquoi avez-vow volé
ce cuivre?
Le détenu : ,...- C'est la misère, monsieur le président.
Le juge : - Ce n'est pas une excuse.
-J'ai parcouru toute l'Europe, me dit Stilitano.
J'ai même été en Grèce.
-Ça t'a plu?
- C'est pas mal. Mais c'est en partie détruit.
Beau mâle, Michaelis m'avoue qu'il était fier des
regards d'admiration que lui portent les hommes
plw que de ceux des femme5 .
.....,- Je cclne davantage.
- Pourtant tu n'aimes pas les hommes.
- Ça ne fait rien. Je suis heureux de les voir baver
d'envie devant ma belle gueule. C'est pour ça que je
suis gentil avec e~
Poilrsuivi rue des Couronnes, l'effroi que me cau
saient les inspecteurs m'était communiqué par le bruit
terrible de leurs imperméables caoutchoutés. Chaque
fois qu'à nouveau je l'entends, mon cœur se serre.
us
Lors de cette arrestation, pour le vol de documents
concernant la IV6 Internationale, je connus B. li
avait pe.ut-être vingt-deux ou vingt-trois ans. n
craignait d'être relégué. Pendant qu'on attendait pour
p. s ;er à l'anthropométrie il vint se mettre à côté de
moi.
- Moi aussi, dis-je, je risque la relègue.
- C'est vrai? Reste à côté de moi, «ils & vont peut-
être nous placer dans la même cellote. (Le détenu
nomme d'un diminutif amical sa cellule.) On s'arran
gera pour être heureux si on part à la relègue.
Quand nous revînmes de l'identité, il s'arrangea
pour me faire cette confidence :
- Moi j'ai connu un gars de vingt ans qui m'a.
demandé un jour de lui trouver un mec.
Enfin le soir même il m'avoua :
- Je déconnais. C'est moi qui en ai envie.
- Tu trouveras ça ici, lui dis-je.
- C'est pour ça que je me fais pas trop de bile.
B. ne fut pas relégué. Je le retrouvai à Montmartre.
Il me présenta un ami à lui, un prêtre, avec qui, la nuit,
il faisait les tasses.
- Pourquoi tu ne le metS pas en l'air ton curé?
- Je sais pas;· Il est trop chic.
Quand je le rencontre il m'en parle souvent. Il dit
« mon curé » avec une certaine tendresse. Le prêtre,
qui l'adore, lui a promis un poste de marguillier dans
sa paroisse.
Sans soupçonner ce qu'ils détruisaient les policiers
déchirèrent dix ou douze dessins découverts sur moi.
Ces arabesques, sans qu'ils l'aient deviné, représen-
u6
taient les fers, plats et dos, d'anciennes reliures. Lors
que nous dûmes A., G. et moi cambrioler le musée
de C. je fus chargé de comiaftre la topographie et le
butin possible, Ce vol, accompli par d'autres que nous,
est cependant trop récent pour que j'en précise les
détails. Ne sachant à nies visites nombreuses quels
prétextes donner j'eus l'idée, en entendant vanter les
livres. anciens enfermés dans quelques vitrines, de
demander qu'on m'en laissS.t copier, vite et sommai
r~ment, les reliures. Plusieurs jours de suite je revins
au musée et je restai des heures devant les livres, dessi
nant comme je pouvais. De retour à Paris, je me ren
seignai sur la valeur des ouvrages; ·avec stupéfaction
j'appris.qu'ils valaient très cher. Jamais auparavant je
n'eusse pensé que des livres pouvaient être le but d'un
casse. Nous ne nous empadmes pas de ceux-là mais
c'est de là que me vint l'idée de fréquenter les librai
ries. Je mis au point une serviette truquée et je devins
dans ces vols si habile que je poussai la délicatesse de
toujours les réussir sous l'œil du libraire.
De Java, Stilitano ayait la démarche en bloc, un
peu chaloupée, fendant la bise, et s'il se lève pour
partir, si Java se déplace, j'ai cette émotion que
j'éprouve quand sous mes yeux passe, démarre en si
lence et en douceur une automobile de grand luxe. Le
second avait-il peut-être dans le muscle des fesses
plus de sensibilité. Sa croupe était plus onduleuse.
Mais Java comme lui trahissait avec joie. Comme
lui il aimait humilier les filles.· · ·
- Ma parole c'est une salope, me dit-il. Tu sais
ce qu'elle vient de m'apprendre? Tu ne devinerais
II7
jamais. Qu'elle ne peut pas venir ce soir parce qu'elle
a ·rendez-vous avec un vieux, et que les vieux, ça
paye mieux. C'est une salope. Mais je vais lui en
faire baver 1
Sa nervosité casse la cigarette qu.'il tirait du paquet.
llrUe.
Sur lui : aux poignets la marque du vêtement du
scaphandrier. Et l'échancrure du maillot blanc par où
passent les deux bras. Chacun d'eux a la vigueur et
.r élégante individualité d'un matelot nonchalant et
obscène.
Sous l'aisselle, j'ai vu tatouée la lettre A.
- Qu'est-ce que c'est?
- Catégorie sanguine. Quand j'étais W affen S. S.
On était tous tatoués.
Sans me regarder il ajoute :
- J'en aurai jamais honte, de· ma lettre. Personne
ne pourra me la faire disparaitre.Je tuerais quelqu'un
pour la garder.
- Tu es fier d'avoir été S. S.?
-Oui.
Son visage ressemble étrangement à celui de· Marc
Aubert. La même beauté froide. ll referme son bras,
puis il se lève et rajuste ses vêtements. Il débarrasse ses
cheveux des brins de mousse et d~ écorce. Le mur
sauté nous marchons en silence parmi les caillopx.
Dans la foule il me regarde avec un peu de tristesse et
de malice mêlées.
- On peut dire de nous qu'on s'est fait enculer
rar Hitler, je m'en fous.
Puis il éclate de rire. Ses yeux bleus protégés par
une fourrure de soleil il fend la foule, l'air, la bise,
'
u8
avec Wle telle souveraineté que c'est moi qui me charge
de sa honte.
Après avoir connu Erik, l'avoir aimé, puis perdu
voici queje rencontre ... 1• L'Wl comme l'autre auront
su la joie terrible d'appartenir à l'armée maudite.
Ancien garde du corps d'Wl général allemand, il est
doux .. n fit Wl stage de quelques semaines dans Wl
camp où on lui apprit à se servir du poignard, à rester
toujours sm ses gardes, à accepter d'être. tué pour pro
téger l'officier. ll a connu les neiges àe Russie, pillé
les pays traversés : la Tchécoslovaquie, la Pologne,
et même l'Allemagne: Des richesses il n'a rien gardé.
La cour de justice l'a condamné à deux ans de prison
qu'il vient de finir. Quelquefois il me parle àe cette
époque et le souvenir qui déborde sur les autres c'est
sa joie profonde lorsqu'il voyait la peur élargir la
pupille de celui qu'il allait tuer. n crâne dans la rue :
il ne marche que sur la chaussée. Le soir il s'offre pile
aux uns, aux autres face.
L'assassinat n'est pas le moyen le plus efficace de
rejoindre le monde souterrain de l'abjection. Au
contraire, le sang versé, le danger constant où sera
son corps qu'on peut Wl jour ou l'autre décapiter
(le meurtrier recule mais son recul est ascendant) et
l'attrait qu'il exerce car on lui suppose, pour si bien
s'opposer aux lois de la vie, les attributs les plus faci
lement imaginés de la force la plus grande, empêchent
qu'on méprise ce crimind. D'autres crimes sont plus
avilissants : le vol, la mendicité, la trahison, l'abus de
I. Je dois laisser en blanc ce nom.
119
confiance, etc., c'est ceux-là que j'ai choisi de com
mettre, cependant que toujours je demeurais hanté
par l'idée d'un meurtre qui, irrémédiablement, me
retrancherait de votre monde.
Ma fortune en Pologne ayant été rapide, mon élé
gance crevait les yeux, si les Polonais ne me suspec
tèrent jamais le consul de France ne se trompant pas
me pria de quitter le consulat sur-le-champ, Katowice
dans les quarante-huit heures et même la Pologne au
plus tôt. Avec Michaelis nous décidâmes de retourner
en Tchécoslovaquie mais à l'un comme à l'autre le
visa d'entrée fut refusé. Nous louâmes une auto avec
son chauffeur afin qu'il nous mène à la frontière par
une route de la montagne. J'avais un revolver.
- Si le chauffeur refuse de nous conduire, nous le
tuons et nous continuons avec la voiture.
Assis à l'arrière, une main sur mon arme et l'autre
dans la main de Michaelis, plus fort que moi mais
aussi jeune; j'eusse tiré avec bonheur dans le dos du
conducteur. La voiture allait lentement, dans une
côte. Michaelis devait bondir au volant, quand le
chauffeur s'arrêta juste devant un poste-frontière que
nous n'avions pas vu. Ce crime m'était refusé. Escor
tés par deux gendarmes nous revînmes à Katowice. n
faisait nuit.
- Si on trouve le revolver dans ma poche, pensai
je, on nous arrête, on nous condamne peut-être.
L'escalier conduisant au cabinet du chef de la police
était sombre. En le montant, j'eus la soudaine idée de
placer mon arme sur une marche. Je feignis un faux
pas, me baissai, et posai l'arme dans un angle, près du
mur. Durant l'interrogatoire (Pourquoi voulais-je
120
aller en Tchécoslovaquie? Que faisais-je ici?) je trem
blais qu'on ne découvrît ma ruse. A ce moment je
connaissais la joie inquiète, aussi fragile qu'un pollen
sur la fleur de noisetier, la joie matinale et dorée de
l'assassin qui s'échappe. Au moins, si je n'avais pu
commettre le crime étais-je doucement baigné par les
franges de son aurore.
Michaelis m'aimait. La posture douloureuse dans
laquelle il me connut transforma peut-être cet amour
en une sorte de pitié. Les mythologies contiennent de
nombreux héros qui se changent en servantes. Petit
être obscurément redoutait-il· qu'en ma position
repliée, larvaire, je n'élaborasse un savant travail et
que s' achevat ma métamorphose en m'élevant pourvu
d'ailes soudaines comme le cerf à qui miraculeuse
ment Dieu accorde d'échapper aux chiens qui le
cement, devant mes gardiens foudroyés par ma
gloire. Le seul commencement d'exécution du meur
tre suffit, et Michaelis me regarda avec les yeux d'au
trefois mais je ne l'aimais plus. Si je rapporte mo~
aventure avec lui c'est afin qu'on voie qu'une fatalité
s'acharnait à corrompre mes attitudes,., soit que mon
héros s'effondclt, soit que moi-même j'apparusse de
mis_érable boue. Java n'y coupera pas. Je reconnais
déjâ sa dureté n'être qu'une apparence, et non qu'elle
la revête mais qu'elle soit faite de la plus molle gélatine.
Parler de mon travail d'écrivain. serait un pléo
nasme. L'ennui de mes journées de prison me fit
me réfugier dans ma vie d'autrefois, vagabonde,
austère ou misérable. Plus tard, et libre, j'écrivis
encore, pour gagner de l'argent. L'idée d'tme œuvre
121
littéraire me ferait hausser les épaules. Cependant
sij'examine ce q~ej'écrivisj'y distingue aujourd'hui,
patiemment poursuivie, une volonté de réhabilita
tion des êtres, des objets, des sentiments réputés
vils. De les avoir nommés avec les mo~ qui d'habi
tude désignent la noblesse, c'était peut-être enfantin,
facile :j'allais vite. J'utilisais le moyen le plus court,
mais je ne l'eusse pas fait si, en moi-même, ces objets;
ces sentiments (la trahison, le vol, la Ucheté, la peur)
n'eussent appelé le qualificatif réservé d'habitude
et par vous à leurs contraires. Sur-le-champ, au
moment que j'écrivais, peut-être ai-je voulu magni
fier des sentiments; des attitudes ou des objets qu•ho
norait un garçon magnifique devant la beauté de
qui je me courbais, mais aujourd'hui que je me relis,
j'ai oublié ce5 garçons, il ne reste d'eux que cet
attribut que j'ai chanté, et c'est lui qui resplendira
dans mes livres d'un éclat égal à l'orgueil, à l'hé_roisme,
à l'audace. Je ne leur ai pas cherché d'excUses. Pas
de justification. J'ai voulu qu'ils aient droit aux hon
neurs du Nom. Cette opération, pour moi n'aura
pas été vaine. J'en éprouve déjà l'efficacité. En em
bellissant ce que vous méprisez, voici que mon esprit,
lassé de ce jeu qui consiste à nommer d'un nom
prestigieux ce qui bouleversa mon cœur, refuse tout
qualificatif. Les êtres et les· choses, sans les confondre,
il les accepte tous dans leur égale nudité. Puis il
refuse de les vêtir. Ainsi ne veux-je plus écrire, je
meurs à la Lettre. Toutefois, depuis quelques jours
les journaux m'enseignent que le monde est inquiet.
On reparle de guerre. A mesure que l'inquiétude
augmente, que se précisent les préparatifs (non plus
les déclarations sonores des hommes d'État mais la
menaçante exactitude des techniciens) je connais une
étrange paix. En moi-même je rentre. Je m'y installe
un endroit délicieux et féroce d'où je regarderai
sans la craindre la fureur des hommes, J'espère le
bruit du canon, les trompettes de la mort, pour dis
poser Un.e bulle de sileilce sans cesse recréée. Je les
éloignerai encore par les couches multiples, et tou
jours pltis épaisses, de mes aventures d'autrefois,
michées, ~mâchées, bavées autour de moi, filées et
enroulées comme la soie du cocon. Je travaillerai
1 concevoir ma solitude et mon immortalité, 1 les
vivre, si un idiot désir de sacrifice ne me fait sOrtir
d'elles.
Ma solitude en prison était totale. Elle l'est moins
maintenant que j'en parle. Alors j'étais seul. La nuit
je me laissais descendre sur un courant d'abandon.
Le monde était un torrent, un rapide de forces· unies
pour me porter 1la mer, 1la mort. J'avais la joie
amère de me connaître seul. J'ai la nostalgie de ce
bruit : en cellule quand je rêvais l'esprit vague, au
dessw de moi un détenu tout 1 coup se lève et marche
de long en large, d'un pas toujours égal. Ma rêverie
reste vague aussi mais ce bruit ·(comme au premier
plan 1 cause de sa précision) me rappelle que le corps
qui la rêve, celui d'où elle s'échappe est en prison,
prisonnier d'un pas net, soudain, régulier. Je voudrais
être mes vieux· camarades de misère, les enfants du
malheur. J'envie la gloire qu'ils sécrètent et que
j'utilise 1 des fins moins pures. Le talent c'est la poli
tesse 11' égard de la matière, il consiste 1 donner un
chant 1 ce qui était muet. Mon talent sera l'amour que
je porte à ce qui compose le monde des prisons et
des bagnes. Non que je les veuille transformer,
amener jusqu'à votre vie, ou que je leur accorde
l'indulgence et la pitié : je reconnais aux voleurs,
aux traîtres, aux assassins, aux méchants, aux fourbes
une beauté profonde - une beauté en creux -
que je vous refuse. Saclay, 'Pilorge, Weidmann,
Serge . de ·Lenz, Messieurs de la Police, indicateurs
sournois, vous m'apparaissez quelquefois parés
comme de toilettes funèbres et de jais, de si· ~ux
crimes que j'envie, aux uns la peur mythologique
qu'ils irispirQlt, aux autres leurs supplices, à tous
l'infamie où finalement ils se confondent. Si je regarde
en arrière je n'aperçois qu'une suite d'actions pi
teuses. Mes livres les racontent. Us les ont parées de
qualificatifs grace à quoi je me les rappelle avec
bonheur. J'ai donc été ce petit misérable qùi ne connut
que la faim, l'humiliation· du corps, la pauvreté, la
peur, la bassesse. De tant d'attitudes renfrognées
j'ai tiré des raisons de gloire.
- Sans doute suis-je cela, me disais-je, mais au
moins j'ai conscience de l'être et tant de conscience
détruit la honte et m'accorde un sentiment que l'on
c6nnait peu : l'orgueil. Vous qui me méprisez n'êtes
pas fait d'autre chose que d'une succession de pareilles
misères, mais vous n'en aurez jamais la conscience,
et par· elle l'orgueil, c'est-à-dire la connaissance d'une
force qui vous permet de tenir tête à la misère -
non votre propre mi.sère, mais à celle dont l'huma
nité' est composée.
Quelques livres et quelques poèmes sont-ils capables
de vous prouver l'utilisation que je fis de. tou$· mes
124
malheurs, que ceux-ci étaient nécessaires à ma beauté?
J'ai trop écrit, je suis las. J'eus tant de mal pour
réussir si ,mal ce que font si vite mes héros.
Quand la frousse courbait Java, il était beau. Grâce
à lui la peur-était noble. Elle était restituée à la dignité
de mouvement naturel, sans autre sigDification que
celle de crainte organique, affolement des viscères
devant l'image de la mort ou de la douleur. Java
tremblait. Je voyais une diarrhée jaune couler le
long de ses cuisses monumentales. Sur son visage
admirable et si tendrement baisé ou si goulfun.ent,
la terreur se promenait, en saccageait les traits. Ce
cataclysme était fou d'oser déranger de si nobles
proportions, de si exaltants rapports, et si harmo
nieux, et ces proportions, ·ces rapports étaient à
l'origine de la crise, ils en étaient responsables, si
beaux ils en étaient même l'expression puisque ce
que je nomme Java était à la fois maitre de son corps
et responsable de sa peur. Sa peur était belle à voir.
Tout en devenait le signe : la chevelure, les muscles,
les yeux, les dents, le sexe, et la grâce virile de cet
enfant.
Après cela, il ennoblit la honte. ll la porta devant
moi comme un fardeau, comme un tigre accroché
à ses épaules mais dont la menace donnait à ses gestes
quelle insolente ·sounûssion! Une .délicate et déli
cieUse humilité depuis adoucit son comportement.
Sa mâle vigueur, sa brusquerie sont voiléeS comme
le seraient les éclats du soleil, d'un crêpe. Je sentais
en le regardant se battre qu'il refusait le combat.
Peut-être craignait-il d'être le moins fort ou que
l'autre gars amocMt sa gueule, mais je le voyais
125
pris de terreur. Il se recroquevillait et voulait ·s'en
dormir pour se réveiller aux Indes·ou à Java, ou par
la police· être arrêté et condamné à mort. Il est donc
~che. Mais par lui je sais que la peur et la ~cheté
peuvent s'exprimer par les plus adorables grimaces.
-J'te fais grâce, jeta le gars avec mépris.
Java ne broncha pas. Il accepta l'insulte. Il se releva
de la poussière, ramassa son béret et p~t sans épous
seter ses genoux. Il était encore très beau.
Marc Aubert m'enseigna que la trahisonjse déve
loppe c4ns un corps admirable. On pourrait donc la
lire en clair si elle est chiffrée dans tous les signes qui
formaient à la fois le traitre et .la trahison. Elle était
signifiée par des cheveux blonds, des yeux clairs,
une peau dorée, un sourire câlin, par un cou, un
torse, des bras, des jambes, un sexe pour quoi j'eusse
donné ma vie et accumulé les trahisons. ·
- .n faut, me dis-je, que ces héros soient arrivés
à une telle perfection que je ne désire plus les voir
vivre afin ·de se parachever par une destinée auda
cieuse. S'ils ont atteint la perfection, les voici au bord
de la mort et ils ne craignent plus le jugement des
hommes. Rien ne peut altérer leur étonnante réussite.
Qu'ils me permettent donc ce qu'on refuse ·aux
~bles.
Presque toujours seul, mais aidé d'un idéal com
pagnon, je traversai d'autres frontières. Mon émo
tion était toujours aussi grande. Je franchis toutes
SIJrtes d'Alpes. De Slovénie en Italie, aidé par les
douaniers, puis abandonné d'eux, je remontai un
torrent bourbeux. Combattu par le vent, par le
126
froid, par les ronces, par novembre, j'atteignis un
sommet derrière quoi était l'Italie. Pour la gagner
j'affrontais des monstres cachés par la nuit ou révélés
par elle. Je fus pris dans les barbdés d'un fort où
j'entendais ~cher et chuchoter des sentinelles. Le
cœur battant, accroupi dans l'ombre, j'espérai
qu'avant de me fusiller elles me caresseraient et
m'aimeraient. Ainsi la nuit je l'espérais peuplée de
gardes voluptueux. Je m'aventurai au hasard sur un
chemin. n·était bon. Je le devinais à la reconnaissance
de mes _semelles sur son sol honnête. Plus tard, je
quittai l'Italie pour l'Autriche. Je traversai la nuit
des champs de neige. La lune y projetait mon ombre.
Dans chaque pays quitté j'avais volé et oonnu les
prisons, pourtant j'allais non à travers l'Europe mais
à travers le monde des objets et des circonstances
avec une ingénuité toujours plus &aiche. Tant de
merveilles m'inquiétaient mais je me durcissais
davantage afin d'en pénétrer sans danger pour moi
le mystère habituel.
n. m'apparut vite qu'en Europe centrale il est
difficile de voler sans danger, la police étant parfaite.
La pauvreté des moyens de communication, la diffi
culté de franchir des frontières admirablement sur
veillées m'empêchaient de fuir vite, ma qualité de
Français me signalait encore avec éclat. Je remarquai
d'ailleurs que mes cOmpatriotes sont ràres qui, à
l' étr.mger, sont voleurs ou mendiants. Je décidai de
revenir en France et d'y mener - peut-être même
restreignant à Paris seul mon activité - un destin
de voleur. Continuer ma route autour du monde,
en commettant des larcins l'lus ou moins importants,
127
me séduisait aussi. Je choisis la France par un souci
de profondeur. Je la connaissais assez pour être sûr
d'accorder au vol toute mon attention, mes soins;
de le travailler comme une matière unique dont je
deviendrais l'ouvrier dévoué. J'avais alors vingt
quatre ou vingt-cinq ans. A la poursuite d'une aven
ture morale, je · sacrifta.is la dispersion et l'ornement.
Les raisons de mon choix dont le sens ne m'est livré
peut-être aujourd'hui que parce que je dois l'écrire
ne m'apparurent pas avec clarté. Je crois que j'avais
besoin de creuser, de forer une masse de langage où
ma pensée fût à son aise.' Peut-être voulais-je m'accuser
dans ma langue. L'Albanie, la Hongrie, la Pologne,
ni l'Inde ou le Brésil ne m'eussent offert une matière
aussi riche que la France. En effet le vol -..., et ce qui
s'y rattache : les peines de prison avec la honte du
métier de voleur - était devenu une entreprise
désintéressée, sorte d'œuvre d'art active et pensée
ne pouvant s'accomplir qu'à l'aide du langage, du
mien, confronté avec les lois issues de ce même lan
gage. A l'étranger je n'eusse été qu'un voleur plus
ou moins habile, mais, me pensant en français, je
me fusse connu Français - cette qualité n'en laissant
subsister aucune autre - chez des étrangers. Voleur
dans mon pays, pour le devenir et me justifter de
l'être utilisant la langue des volés ~ qui sont moi
même à cause de l'importance du langage - c'était
à cette qualité de voleur donner la chance d'être
unique. Je devenais étranger.
Le malaise qu'y crée peut-être une politique confuse
impose aux États d'Europe centrale cette police
!28
dont la perfection écrase. Je parle naturellement ae
sa rapidité. Il semble qu'un délit, par le jeu des déla
tions, soit connu avant d'être commis, mais les poli
ciers n'ont pas la finesse des nôtres. Venant d'Albanie,
accompagné par Anton, un Autrichien, j'entrai en
Yougoslavie en montrant aux douaniers un passeport
qui n'était qu'un livret militaire français auquel
j'avais ajouté quatre pages d'un passeport autrichien
(délivré à Anton) munies des visas du consulat serbe.
Plusieurs fois, dans le train, dans la rue, dans les
hôtels, je tendis aux gendarmes yougoslaves cet
étrange document : il leur parut normal. Les cachets,
les visas les· satisfaisaient. Quand je fus arrêté -
pour avoir tiré un coup de revolver sur Anton -
les policiers me le rendirent.
Aimais-je la Fran~? Son éclat me nimbait alors.
L'attaché militaire de France à Belgrade ayant à
plusieurs reprises réclamé mon extradition - à quoi
s'opposaient · les lois internationales - la police
•yougoslave usa d'un comproinis: elle me recon-
duisit à la frontière du pays le plus proche de France,
l'Italie. De prison en prison je traversai la Y ougo
slavie. J'y rencontrai des criminels, violents et sombres,
jurant dans une langue sauvage, où les injures sont
les plus belles du monde.
- Je baise la mère de Dieu dans le cul!
- Je baise le mur!
Quelques minutes après ils éclataient de rire en
montrant leurs dents blanches. Le roi de Yougoslavie
était alors un gamin de douze ou quinze ans; gracieux,
coiffé avec une raie sur le côté, Pierre Il, dont le
129
Journal du voleur. !1
portrait, ornant aussi les timbres, était accroché au
greffe de toutes les prisons, dans tous les bureaux de
la police. La colère des voyous, des voleurs, montait
vers cet enfant. Ils invectivaient. Ils rataient contre
lui. Les rauques insultes des hommes méchants res
semblaient à des scènes d'amour faites publiquement
à un amant cruel. Ils le traitaient de putain. Quand
j'arrivai - après en avoir connu dix autres où je
ne passai que quelques nuits - à la prison de Souchak
(frontière italienne), on m'enferma dans une cellule
où nous étions peut-être vingt. Je vis tou.t de suite
Radé Péritch. C'était un Croate condamné pour vol
à deux ans de prison. Afin de profiter de mon man
teau, il me fit coucher sur le bat-flanc, i côté de lui.
Il était brun et bien découplé. Il était vêtu d'une
combinaison de mécano de toile bleue, un peu dé
lavée, avec au milieu une poche très large où il
enfonçait ses mains. Je ne passai que deux •nuits à la
prison de Souchak, mais cela suffit pour que je
m'éprisse de Radé.
La prison était séparée de la route non par une
muraille mais par un fossé où donnait la fenêtre de
notre cellule. Quand les policiers, puis les douaniers
m'eurent fait passer la frontière italienne, par la
mon_tagne et par une nuit glaciale, je me rendis
jusqu'à Trieste. Dans le vestibule du consulat de
France je volai un pardessus que je revendis aussitôt.
Avec l'argent j'achetai dix mètres de corde, une scie
à métaux et, par Piedicolle,je rentrai en Yougoslavie.
Une voiture me conduisit à Souchak où j'arrivai
la nUit. De la route je sifflai. Radé parut à la fenêtre,
et très facilement je lui fis passer l'outillage. La nuit
130
suivante, je revins, mais il refusa de tenter l'évasion
cependant facile. J'attendis jusqu'à l'aube, espérant
le convaincre. A la fin, grelottant, je repris le chemin
de la montagne, triste de comprendre que ce costaud
préférait la certitude de la prison à l'aventure avec
moi. Je pus_ franchir la frontière italienne et gagner
Trieste, puis Venise, enfin Palerme où l'on m' em
prisonna. A la mémoire il me vient un détail amu
sant. Quand j'entrai dans la cellule, à la prison de
Palerme, les détenus me demandèrent :
- Come va, la principessa?
- No lo so, répondis-je.
A la promenade, le matin, au préau, on me posa
-la même question, mais je ne savais rien de la santé.
de la princesse de ~iémont, belle-fille du roi (c'est
d'elle qu'il s'agissait). Je compris plus tard qu'elle
était enceinte et que l'amnistie, qu'on accorde tou
jours à la naissance d'un enfant royal, dépendait du
sexe de l'enfant. Les hôtes des prisons italiennes
avaient les mêmes préoccupations que les courtisans
du Quirinal.
A ma libération, on me conduisit à la frontière
autrichienne, que je franchis près de Willach.
Radé fit bien en refusant de partir. Durant mon
voyage en Europe centrale sa présence idéale m'ac
compagne. Non seulement il marche et dort près·de
moi mais dans mes décisions je veux être digne de
l'image audacieuse que de lui je m'étais formée. Une
fois de plus un homme de grande beauté de visage
et .de corps me donnait l'occasion de prouver mon
courage. .
Par l'énumération, ni l'entrecroisement ou leur
131
chevauchement, des faits - dont je ne sais ce qu'ils
sont, ce qui les limite dans l'espace et pans la durée
- ni par leur interprétation qui sans les détruire en
crée de nouveaux, je ne puis découvrir la clé, non
plus, par eux ma propre clé. Par un dessein baroque
j'entrepris d'en citer quelques-uns, feignant d'omettre
ceux - les premiers constituant la trame apparente
de ma vie - qui sont les nœuds des fils chatoyants.
Si la France est une émotion qui se poursuit d'artistes
en artistes -:-- sortes de neurones de relais - jusqu'à
la fin ne suis-je qu'un chapelet d'émois dont j'ignore
les premiers. Par les crochets d'une gaffe accrochant
un noyé pour le tirer d'un étang, j'ai souffert dans
mon corps d'enfant. Se pouvait-il en effet qu'on
cherchât les cadavres avec des harpons? J'ai parcouru
la campagne, ravi de découvrir dans les blés .ou sous
les sapins des noyés à qui j'accordais d'invraisem
blables funérailles. Puis-je dire que c'était le passé -
ou que c'était le futur? Tout est déjà pris, jusqu'à ma
mort, .dans une banquise de étant: mon tremble
ment quand un malabar me demande d'être mon
épouse (je découvre que son désir c'est mon tremble
ment) un soir de Carnaval; au crépuscule, d'une
colline de sable la vue des guerriers arabes faisant
leur reddition aux généraux français; le dos de ma
main posée sur la braguette d'un soldat mais surtout
sur elle le regard narquois du soldat; la mer soudaine
entre deux maisons m'apparaît à Biarritz; du péni
tencier je m'évade à pas minuscules, effr:ayé non
d'être repris mais de devenir la proie de la liberté;
sur sa queue énorme que je chevauche tin blond
légionnaire me porte. vingt mètres sur les remparts;
132
non le beau joueur de football, ni son pied, ni sa
chaussure mais le ballon, puis· cessant d'être ce ballon
me voici devenu le « coup d'envoi •, et je cess·e
de. l'être pour devenir l'idée qui va du pied au
ballon; en cellule des voleurs inconnus m'appellent
Jean; quand pieds nus dans des sandales je traverse
les champs de neige, la nuit, à la frontière autri
chienne je ne flancherai pas, mais alors, me dis-je,
il faut que cet instant douloureux concoure à la
beauté de ma vie, cet instant et tous les autres je
refuse qu'ils soient des déchets, utilisant leur souf
france je me projette au ciel de l'esprit .. Des nègres
me donnent à mang~r sur les quais de Bordeaux;
un poète illustre . porte à son front mes mains ; un
soldat allemand est tué dans la neige, en Russie,
et son frère me l'écrit; un jeune Toulousain m'aide
à piller les chambres des officiers et des sous-officiers
de mon régiment à Brest: il meurt en prison; je
parle de quelqu'un- et dans cela le temps de respi
rer des roses, en prison d'entendre un soir chanter
le convoi pour le bagne, m'éprendre d'un acrobate
ganté ·de blanc- mort depuis toujours, c'est-à"'<lire
fixé, car je refuse de vivre pour une autre fin que
celle même que je . trouvais contenir le premier
malheur : que ma vie doit être légende c'est-à-dire
lisible et sa lecture donner naissance à quelque
émotion nouvelle que je nomme poésie. Je ne suis
plus rien, qu'un prétexte.
En bougeant lentement Stilitano s'exposait à
l'amour comme on s'expose· au soleil. Offrant
aux rayons toutes ses faces. Quand je le rencon-
133
trai à Anver~ il s'était emp1té. ·Noii qu'il ftît gras
mais un peu plw d'épaisseur arrondissait 5es angles.
Dans la démarche je retrouvai la même souplesse
sauvage et plw puissante, moins rapide et plus mw
clée, awsi nervewe. Dàns la rue la plw sale d'Anvers,
près de l'Escaut, sow un ciel gris, le dos de Stilitano
me parut zébré par l'ombre et la lumière alternées
d'une persienne espagnole. Vêtue d'un fourreau
de satin noir, la femme qui marchait avec ·lui était
vraiment sa femelle. n fut surpris de me voir et, me
parut-il, heureux.
- Jeannot! Tu es à Anvers?
-Ça va?
Je lui serrai la main. tl me présenta à Sylvia.
Dans l'exclamation je ne le reconnw guère mais
à peine eut-il ouvert la bouche pour ,une phrase
plw doucement prononcée, j'y revis le blanc cra
chat qui la voilait, dont je ne sais quelles mucosité$
le formaient mais demeurées intactes par quoi, entre
ses dents, je retrouvai Stilitano. Sans préciser je dis :
- Tu l'as conservé.
Stilitano me comprit. n rougit un peu et sourit.
~T'as remarqué?
- Tu penses. T'en es trop fiel:.
Sylvia demanda :
-De quoi vow parlez?
.- Poupée, on cause. T'occupe pas.
Cette innocente complicité me mit d'emblée
en relations avec Stilitano. Fondirent sur moi tow
les anciens charmes : la puissance des épaules, la
mobilité des fesses, la main arrachée peut-être dans
la jungle par un autre fauve, enfin ·le sexe si long-
134
temps refusé, ènfoui dans une nuit dangereuse pro
tégée d'odeurs moitelles. J'étais à sa merci. Sans
rien savoir de ses occupations j'étais sûr qu'il régnait
stir le peuple des bouges, des docks, des bars, donc
sur la ville entière. Trouver l'accord de ce qui est de
mauvais goût, voilà le co~ble de l' élésance. Sans·
faillir, Stilitano avait su choisir des souliers de croco
dile jaune et vert, un costume marron, une chemise
de soie blanche, une cravate rose, un foulard multi
colore et un chapeau vert. Tout cela était retenu
par des épingles, des boutons et des chainettes d'or,
et Stilitano était élégant. En face de lui je devins le
même malheureux qu'autrefois, et il ne paraiss;ùt
pas en être gêné. .
- Il y a trois jours que je suis là, dis-je.
- Et tu te défends?
- Comme avant.
Il sourit.
- Tu te souviens?
- Tu vois ce gars-là, dit-il à sa· femme, c'est un
pote. C'est un frangin. Il pourra venir à la piaule
quand il voudra.
Ils m'emmenèrent dîner dans un restaurant
près du port. StiliUno m'apprit qu'il faisait le
trafiè de l'opium. Sa femme était une putain. Sur
les mots de « came » et d'opium mon imagination
s'enfuyait, je voyais Stilitano être devenu un aven
turier audacieux et riche. C'était un rapace volant
à grands cernes. Poùrtant si son regard était ·parfois
cruel, du rapace il n'avait pas la rapacité. Au contraire,
malgré sa richesse, Stilitano semblait encore jouer.
Je mis peu de temps pour découvrir que son appa-
135
renee seule était somptueuse. n vivait dans un petit
hôtel. Sur la chemmée je vis d'abord un ~épais des
magazines pour les enfants, illustrés d'irnages en
couleurs. Celles-ci n'étaient plus commentées en
espagnol mais en français : leur puérilité était la
même et la beauté, la vigueur et le courage du
héros, presque nu toujours. Chaque matin Sylvia
en apportait de nouveaux que Stilitano lisait au lit.
Je pensai qu'il venait de traverser deux années en
lisant d'enfantines histoires bariolées, cependant
qu'en marge mûrissait son corps - et son esprit
peut-être. n revendait de l'opium acheté aux marins,
et surveillait sa femme. Sa richesse il la portait sur
lui : ses vêtements, ses bijoux, son portefeuille. n
m'offrit de travailler sous ses ordres. Pendant quelques
jours je transportai de mmuscules sachets chez des
clients sournois et inquiets.
Comme en Espagne, avec la même promptitude,
Stilitano s'était lié avec les voyous d'Anvers. Dans les
bars on lui offrait à boire, il chahutait les filles et les
pêdés. Fasciné par sa nouvelle beauté, par son <'>pu
lenœ et peut-être talé par le souvenir de notre amitié,
je me laissais l'aimer. Je le suivais partout. J'étais
jaloux de ses amis, jaloux de Sylvia et je souffrais
quand vers midi je le retrouvais, parfun1é, frais mais
les paupières bistrées. Ensemble nous allions sur les
quais. Nous parlions d'autrefois. tl me racontait sur
tout ses exploits car il était vantard. Jamais je n'eus
l'idée de lui reprocher sa fourberie, jamais sa trahi~on
ni sa lâcheté. Au contraire je l'admirais d'en suppor
ter, dans mon souvenir, aussi simplement et hautaine
ment la marque.
- T'aimes toujours les hommes?
- Bien sûr. Pourquoi, ça t'embête?
Avec un sourire à la fois gentil et narquois il répon-
dit :
- Moi? T'es fou. Au contraire.
- Pourqum, au contraire?
Il hésita et voulut retarder la réponse :
-Hein?
- Tu dis au contraire. Tu les aimes aussi.
--: Moi?
-Oui.
- Non, mais des fois je me demande ce que c'est.
- Ça t'excite.
- Penses-tu. Je te dis ça ...
Il rit, gêné.
- Et Sylvia?
- Sylvia, elle gagne ma croûte.
- C'est tout?
- Oui. Et ça suffit.
S'il ajoutait à son pouvoir sur moi, de me donner
quelques folles espérances, Stilitano m'allait réduire
en esclavage. Déjà je me sentais chavirer dans un
élément profond et triste. Et que me réservaient les
bourrasques de Stilitano? Je le lui dis :
- Tu sais que j'ai toujours le béguin et que je
voudrais faire l'amour avec toi.
_Sans me regarder il répondit en souriant :
- On verra ça.
Après un léger silence il dit :
- Qu'est-ce que t'aimes faire?
- Avec toi, tout!
-On verra.
137
Il ne broncha. pas. Aucun mouve~ent ne le porta
vers moi quand tout mon être voulait s'engouffrer e~
lui, quand je voulais donner à mon corps la souplesse
de l'osier afin de l'entortiller, quand je voulais me
··V!-'iler, · me courber sur lui. La ville était exaspérante.
L'odeur du port et son agitation me bouleversaient.
Des dockers flamands nous heurtaient, et Stilitano
estropié était plus fort qu'eux. Dans sa poche, car son
imprudence était exquise, peut-être avait-il quelques
grains d'opium qui le rendaient précieux et condam
nable.
Pour aboutir à Anvers je venais de traverser l'Alle
magne hitlérienne où je demeurai quelques mois. Je
vins à pied de Breslau à Berlin. J'eusse voulu voler. Une
étrange force me retenait. A l'Europe entière l'Alle
magne inspirait la terreur, elle était devenue, surtout
à mes yeux, le symbole de la cruauté. Déjà elle était
hors la loi. Même Un ter den Linden j'a vais le senti
ment de me promener dans un camp organisé par des
bandits. Je croyais le cerveau du plus scrupuleux bour
geois berlinois recéler des trésors de duplicité, de
haine, de méchanceté, de cruauté, de convoitise.
J'étais ému d'être libre au milieu d'un peuple entier
mis à l'indf"x. Sans doute y volai-je comme ailleurs
mais j'en éprouvais une sorte de gêne car ce qui
commandait cette activité et ce qui résultait d'elle -
cette attitude morale particulière érigée en vertu
civique- toute une nation le connaissait et le dirigeait
contre les autres.
- C'est un peuple de voleurs, sentais-je en moi
même. Si je vole ici je n'accomplis aucune action
singulière et qui puisse me réaliser mieux : j'obéis à
l'ordre habituel. Je ne le détruis pas. Je ne commets
pas le mal, je ne dérange rien. Le scandale est impos
sible. Je vole à vide.
Il me semblait que les dieux présidant aux lois ne
se révoltassent pas, simplement ils s'étonnaient. J'avais
honte. Mais surtout je désirais rentrer dans un pays
où les lois de la morale courante font l'objet d'tm
culte, sur lesquelles se fonde la vie. A Berlin je choisis
pour vivre la prostitution. Elle me combla quelques
jours puis elle me lassa. Anvers m'offrait de légen
daires trésors, les musées fiamands, les diamantaires
juifs, les armateurs attardés la nuit, les passagers des
transatlantiques. Exalté par mon amour je voulàis
vivre avec Stilitano de périlleuses aventures~ Lui
même paraissait vouloir se prêter au jeu et m'éblouir
par son audace. Conduisant d'une seule main, il
arriva une fois à l'hôtel, le soir, monté sur une moto
de la police.
- Je viens de la piquer à un flic, me dit-il en sou
riant et sans même consentir à descendre dela machine.
Pourtail~ il comprit que le geste de l'enfourcher me
serait un spectacle affolant, il quitta la selle,. feignit
d'examiner le moteur et repartit avec moi derrière.
- On va la liquider tout de suite,_ me dit-il.
- Tu es fou. Oti peut faire des coups .•. ·
Exalté par le vent et la course je me croyais em
porté dans la plus dangereuse poursuite. Une heure
après la moto était vendue à un navigateur grec qui
l'embarqua aussitôt. Mais il m'avait été. donné
d'apercevoir Stilitano au centre d'un acte authen
tique, achevé, car la vente de la machine, les prix
139
débattw, le règlement effectué, furent un chef
d'œuvre de finesse après le coup de force 1•
Pas plus que moi-même Stilitano n'était vrai
ment un homme mûr. Encore que l'étant pour de
vrai, il jouait au gangster, c'est-à-dire qu'il en inven
tait les attitudes. Je ne cpnnais pas de voyous qui ne
soient des enfants. Quel esprit « sérieux &, s'il passe
devant une bijouterie, une banque, inventerait,
minutieusement et gravement, les détails d'une
attaque ou d'un cambriolage? -L'idée d'un compa
gnonnage fondé- non sur l'intérêt des associés
dans une entente complice proche de l'amitié, pour
se faire aider où la trouverait-il ailleurs qu'en une
sorte de rêverie, de jeu gratuit, qu'on nomme roma
nesque? Stilitano jouait. Il aimait se savoir hors la
loi, se sentir en danger. Un souci d'esthétique l'y
mettait. Il tentait de copier un héros idéal, le Stili
tano dont l'image était déjà inscrite dans un ciel
de gloire. C'est ainsi qu'il obéissait aux. lois qui
soumettent les voyous, et les dessinent. Sans elles
il n'eût rien été. Aveuglé d'abord par son auguste
solitude, par son calme et par sa sérénité je le croyais
se créant lui-même, anarchiquement, conduit, par
la seule impudence, par le culot de ses gestes. Or,
il recherchait un type. Peut-être était-ce celui qui
était représenté par le héros, toujours victorieux,
des magazines d'enfants? De toutes façons la légère
x. Quand; ces jours derniers, Pierre Fièvre, fils d'un
garde mobile, et apprenti policier lui-même (il a 21 ails},
m'a dit qu'il voulait être Bic afin d'avoir une moto, j'étais
ému. f ai revu les fesses. de Stilitano écraser la selle de cuir
de la moto volée.
140
rêverie de Stilitano était en parfait accord avec ses
muscles et son goCtt pour l'action. · Le héros des
images sans doute avait-il fmi par s'inscrire dans le
cœur de Stilitano. Je le respecte .encore car s'il ob
servait l'extérieur d'un protocole y conduisant, en
soi-même, et sans témoin, il subissait les contraintes
du corps ou du Cœur, à sa femme il refusa toujours
la tendresse.
Sans nous livrer tout à fait l'un à l'autre, nous
prîmes l'habitude de nous voir chaque jour. Je
déjeunais dans sa chambre et le soir, quand Sylvia
travaillait, nous dînions ensemble. Ensuite nous
allions, de bar en bar, pour nous saouler. Il dansait
aussi, presque toute la nuit, avec de très jolies filles.
A peine était-il là, à sa table d'abord puis de proche
en proche aux autres l'atmosphère était changée.
Elle devenait à la fois lourde et frénétique. Presque
tous les soirs il se battait, sauvage, admirable, sa
main unique vite armée d'un cran d'arrêt ouvert
brusquement dans sa .poche. Les dockers, les navi:
gateurs, les maquereaux nous encerclaient ou nous
prêtaient mam-forte: Cette vie m'épuisait car j'eusse
aimé rôder sur les quais, dans le brouillard ou dans
la pluie. Dans ma mémoire ces nuits sont criblées
d'étincelles. Parlant d'un film, un journaliste écrit :
« L'amour fleurit parmi les rixes. • Mieux qu'un
beau discours cette phrase ridicule me rappelle
les fleurs qu'on nomme « gueules-de-loups » fleu
rissatlt dans les chardons secs, et par elles ma ten
dresse veloutée que blessait Stilitano.
S'il ne me confiait aucun travail, parfois je volais
des vélos que j'allais revendre à Maestricht, en Hol-
141
lande. Quand il apprit qu'adroitement je passais
la frontière, Stilitano vint un jour avec moi, et
nous allâmes jusqu'à Amsterdam. La ville ne l'in
téressa pas~ Il m'ordonna de l'attendre quelques
heures dans un café puis il disparut. J'avais appris
qu'il ne fallait paS l'interroger. Mon travail l'inté
ressait, le sien pas mQi. Le soir nous revînmes mais
à la gare il me remit un petit paquet, ficelé et cacheté,
de la grosseur d'ooe brique.
- Moi je continue par le train, me dit-il.
-Mais la douane?
-Je sW,s en règle. T'occupe pas. Toi tu passes
comme d'habitude, ~ pied. Et t'ouvres pas le paquet,
c'est à un copain.
- Si je suis poissé?
- T'amuse pas à ça, ça irait mal pour ta petite
gueule. ,
Savant à dispo~er les charmes contraires entre
lesquels j'oscillerais sans jamais être à moi-même,
il m'embrassa gentiment et s'en alla vers son train.
Je regardai marcher devant· moi cette tranquille
Raison, gardienne des Tables de la Loi, l'autorité
contenue dans la sûreté du pas, dans la nonchalance,
dans le jeu presque lumineux de ses fesses. J'ignorais
ce que contenait le paquet, il était le signe de la
confiance et de la chance. Grâce à lui je n'allais plus
passer une frontière pour ma mesquine nécessité
mais par obéissance, par soum!ssion à une Puissance
souveraine. Quand j'eus quitté des yeux Stilitano
toutes mes préoccupations n'eurent pour but que
sa recherche et c'est le paquet qui me dirigeait. Lors
de mes exp~ditions (mes vols, mes reconnaissances,
I42
mes fuites) les objets étaient animés. Pensant à la
nuit c'était avec un grand N. Les pierres, les cailloux
des routes avaient un sens par quoi je me devais
faire reconnaitre. Les arbres s'étonnaient de me voir.
Ma peur portait le nom de panique. De chaque
objet, elle_ en libérait l'esprit qui n'attendait ·que
mon tremblement pour s'émouvoir. Autour de
moi le monde inanimé frémissait doucement. Avec
la pluie même j'eusse pu causer. Très vite je me préoc
cupai de considérer comme_ privilégiée cette émotion
et de la préférer à ce qui en était le prétexte : la
peur, et ce qui était le prétexte de cette peur : un
cambriolage ou ma fuite devant la police. Favorisée
pal: la nuit, la même inquiétude enfm troubla mes
journées. Ainsi me déplaçais-je dans un univers
énigmatique car il avait perdu le sens pratique.
J'étais en danger. Je ne considérais plus en effet les
objets selon leur habituelle destination mais l'amicale
inquiétude qu'ils m'offraient. Le paquet de Stilitano,
entre ma poitrine et ma chemise accusait, précisait
encore le mystère de chaque chose cependant qu'il
le résolvait grâce au sourire, affleurant presque à mes
lèvres et décsmvrant mes dents, qu'il me permettait
d'oser pour passer librement. Peut-être portais-je des
bijotq; volés? Quels soucis. des polices, quelles
fins de limiers, de chiens policiers, de télégrammes
secrets ce minuscule colis n'était-il pas ~ cause?
Je devais donc débusquer toutes les forces ennemies,
Stilitano m'attendait.
- C'est un beau salaud, me disais-je. Il prend
soin de ne pas se mouiller. C'est pas une raison
parce qu'il lui manque une main.
143
Quand j'arrivai à Anvers je vins droit à son hôtel,
sans m'être rasé ni lavé car Je voulais apparaître
avec les attributs de ma victoire, avec ma barbe,
ma crasse et la fatigue chargeant mes bras. N'est-ce
pas elle qu'on veut symboliser quand on couvre le
vainqueur de lauriers, de fleurs, de chaînes d'or?
Moi Je la portais nue. Dans sa chambre, devant lui.
j'exagérai le naturel en lui _tendant le paquet.
-Voilà.
Il sount, d'un sourire triomphant. Je crois qu'il
n'ignorait pas que son pouvoir sur moi avait tout
réuss1.
- Y a pas eu d'accrocs?
- Rien du tout. C'était facile.
-Ah!
Il sourlt encore et ajouta : « Tant mieux. » Mais
moi-même je n'osais lui dire qu'il eût réussi le
voyage sans plus de périls,· car Je savais déjà que
Stilitano était ma propre création, et qu'il dépendait
de moi que je la détruisisse. Je comprenais néanmoins
pourquoi Dieu a besoin d'un ange, qu'il nomme
messager, pour réussir certaines missions que lui
même ne saurait accomplir.
- Qu'est-ce qu'il y a dedans?
- Ben quoi, de la came.
Secrètement j'avais passé de l'opium 1• Je ne
méprisai point Stilitano de m'avoir exposé au danger
d'être pns à sa place.
x.· 1947. Un journal du soir m'apprend qu'on vient de
l'arrêter pour une agression nocturne à main armée. Le
journal dit : « ••• le beau manchot était pâle ... ». Cette lecture
ne me cause aucune émotion.
144
- C'est normal, me disais-je, c'est un salaud
et je suis un con.
Qu'il se maiùfestât ainsi à moi, ma gratitude
montait vers lui. Devant moi s'il se fût manifesté
par un assez gr.and nombre d'actes audacieux d'où
ma participation eût été bannie, devenant à la fois
cause et fin, Stilitano sur moi eût perdu tout pouvoir.
Obscurément je le soupçonnais incapable d'une
action engageant sa personne entièrement. Les
soins qu'il donnait à son corps en étaient la preuve.
Ses barns, ses parfums, la grasse matinée, la forme
même que son corps avait obtenue : le moelleux.
Comprenant que c'est par moi qu'il devait agir je
m'attachais à lui, sûr de tirer ma force de cette puis
sance élémentaire et désordonnée dont il était formé.
Cette époque de l'aimée (l'automne), la pluie,
la couleur sombre des constr'uctions, la lourdeur
des Flamands, le caractère particulier- de la ville,
ma misère aussi m'incitant à la tristesse, ce fut
d'abord une profonde mélancolie que me firent
découvrir en moi ces objets devant quoi je me
troublais. Sous l'occupation allemande, aux Ac
tualités, je vis les funérailles des cent ou cent cin
quante victimes du bombardement d'Anvers. Les
cercueils couverts de tulipes ou de dahlia.S, exposés
dans les ruines d'Anvers étaient autant d'éventaires
de fleurs devant quoi passaient pour les bénir une
multitude de prêtres et d'enfants de chœur en surplis
de dentelle. Cette image, qui fut la dernière, m'aide
encore à croire qu'Anvers me découvrait des zones
d'ombre.- « On célèbre, me disais-je, le culte de
cette ville dont, je le devinais bien alors, l'esprit est
145
journal du voleur. 10
la Mort. • Cependant l'apparence des choses me
devai~ seule causer ce trouble né d'abord de la peur.
Puis le trouble disparut. Je crus percevoir les choses
avec une .éclatante lucidité. Ayant, même la .Plus
banale, perdu sa . signification usuelle, j'en vins à
me demander s'il était vrai qu'on buvait dans un
verre ou qu'on chaussait un soulier. Découvrant
le sens singulier de chaque chose, l'idée de numé
ration m'abandonnait. Peu à peu Stilitano perdait
sur moi son pouvoir fabuleux. n me croyait rêveur :
j'étais attentif. Sans être silencieux j'étais ailleurs.
Par les rapprochements que me proposaient des
objets dont les destinations paraissaient contraires,
ma conversation prenait un tour humoristique .
. - Tu deviens cinglé, ma parole.
- Cinglé 1 répétais-je en écarquillant les yeux.
« Cinglé. » Aussi crois-je me souvenir que j'eus la
révélation d'une connaissance absolue en consi
dérant, selon le détachement luxueux dont je parle,
une épingle à linge a~andoimée sur un fil de fer.
L'élégance et la bizarrerie de ce petit objet connu
m' appah.-."ent sans m'étonner. Les événements eux
mêmes je les perçus dans leur autonomie. Le lec
teur devine comme une telle attitude pouvait être
dangereuse dans la vie que je menais, où je devais
veiller chaque minute, risquant d'être pris si je per-
dais de vue le sens usuel des objets. ·
Avec l'aide et les conseils de Stilitano j'avais
réussi à me vêtir élégamment, selon une élégance
particulière toutefois. Dédaignant les modes rigides
des voyous, dans ma tenue apparut la fantaisie.
Ainsi, au moment que je cessais d'être un mendiant
coupé du monde pratique par la honte, ce monde
m'échappait. Des objets je distinguais l'essence, non
les qualités. Enfin mon humour me désengluait
des êtres à qui passionnément je m'étais lié. Je me
sentais perdu et absurdement léger.
Un jeune barbeau, dans un bar, accroupi, jouant
avec un petit chien, · cette espièglerie me semblant
tellement insolite en cet endroit je souris d'aise. au
barbeau et au chien : je les avais compris. Et aussi
que l'autobus chargé de gens graves et ptessés peut
s'arrêter courtoisement sur le signe minuscule du
doigt d'un enfant. Un poil rigide sortant, menaçant,
de la narine de Stilitano, sans trembler je prenais
des ciseaux pour le couper.
Quand plus tard, sans refuser d'être bouleversé
par un beau garçon, j'appliquerai le même déta
chement, quand j'accepterai d'être ému et que,
refusant à l'émotion le droit de me commander,
je l'examinerai avec la même lucidité; de JI?.On amour
j'aurai connaissance; à partir de lui j'établirai des
rapports avec le monde : alors naitra l'intelligence.
Mais Stilitano était désenchanté. Je ne le servais
plus. S'il me fr:tppait ou m'engueulait. S'il m'appre
nait ce. que sont l'insulte et les coups. Anvers à mes
yeux avait perdu son caractère de tristesse et de
poésie maritime et crapuleuse. Je voyais clair et
tout pouvait m'arriver. J'eusse pu accomplir un
crime. Cette période dura peut-être six mois. J'étais
chaste.
Armand était en voyage. Encore que j'entendisse
parfois qu'on l'appelât de noms différents, nous
garderons ·celui-ci. Moi-même n'en suis-je pas,
147
avec celui de Jean Gallien que je porte aujourd'hui,
à mon quinze ou seizième nom? Il rentrait de France,
où, je le saurai plus tard, il passait de l'opium. Il
faut, afin que je le puisse tnd.rire d'un seul mot,
qu'un visage m'apparaisse quelques secondes seu
lement. S'il s'attarde, à la loyauté, ou la clarté, ou
la franchise qu'il me suggérait, un pli de la lèvre,
un regard, un sourire découverts compliquent l'in
terprétation. Le visage devient. de plus en plus com
plexe. Les signes s'enchevêtrent : il est illisible. Dans
celui de Stilitano je m'appliquai à voir la dureté
qù' altérait seul, au coin de l'œil ou de la bouche, je
ne sais, un signe d'ironie. Le visage d'Armand était
faux, sournois, méchant, fourbe, brutaL Sans doute
m'est-il facile d'y découvrir cela après que je connus
l'homme, mais je sais que l'impression d'alors, ces
qualités miraculeusement réunies sur une seule face,
me la pouvaient seules donner. Hypocrisie, méchan
ceté, sottise, cruauté, férocité, sont des termes ré
ductibles à un seul. Plutôt que leur énumération
sur le visage, s'y lisait, veux-je dire, non dans l'es
pace mais dans le ~mps, selon ma propre humeur
ou selon, à l'intérieur d'Armand, ce qui provoquait
l'apparition de telles qualités sur ses traits. C'était une
brute. Il ne présentait aucune beauté régulière, mais,.
sur son visage, la présence de ce que j'ai dit- et
qui était pur d'être si peu troublé par son con
traire- lui donnait une apparence sombre, pour
tant étincelante. Sa force physique était prodigieuse.
Il avait alors environ qua,rante-cinq ans. Ayant vécu
si longtemps dans la fréquentation de sa propre
vigueur, il la supportait. avec aisance. Il avait eu
enfin l'habileté d'en tirer le meilleur parti si· bien
que cette vigueur, cette puissance musculaire, visible
dans la forme du crâne et l'attache du cou, affirmait
encore, imposait ces qualités détestables. Elle les
faisait miroiter. Sa face était camuse, naturellement
je crois, le_ nez ne paraissant pas avoir été abimé par
un coup de poing. Sa mâchoire était forte, solide.
Son crâne était très rond et presque toujours rasé.
La peau sur la nuque faisait. trois plis que précisait
un peu de crasse. Il était grand et charpenté magni
fiquement. Il se déplaçait en général avec lenteur,
lourdeur. JI riait peu, et c'était sans franchise. Sa
voix. Elle était très grave; sourde, presque basse.
Sans qu'on puisse dire que c'était une grosse voix
son timbre paraissait ouaté. Armand parlant très vite
ou parlant èn marchant et d'un pas rapide, pari' accé
lération du débit s'opposant au ton grave de la voix
il obtenait une réussite musicale savante. Sur un
mouvement aussi précipité on attendait un timbre.
aigri, ou d'une voix si grave qu'elle se mût lour
dement, difficilement :. elle était agile. Cette oppo
sition provoquait encore des inflexions élégantes.
Armand articulait à peine. Les syllabes ne se heur
taient pas. Encore que simple, son langage étant
aisé, les mots s'enchaînaient avec une tranquillité
horizontale. C'est à sa v.oix surtout qu'on compre
nait que tou.te sa jeunesse on l'avait admiré, les
hommes surtout. A une sorte d'impertinente assu
rance on reconnaît ceux qui rencontrèrent, pour
leur force ou leur beauté, l' admiratiol) des hommes.
Ils sont à la fois plus sûrs d'eux-mêmes et plus incli
nés par la gentillesse. La :voix d'Armand touchait
149
un point dans ma gorge et me coupait le souffle. Il
était rare qu'il se pressat, mais, par extraordinaire,
s'il devait aller vite à un rendez-vous, entre Stilitano
et moi, marchant la tête haute, un peu penchée en
avant, malgré la stature massive son. allure dégagée,
sa voix devenant de plus en plus rapide avec la
gravité du timbre, réussissait un chef-d'œuvre
presque trop audacieux. _Pour peu qu'il y eût du
brouillard, de la gorge de· cet adtlète de plomb
sortait une voix d'azur. On suppose qu'elle avait
appartenu à un adolescent pressé, leste, joyeux, fêté,
sôr de sa grace, de sa force, de sa beauté, de son étran
geté, de la beauté et de l'étrangeté de sa voix. _
En lui-même, dans ses organes que j'imaginais
élémentaires mais -de tissus solides et de teintes
diaprées très belles, dans des tripes chaudes et géné
reuses, je crois qu'il élaborait sa yolon~ d'im
poser, d'appliquer, de les rendre visibles, l'hypocrisie,
la sottise, la méchanceté, la cruauté, la servilité, et
d'en. obtenir sur sa personne tout entière la plus
obscène réussite. Je le vis dans la chambre de Sylvia.
Quand j'entrai Stilitano lui dit très vite que j'étais
Français, et que nous nous étions connus en Espagne.
Armand était debout. Il ne me tendit pas la main,
mais il me regarda. Je restai près de la fenêtre sans
paraitre m'occuper d'eux. Quand ils décidèrent d'aller
au bar, Stilitano me dit :
- Tu viens, Jeannot?
Avant que j'eusse répondu Armand demanda:
- Tu le sors avec toi, d'habitude?
Stilitano rit et dit :
- Si ça t'emmerde on peut le laisser.
ISO
- Oh, fais-le venir.
Je les suivis. Après avoir bu ils se séparèrent et
Armand ne me serra pas la main. Il quitta le bar
san5 même me regarder. Sur lui, Stilitano ne me dit
pas un mot. Quelques jours après, quand je le ren
cont~;ai près des docks, Armand m'ordonna de le
suivre. Sans presque parler il m'emmena dans sa
chambre. Avec le même apparent mépris il me soumit
à son plaisir.
Par sa force _et son âge dominé, j'accordai au
travail tous mes· soins. Écrasé par cette masse de
chair abandonnée de la plus ténue spiritualité, je
connaissais le vertige de rencontrer enfin la brute
parfaite, indifférente . à mon bonheur. Je découvris
ce qu'une toison, épaisse sur le torse, le ventre et
les cuisses, peut contenir de douceur et transmettre
de force. Je laissai enfin que tant de nuit orageuse
m'ensevelît. Par reconnaissance ou par crainte, sur
le bras velu d'Armand je déposai un baiser.
- Qu'est-ce qui te prend? T'es malade?
- J'ai rien fait de mal.
Je demeurai près de lui, afin de servir à son plaisir
nocturne. Quand il allait se coucher, l'arrachant
des passants du pantalon, Armand faisait claquer
sa ceinture de cuir. Elle cravachait une victime
invisible, une forme de chair trànspar~te. L'air
saignait. Alors s'il m'effrayait c'est par son impuis
sance d'être cet Armand que je vois, lourd et mé
chant. Le claquement l'accompagnait et le soutenait.
Sa rage, son désespoir de ne l'être le faisaient trem
bler comme un cheval dompté par l'ombre, trembler
de plus belle. Il n'eût pas cependant toléré que je
151
vécusse sans rien faire. Il me conseilla de rôder autour
de la gare, ou du zoo, et d'y lever des clients. Connais
sant la terreur que m'inspirait sa personne, il méprisa
de me surveiller. Je rapportais sans défaut l'argent
gagné. Lui-même opérait dans les bars. Avec les
dockers et les mariniers, il réalisait de nombreux
trafics. On le respectait. Comme tous les macs et
les voyous de cette ville, à_ cette époqy~. il était
chaussé d'espadrilles. Silencieux, son pas était plus
lourd ~t plus élastique. Souvent il portait un pantalon
de matelot, en drap bleu, épais, dont cette partie
qu'on nomme le pont n'était jamais boutonnée tout
à fait, si bien qu'un triangle retombait devant lui,
ou quelquefois c'est une poche au pan retroussé
un peu qu'il portait sur le ventre. Plus que de qui
conque sa démarche était onduleuse. Je crois qu'il
s'y coulait afin de retrouver la mémoire de son corps
de voyou, de marlou, de niarin de, vingt ans. Il
lui était fidèle comme on l'est aux modes de sa
jeunesse. Mais, figure lui-mêm~ de l'érotisme le
plus irritant, il le voulait encore exprimer par le
langage et le geste, Habitué à la pudeur de Stilitano
et, dans les bars des dockers à leur grossièreté, j'étais
le témoin, souvent le prétexte des plus audacieuses
précisions. Devant n'iinporte qui, de son sexe Ar
mand parlait avec lyrisme. Personne ne l'interrom
pait. A moins que troublé par le ton et les propos un
dur ne répliquit.
Une main dans la poche, d'autres fois, il se cares
sait en buvant, debout au comptoir. D'autres fois
encore il vantait la· grosseur et la beauté- la force
aussi et· même l'intelligence~ de son sexe en effet
15.2.
massif. Ne sachant à quoi correspondait un.e pareille
obsession de· son sexe et de sa force, je l'admirais ..
Dans la rue, d'un bras s'il m'attirait comme
pour m'étreindre, un coup brutal du même bras
étendu m'écartait de lui. Puisque j'ignorais tout de
sa vie, sauf qu'il avait parcouru le monde et qu'il
était Flamand, je voulais sur lui distinguer les signes
du bagne d'où, en s'évadant, il aurait rapporté ce
crâne tondu, ces muscles lourds, son hypocrisie, sa
violence, ·sa férocité.
La rencontre d'Armand fut un tel cataclysme
que, tout en continuant à le voir souvent, Stili
tano parut s'être éloigné de moi à la fois dans le
temps et dans l'espace. C'était, il y avait très long
temps et dans un lieu très reculé que j'avais épousé
ce jeune garçon dont la dureté voilée d'ironie soudain
s'était muée en une délicieuse douceur. Jamais Sti
litano, durant que je vécus avec Armand, n'en plai
santa. Sa discrétion me devint délicatement doulou
reuse. Bientôt il représenta les Jours Défunts.
Contrairement à lui, Armand n'était pas lache.
Non seulement il ne refusait pas le combat singulier
mais il acceptait les coups de force "dangereux. Il
osait même les conceyoir et les mettre au point. Une
semaine après notre rencontre, il me dit· qu'il s' absen
terait, et que j'attende son retour. Il me confia
ses affaires : une valise avec ùn peu de linge et il
partit. Pendant quelques jours je fus allégé, je
n'éprouvai plus le poids de la crainte. Avec Stilitario
nous sortîmes souvent.
S'il n'avait craché dans ses deux mains pour
tourner un treuil je n'eusse pas remarqué un garçon
1.53
de mon age. Ce geste que font les travailleurs, me
donna un tel vertige que je crus tomber en chute
libre jusqu'à une époque- ou une région de moi
même - depuis longtemps oubliée. Mon cœur se
réveillant, mon corps fut d'un coup désengourdi
Avec une précision et une rapidité folle j'enregistrai
le garçon : son ges.te, ses cheveux, son coup de reins,
sa cambrure, le manège de chevaux de bois sur
lequel il travaillait, leur mouvement et la musique,
la fête foraine, la ville d'Anvers les contenant, la
Terre tournant avec précaution, l'Univers conser
vant un si précieux fardeau, et moi-même là, effrayé
de posséder le monde et de me savoir le posséder.
Ce crachat dans ses mains je ne le vis pas : je
reconnus la crispation de la joue et la pointe de
la langue entre ses dents. Je vis encore le gars frot
tant ses paumes dures et noires. En se baissant pour
empoigner la manivelle je remarquai la ceinture de
cuir, craquelé, mais épais. Une telle ceinture ne
pouvait être un ornement comme celle qui tient
·le pantalon des élégants. Par sa matière ,et son épais
seur elle était toute pénétrée de cette fonction :
retenir le signe le plus évident de la masculinité qui,
sans cette lanière, ne serait rien, ne contie~drait plus;
ne garderait plus son trésor viril -mais dégoulinerait
sur les talons d'un male entravé. Le garçon portait
un blouson, entre le froc et quoi on voyait la peau.
La ceinture n'étant pas engagée dans ce qu'on nomme
les passants, à chaque mouvement elle remontait
un peu quand le pantalon descendait. Médusé, je
la regardai. Je la vis opérer d'une façon sûre. Au
sixième coup de reins elle ceintura, sauf à la bra-
154
guette où les deux extrémités réunies étaient prises,
le dos et la taille nus du gars.
- C'est beau à voir, hein? me dit Stilitano.
Me regardant regarder, il ne parlait pas du manège
mais de son génie.
- Va y dire que tu l'aimes, va.
- Te fous pas de moi.
- Je cause sérieusement.
U souriait. N'ayant l'ige ni· l'allure qui me permis
sent de l'aborder ou l'observer avec la morgue légère
ou amusée que prennent les messieurs distingués,
je voulus m'éloigner du gars. Stilitano me saisit par
la manéhe:
-Viens.
Je me dégageai.
- Laisse-moi, dis-je.
-Je vois bien qu'il te pWt.
-Et alors?
- Alors? Invite-le à boire un verre.
n sourit encore et dit :
-T'as peur d'Armand?
-T'es fou.
- Alors, tu veux que j'y aille?
Le garçon se redressait à ce moment, le sang
au visage, luisant : c'était un paf congestionné.
En rajustant sa ceinture sur le pantalon, il s'approcha
de nous. Nous étions sur la chaussée, lui debout sur
le socle de planches du manège. Comme nous le
regardions il sourit et dit :
- Ça donne chaud.
- . Ça doit donner soif? dit Stilitano. Et, se tour-
nant vers moi, il ajouta :
ISS
- Tu nous payes un coup?
Robert vint avec nous au café. Le bonheur de
cet événement, sa simplicité me bouleversèrent.
Je n'étais plus à côté de Robert ni même de Stili
tano, je nie dispersais à tous les points du monde
et j'enregistrais cent détails qui éclataient en ~toiles
légères. Je ne sais plus lesquelles. Mais quand j'ac
compagnai Lucien pour la première fois je conn,us
la même absence. J'écoutais parler une ménagère
marchandant un géranium :
- J'aimerais avoir une plante chez moi... disait:
elle. Une belle plante ...
Lui faisant désirer d'avoir à soi une plante prise,
avec ses racines et sa terre, parmi l'infinité des
plantes, ce souci de la possession ne me surprenait
pas. Par la réflexion de cette femme j'étais au fait
du sentiment de propriété. .
- Elle arrosera sa plante, me disais-je. Elle lui
achètera un cache-pot de majolique. Elle l'exposera
au soleil. Elle la chérira ...
Robert marchait à côté de moi.
La nuit, enroulé dans une couverture, il couchait
sous les bâches du manège. Je lui offris de partager
ma chambre. Il vint dormir. Le deuxième soir,
comme il était en retard je partis à sa recherche.
Sans qu'il s'en doutât je le vis dans un bar, .près
des docks, ··parlant avec un homme ayant les ma
nières d'un pédé. Je ne lui dis rien mais j'avertis
Stilitano. Le lendemain matin, avant que Robert
ne se rendît au travail, Stilitano vint nous voir. Son
incroyable pudeur l'encombrant encore, il fut très
embarrassé pour dire ce qu'il voulait. Il y parvint enfin:
156
- On travaillera ensemhlt>. Tu les arires dans
une pissotière ou dans une carré~. et avec Jeann')t
on arrive. On dit qu'on est tes frangins et on fait
raquer le type. . .
Je faillis dire : «Et Armand, qu'est:-ce qu'il fera? •
Je me tus.
Robert était dans -le lit, le buste dressé hors des
draps. Afin de ne pas le gêner je prenais soin de ne
le pas frôler. A Stilitano il présenta les risques d'une
telle entreprise, mais je comprenais que ces risques,
lw-même les voyait lointàins, imprécis, dans un
brouillard épais. Finalement il dit oui. Sur. lui le
charme de Stilitano venait d'agir. J'en éprouvai de
la honte. J'aimais Robert et je n'eusse pas réussi à
le faire accepter, mais surtout il m'était cruel que
soient repris et utilisés les mêmes détails de notre
.intimité d'Espagne que Stilitano et moi étions seuls
à connaitre. Quand Stilitano fut sorti, Robert se
glissa dans les draps et se blottit contre moi.
- C'est ton homme, hein?
- Pourquoi tu me demandes ça?
- Ça se voit que c'est ton homme.
Je l'étreignis et je voulus l'embrasser mais il
s·écarta. .
- Tu es fou. On va pas faire ça ensemble!
-Pourquoi?
- Hein? Je sais pas. On a le même age, ça ne serait
pas marrant.
Ce jour-là il se leva tard. Nous déjettnames avec
Stilitano et Sylvia, ensuite Robert alla chercher sa
paye et dire à son patron qu'il ne travaillerait plus·
au manège. Nous Mmes toute la soirée. Depuis
IS7
huit jours qu'il était parti, Armand ne donnait pas
de ses nouvelles. J'eus d'abord l'idée de m'enfuir
d'Anvers, et même de Belgique, en emportant ses
affaires. Son pouvoir agissant à distance, je fus
retenu, non par la crainte mais par l'attrait de la
violence de cet. homme mûr, mûri dans le mal,
authentiqtie ·bandit, capable, et lui seul, de m'en
traîner; ine porter presque, dans ce monde effrayant
d'où je le croyais remonté. Je n'abandonnai pas sa
chambre mais chaque jour mon angoisse augmentait.
Stilitano m'avait promis de ne pas lui dire ma pas
sion pour Robert mais je n'étais pas sûr que celui-ci,
malicieusement, ne me livrât. Avec le manchot,
Robert se montra très à son aise. Débarrassé de
toute gêne il fut e~oué, gouailleur, un peu effronté.
Quand ils parlaient de coups possibles je remarquai
que son regard devenait soudain attentif et quand
l'explication était finie, Robert la couronnait d'un
geste explicite : le pouce et le médius réunis sem
blaient s'introduire dans la poche intérieure d'un
invisible veston et délicatement retirer un invisible
bijou. Ce geste était léger. Robert le dessinait dans
l'air lentement, avec des brisures : l'une quand la
main semblait sortir de la poche du volé, l'autre en
entrant dans la sienne.
Robert et moi nous servions Stilitano comme on
sert un prêtre · ou une pièce d'artillerie~ A genoux
devant lui, chacun laçait une chaussure de l'homme.
Cela se compliquait pour le gant unique. Presque
toujours c'est Robert qui avait leprivilège d'appuyer
sur le bouton-pression.
Le récit des quelques opérations que nous réus-
shnes ne vous apprendrait rien sur oes mœurs. Le
plus souvent Robert ou moi nous montions avec
le pédé. Quand il dormait nous lancions l'argent
à Stilitano posté sous la fenêtre. Le matin le mi
cheton nous accusait. Nous nous laissions fouiller
par lui mais il n'osait porter plainte. Au début,
Robert essaya de justifier ses vols. Le voleur qui dé
bute veut toujours en le dévalisant p1J:Il.Ïr un salaud.
- Ces gens-là c'est des vicieux, disait-il.
La recherche des défauts des pédés qu'il volait
lui donnait. un air ennuyeux, avec une brutale
franchise, Stilitano le rappela à l'ordre :·
- Toi, si tu continues ton prêche tu· finiras curé.
A ce qu'on fait y a qu'une seule raison, c'est le fric.
Un tel langage détendit encore Robert. Certain
d'être: soutenu par Stilitano il se montra d'une
liberté folle. Ses propos devinrent très drôles. n
amusait Stilitano qui ne sortit qu'avec lui. Mon
humeur se fit plus grise. J'étais jaloux de mes deux
amis. Enfin, Robert aimant les filles, il souriait à
toutes. On l'aimait. Par celaje le sentais avec Stili
tano non contre moi mais hors de ma portée. Afin,
sa joliesse dépassant la mienne, qu'il lui fat plus
fàcile d'attirer les hommes, Stilitano lui .donna mes
vêtements. Désinvolte, souriari.t, Robert les portait.
Je n'avais qu'un pantalon, un veston et des chemises
déchirées. Contre Stilitano j'inventai de médiocres
vengeances. Comparé à Armand; il devenait de plus
en plus plat, privé d'épaisseur. Sa beauté ·me parut
fade. Son langage était morne. D'Armand j'espérais
de nouvelles révélations.
Ses impudiques attitudes je ne puis ·dire qu'elles
IS9
sont à l'origine de ma déclston d'écrire des livro
pornographiques, mais je fus certainement bou
leversé par l'insolence d'une réponse à Stilitano qui
lui demandait, très calme, avec toutefois une sorte
de légère indifférence la raison d'un si passionné
lyrisme:
- Mes couilles, dit-il, mes couilles, les femmes
elles avancent bien eii. présentant les nichons, elles
paradent avec, les femmes, mes couilles j'ai bien le
droit de les offrir, de les mettre en avant, et même,
mes couilles, de les présenter sur un plateau. J'ai
même le droit, elles sont belles, de les envoyer
comme cadeau à Pola Négri ou a:u Prince de Galles!
Stilitano était capable de .cynisme non de chant.
Enfouies depuis -longtemps --'- où, en s'accumulant
elles épaississaient ma rancœur- remontaient pour
empester ·mon haleine sa lâcheté, sa veulerie, sa
paresse. Ce qui, autrefois, l'embellissait - comme
un ulcère sculpte et peint la viande - j'en faisais
des raiSons de mépris. Eux semblaient ignorer ma
jalousie, ma rage, et qu'elles travaillaient nos rap
ports. Un jour que j'étais seul avec elle, Sylvia dans
la rue prit mon bras. Elle se pressa contre moi.
Deux hommes que j'aimais, par leur amitié mutuelle
. et non axnbiguë s'écartaient de moi, me refusaient
d'accéder à la franche cordialité- et joyeuse, mais
la femme de l'un, par son désir voisin de la conso
lation des pauvres, m'avilissait encore. Contre mon
corps sa hanche et ses seins m'eussent fait vomir.
Devant Stilitano, pour le blesser sans doute, elle osa
dire que je lui plaisais. Robert et lui éclatèrent de
rite.
100
- Vous n'avez qu'à aller vous balader tous les
deux. Nous, on va sortir ensemble.
Chassé par leur sourire, je me voyais dégringoler
les gradins de lumière que dominait Stilitauo. Je
rejoignis mon espagne et mes loques, mes nuits
parmi _les pauvres, enrichi de quelques bonheurs
mais désespéré : me voici sûr de ne pouvoir jamais
que mordre la poussière, lécher les pieds -les miens,
poudreux de marches harassantes. L'idée de pôux
déjà sur moi couvait ses insectes. La ponte en étant
proèhe je ne me coupais plus les- cheveux. Je résolus
de tuer Stilitano et Robert. Ne réussissant à être
un voyou dans la gloire je désirai l'être dans la peine :
je choisis le bagne ou la mort infamante. Pour me
soutenir j'avais cependant le souvenir d'Armand et
l'espoir de son retour, mais il n'apparaissait pas.
Nous étions en Belgique. La police française sur
moi exerce seule un prestige fabuleux. De même
l'appareil pénitentiaire. Ce que je commettais hors
de France n'était pas un péché mais une erreur. Que
trouverais-je dans les bagnes et les prispns belges?
Le seul ennui sans doute d'être privé de liberté. A
Stilitano et à Robert je proposai une expédition· à
Maubeuge.
- Si je les tue dans les Ardennes, la police fran
çaise m'arrêtera et c'est à la Guyane que je serai
condamné.
Ni l'un ni l'autre n'acceptèrent de me suivre.
Un jour que j'étais seul dans sa chambre, dans la
poche d'un veston pendu dans l'armoire je volai
le revolver de Stilitano.
Jèiurnal du voleur.
La vie dont j'ai parlé plus haut, c'est entre 1932.
et 40 que je ·r aurai vécue. Cependant que je l' écri
vais pour vous, voici de quelles amours je suis préoc
cupé. Les ayant notées, je les utilise. Qu'elles servent
à ce livre.
J'ai mordu Lucien jusqu'au sang. J'espérais le
faire hurler, son insensibilité m'a vaincu; mais
je sais que j'irais jusqu'à déchiqueter la chair de
mon ami, à me perdre dans un carnage irréparable
où je conserverais la raison, où je connaîtrais l' exal
tation de la déchéance. « Que m'en croissent les
marques, me disais-je, des ongles et des cheveux
longs, des dents aiguës, la bave, et sous mes morsures
que Lucien conserve son visage indifférent, car les
sîgnes d'une trop grande douleur aussitôt me feraient
desserrer les mâchoires et lui demander pardon. »
Quand mes dents mordaient sa chair, mes mâchoires
se serraient jusqu'au tremblement dont tout mon
corps frissonnait. Je râle et pourtant j'aime, de
162
quelle tendresse, mon petit pêcheur du Suquet.
S'il s'allonge contre moi, aux miennes il emmêle
doucement ses jambes davantage ~onfondues par
l'étoffe très souple de nos pyjamas, puis il cherche,
avec beaucoup de soins, r endroit où blottir sa joue.
Tant qu'il ne dort pas, je sentirai contre la paroi très
sensible de m~n cou, le frémissement de sa paupière
et de ses cils retroussés. S'il éprouve aux narines
'quelques picotements, sa paresse, sa nonchalance
ne lui permettant de soulever sa main, pour se gratter.
il frotte son nez contre ma barbe, me donnant ainsi
de délicats coups de tête, comme un jeune veau qui
tète sa mère. Sa vulnérabilité est alors totale. Un
regard méchant, un mot trop dur de moi le blesse
raient, ou bien traverseraient sans laisser de traces
une matière devenue si tendre, presque molle, élas
tique. n arrive qu'une vague de tendresse montée
de mon cœur, sans même que je l'aie prévue, passe
dans mes bras qui l'étreignent plus fort et lui, sans
bouger la tête, appuie ses lèvres sur la partie de mon
visage ou de mon corps o4 elles sont en contact.
C'est la réponse automatique à la pression soudaine
de mon bras. A la vague de tendresse répond toujours
Fe simple bécot où je sens s' ~panouir à fleur de ma
peau la douceur d'un garçon simple et candide. A
ce signe je reconnais sa docilité . aux injonctions du
cœur, la soumission de son corps à mon .esprit~ Je
chuchote, ma. voix étouffée par le poids de sa tête . :
- Quand tu· es comme ça, anéanti contre moi,
j'ai l'impression de te protéger.
- Moi aussi, dit-il. Et il me donne vite un de ses
bécots-réporues.
- Quoi, toi aussi?
-J'ai, moi aussi, l'impression de te protéger.
- Oui? Pourquoi? Je te parais faible?
Dans un souffle, gentiment il me dit :
- Oui ... je te protège.
Après avoir baisé mes yeux fermés, il quitte
mon lit. Je l'entends qui ferme la porte. Sous mes
paupières se forment des images : dans l'eau claire,
des insectes gris, très agiles, qui se déplacent sur le
fond vaseux de certaines fontaines. Ils courent dans
l'ombre et l'eau claire de mes yeux dont le fond est
de la vase.
Je m'étonne q~'un corps si bien musclé, sous
ma chaleur se dissolve à ce p9int. Dans la rue, il
marche en roulant les épaules : · sa dureté a fondu.
Ce qui était arêtes vives, éclats, s'est adouci- sauf
l'œil qui brille dans la· neige éboulée. Cette machine
à donner des coups de poings, des coups de· boule,
des coups de pieds, s'étend, ·s'allonge, se déplie, à
mon étonnement prouve qu'elle n'était que dou
ceur contractée, bandée, plusieurs fois pliée sur elle
même, nouée, gonflée et j'apprends comment cette
douceur, cette souple docilité a répondre à ma ten
dresse se transformera en violence, en méchanceté si
la douceur n'était plus l'occasion d'être elle-même,
si ma tendresse cessait, par exemple si j'abandonnais
le gosse, si je retirais à la faiblesse la possibilité d'oc
cuper ce corps magnifique. Je vois ce qui com
manderait les sursauts. ·Quelle rage d'avoir de tels
réveils. Sa douceur se nouerait, se. contracterait, plu
sieurS fois se replierait sur soi-même pour former un
ressort terrible.
- Si tu me laissais, je deviendrais enragé, m'a-t-il
dit. Je serais le plus voyou des voyous.
Parfois j'ai peur que sa docilité à mon amour tout
à coup n'obéisse plus. Il faut beaucoup de prudence
et profiter vite de ce qu'il offre à mon bonheur. Vers
le soir quand Lucien me serre. dans ses bras et me
couvre de baisers le visage, une tristesse voile mon
corps. Mon corps dirait-on s'assombrit. Une ombre
le recouvre d'un crêpe. Mes yeux r~gardent en moi
même. Laisserai-je cet enfant se déprendre de moi?
Tomber de màn arbre; s'écraser au sol?
- Mon amour est toujours triste.
- c· est vrai, dès que je t'embrasse, tu deviens
triste. J'ai remarqué.
- Ça t'ennuie?
- Non, ça ne fait rien. Moi je suis gai à ta pl~ce.
En moi-même, je murmure :
- Je t'aime ... je t'aime ... je t'aime ... ·
Mon amour finira par sortir peut-être, me dis
je, de moi, emporté par ces mots, comme un toxique
l'est du corps par le lait ou la purge. Dans la mienne
je garde sa main. Le bout de mes doigts s'attarde
au bout des siens. Je coupe enfin le contact : je
l'aime encore. La même tristesse voile mon corps. Je
le vis ainsi pour la premi,ère fois : Lucien descendait
du S~quet pieds nus. Pieds nus, il traversait la ville,
entrait au cinémà. Il portait un costume d'une
élégance sans faute : un pantalon de toile bleue avec
tm maillot de matelot rayé blanc et bleu dont les
manches courtes étaient retroussées jusqu'à l'épaule.
J'ose écrire qu'il portait encore des pieds nus, tant
ils me semblèrent être les accessoires travaillés pour
compléter sa beauté. J'admirais souvent sa maitrise
et l'autorité que lui conférait, dans la foule vanitei.tSe
de cette ville, la simple et gentille affirmation ·de sa
beauté, de son élégance, de sa jeunesse, de sa force
et de sa gdce. Au centre de cette profnsion de
bonheur, il me parut grave et il sourit.
De la plante araucaria les feuilles sont rouges,
épaisses et duveteuses, un peu grasses et brunes.
Elles ornent les cinietières, la tombe des pêcheurs
morts depuis longtemps qui, durant des siècles,
se promenèrent sur . cette côte encore sauvage et
douce. Ils brunirent leurs muscles, déjà noirs; en
halant des bateaux et des filets. Ils portaie11t alors un
costume dont les détails oubliés changèrent peu :
une chemise très échancrée, un foulard multicolore
autour de leur tête brune et bouclée. Ils marchaient
pieds nus. Ils sont morts. La plante qui pousse aussi
dans les jardins publics me fait songer à eux. Le
peuple d'ombres qu'ils sont devenus continue ses
lutineries, son bavardage ardent : je refuse leur
mort. N'ayant d'autres plus beaux moyens de res
susciter un jeune pêcheur de 1730, pour qu'il vive
plus fort, je m'accroupissais au soleil sur les rochers
ou le soir dans l'ombre des pins et j'obligeais son
image à servir mon plaisir. La compagnie d'un
gamin ne suffisait pas· toujours à me distraire d'eux.
Un soir, je secouai les feuilles mortes- accrochées à
mes cheveux, à ma veste, je boutonnai mon pantalon
et je demandai à Bob :
. - Tu connais un type qui s'appelle Lucien?
- Oui,pourquoi? ·
166
- Rien. Il m'intéresse;
Le gars ne broncha pas. A dtons, il se débar
rassait des aiguilles de pin. Il frôla subtilement ses
cheveux pour sentir les brins de mousse, il sortit un
peu de l'ombre du bois pour regarder si du foutre
n'avait pas . éclaboussé son froc de soldat.
- C'est quel genre de type? dis-je.
- Lui? Un petit voyou. Il fréquentait des mecs
de la Gestapo.
Une fois de plus, j'étais le centt:e d'un tour
billon grisant. La Gestapo française contenait ces
deux éléments fascinants : la trahison et le vol.
Qu'on y ajoudt l'homosexualité, elle serait étince
lante, inattaquable. Elle possé~t ces trois vertus
que j'érige en théologales, capables de composer
un corps aussi dur que celui de Lucien. Que dire
contre elle? Elle était hors du monde. Elle trahis
sait (trahir signifiant rompre les lois de l'amour).
Elle se livrait au pillage. Elle s'exclut du monde,
enfin, par la pédérastie. Elle s'établit donc dans une
solitude increvable. Java devait m'en apprendre
beaucoup dont je parlerai.
- Tu es sftr de ce que tu dis?
Bob me regarda. D'un coup de tête, il rejeta ses
boucles brunes. Il marchait à côté de moi, dans
l'ombre.
- Puisque je te le dis.
Je fis le silence. Attentif je m'observais. En moi
déferlaient des vagues ·formées par le mot Gestapo.
Sur elles marchait Lucien. Elles portaiènt ses pieds
gracieux, son corps musclé, sa souplesse, son cou,
sa .tête couronnée de cheveux brillants. Je in' émer-
veillais de croire siéger au fond de ce palais de chair
le mal parfait, composant ce parfait équilibre de
membres, de torse, d'ombres et de lumières. Le
palais, lentement, s'enfonçait dans les vagues, il
nageait au milieu de la m,er qui b.at la côte où nous
marchions et lui-même, devenant peu à peu liquide,
devint elle-même. Quelle paix, quelle tendresse
m'accablaient en face d'une solitude si précieuse
dans un écrin si riche. J'eusse voulu m'endormir
sans dormir, sur ces vagues refermer mes bras.·
L'ombre du monde, du ciel, de la route et des
arbres entrait par mes yeux, s'établissait en moi.
- Et toi, t'as jamais eu l'idée d'entrer là-dedans
pour faire des coups?
Vers moi, Bob tourna un peu la tête. Son visage
tantôt lumineux, tantôt obscur, demeura impassible.
-T'es fou. Où que je serais maintenant? Au
bagne comme les autres!
Au bagne ou mort, comme les chefS de cette
organisation : Laffon, Bony, Clavié, Pagnon, La
bussière .. Ce qui m'avait fait détacher et conserver
ce morceau· de journal où sont leurs photographies,
c'est le désir d'en tirer nourriture pour une argu
mentation en faveur de la trahison. Or je lui ai
toujours prêté un visage radieux. Maurice Pilorge
au visage si clair, matinal, était faux comme uri
jeton. n. mentait. n me mentait et trahissait en sou
riant tous ses amis. Je l'aimais. Quand j'appris son
meurtre d'Escudero, je fus un instant assommé parce
que le drame, encore une fois, s'approchait de moi
jusqu'à me toucher, il entrait dans :Q1a vie, m'exal
tait, me donDait une importance (les voyous disent :
168
«Il ne se sent plus chier! &) nouvelle. Et je lui vouai
ce culte que je garde encore peut-être huit ans après
sa décollation. Durant le temps· qui va du meurtre
à la mort, Pilorge devint plus grand que moi.
Pensant aussi à sa vie tranchée, à son corps pourris
sant, c'est quand je pus dire : « Pauvr' môme •, que
je l'aimai. Alors, j'acceptais qu'il me ftît nôn un
exemple, mais une aide pour parcourir une route
jusqu'à un ciel où j'espère le joindre Ue n'écris pas
le rejeindre). , .
J'avais sous les yeux des visages (sauf celui de
..:..abussière) ennuyés, détendus par de nombreuses
peurs et par la lâcheté. Contre eux ils avaient la
mauvaise qualité du papier, du tirage, d'avoir été
saisis aux instants pénibles. Ils avaient la mine de
gens pris au piège, mais à celui qu'ils se sont tendu,
aU. piège intérieur. Sur la très belle photo qui le mon
tre dans_sesbandes VelpeauWeidmann blessé par le
flic qui l'arrêta, c'est aussi une bête prise au piège,
mais à celui des hommes. Contre lui, sa propre vérité
ne se retourne pas pour enlaidir sa gueule. Ce que j'ai
vu et que je vois quelquefois quand je le regarde, sur
le portrait de Laffon et de ses amis, c'est le retourne
ment d'eux-mêmes, contre eux-mêmes.
- Un véritable traître, un traître par amour, me
dis-je alors, n'a pas l'air faux.
Chacun des hommes dont je parle aura connu
des périodes de gloire. Ils étaient alors lumineux.
J'ai connu La bussière, je l'ai vu sortir avec des maî
tresses, des voitures somptueuses. Il était stîr de soi,
établi dans sa vérité, tranquille au centre de son ac
tivité de mouchard bien payé. Rien ne le torturait.
I6g
- Des scrupules, des sentiments qui provoquent
chez d'autres tant de troubles que leurs visages
dénoncent, laissent à Lucien intacte sa candeur, me
dis-je.
Bob . espérait, en me le décrivant comme un
salaud, me détacher de lui. Il m'eût à lui plutôt
davantage attaché. Amoureusement je l'imaginais
« descendre • et torturer. J'avais tort. Il ne trahit
jamais. Je lui demandai s'il accepterait de mener avec
moi ma vie, même dans ce qu'elle présenterait de
dangereuX, il me regarda dans les yeux et je ne vis
jamais regard plus frais. C'était une ·source noyant
ml.e prairie déjà humide où poussent des myosotis
et cette graminée qu'on appelle dans le Morvan
l'herbe tremblante. Puis il me dit :
-Oui.
- Je peux compter sur toi, sur ton amitié.
Même regard et même réponse.
-Je mènerai la même vie que toi, sauf quéje ne
veux pas voler.
-Pourquoi?
:.._ Non. J'aimerais mieux travailler.
Je me tus. .
- Si je te quittais, dis-tu, tu deviendrais un bandit,
pourquoi?
- Parce que j'aurais honte de moi.
Quelques jours plus tard, je lui dis :
- Tu sais, il faudra qu'on s'arrange avec ce qui
reste. On n'a presque plus de fric.
Lucien marchait en regardant le sol.
- Si seulement on trouvait un truc à faucher,
dit-il ..
I']O
Je pris garde, afin de ne pas le briser, à la fragilité
du mécanisme qui lui fit prononcer une telle parole,
à ne rien dire de trop brutalement victorieux. Je
parlai d'autre chose. Le lendemain d'une visite à
G. H. il se fit plus précis.
G. H. habite un appartement qu'il meubla en
quatre jours, lors de l'entrée à Paris des Allemands.
Avec trois de ses amis ayant revêtu l'uniforme de la
Wehrmacht (uniformes dérobés par des putains
aux soldats écrasés par la fatigue, l'alcool et l'amour)
il pilla quelques ha tels particuliers. de Parisiens en
fuite. Son camion bondé faisait des voyages de Passy
au garage. Maintenant il possède les meubles, les
tapis. De telles moquettes, me dis-je, où par les
pieds m'entre la discrétion, établissent le silence -
la solitude même et la quiétude. qu'offre le cœur
d'une mère: On y peut prononcer les pires mots, y
préparer le plus abominable des crimes. Les lustres
sont entassés dans son appartement. ·Des amis· qui
avaient une égale part de butin, deux sont morts,
tués en Italie à la suite de Darnand. L'autre vient
d'être condamné aux travaux forcés . à perpétuité.
Ces deux morts et la condamnation ont sanctifié
le droit de propriété de G. H. Ils l'ont authentifié.
Stîr - ou non - de n'être jamais découvert, il
marche sur ses tapis, se prélasse dans ses fauteuils,
avec une autorité qu'il n'avait pas enëore ..
- Qu'ils y viennent me déloger, me dit-il.
n tire sa force de la certitude de son droit d'occuper
ces meuble5 conquis, ces somptueuses dépouilles
que Lucien admire. L' appartem~nt, en tant que fait,
action continuant à s'accomplir appartient au drame.
171
Il est le tabernacle infiniment précieux où veille le
témoin, Depuis que je connais ces morts, moi-même
j'entre chez G. H. avec plus d'assurance, avec moins
d'émerveillement. Chaque objet n'a plus l'air
d'appartenir à un autre maître, d'être sou_mis à une
autre ~me. Tout ici est bien définitivement acquis
à son actuel possesseur. Quand il en sortit, dans
l'escalier Lucien me dit ;
- Avec ce type, ça doit être marrant de travailler.
- Quel travail? ·
-Le sien!
-Lequel?
- Eh bien, tu le sais bien, le vol.
Peut-être Armand vit-il dans un luxe pareil
ou fut-il fusillé. Quand les Allemands occupèrent
la France, où il était revenu, il était naturel qu'il
entr~t dans la Gestapo. Je l'appris par un inspecteur
qui, lors d'une arrestation, trouva sur moi sa photo.
C'est là qu'il devait aller et j'eusse dû l'y suivre. Son
influence m'y conduisait.
(Une grande partie de ce journal étant égarée, je
ne puis me souvenir des mots par quoi se rappelait à
moi l'aventure d'Albert et de D., dont, sans y prendre
part, je Jus le témoin. Je, ne me sens pas la force d'en
entreprendre un nouveau récit, mais une sorte de res
pect pour le ton tragique qu'ils donnèrent à leur amour
me fait un devoir de le citer. Albert avait vingt ans. Il
venait du Havre. D. le rencontra à la Santé. Quand
ils en sortirent ils vécurent ensemble. Les Allemands
étant en France, D. fut admis dans la Gestapo. Un
172
jour, dans un bar, il tua d'un coup de revolver un officier
allemand qui se moquait de son. ami. Dans le désordre
il eut le temps de passer à Albert son arme.
- Planque le Jeu.
- Tire-toi. Tire-toi, Dé dé 1
Avant qu'il eîu fait cinquante mètres un barrage
l'empêcha de s'enfuir. Sans doute entrevit-il avec une
fulgurante vitesse les tortures qu'il subirait.
___, Passe-moi le revolver, dit-il à Albert. Alben
refusa.
- Passe-le-moi, je te dis, ;e veux me descendre.
Il était lrop tard, les Allemands étaient auprès d'eux.
- Bébert, je veux pas qu'ils me prennent vivant.
Tue-moi.
Albert le tua d'une balle dans la ttfe puis il se
suicida.
Quand je rédigeai ce fragment perdu du journal,
je Jus longtemps hanté par la beauté d'Albert, coiffé
toujours de cette casquette de la marine fluviale (dont
le ruban noir est broché de fleurs). D. dans Montmartre
promenait ses bottes avec son insolence. Ils se querellaient
tout le temps ( D. avait alors quarante ans), jusqu'à cette
mort, à laquelle je n'assistai pas. Selon la forme que
d'abord je donnai à ce récit, je l'eusse fait servir à j'ignore
quelle conclusion morale. Je n'éprouve en moi nulle
Jervev.•r qui me permette de le récrire.)
Je sais le calme extraordinaire au moment d'ac
complir le vol et la crainte qui l'accompagne. Mon
corps a peur. A la devanture d'un bijoutier :tant que
je ne suis pas à l'intérieur, je ne crois pas que je
volerai. A peine entré et je suis sûr que je sortirai
173
. avec un bijou : une bague ou les menottes. Cette
certitude se traduit par un long frisson qui me laisse
immobile mais va de la nuque aux talons. Il s'épuise
à mes yeux dont il sèche les bords. Mes cellules,
semble-t-il, se transmettent une onde, un mouve
ment ondulatoire qui sont la substance même du
calme~ Je me pense du talon à la nuque. J'accompagne
l'onde. Elle est née de la peur. Sans elle il n'y aurait
pas ce calme où baigne mon corps- où atteint mon
corps. Il me faut une grande attention pour ne pas
m'enfuir. En sortant du magasin, j'aurai beaucoup
de mal à courir ou seulement marcher vite. Une
sorte d'élastique m'y retient. Mes muscles sont lourds,
serrés. Mais une surveillance très aiguë les dirige
dans la rue. Je vois mal Lucien dans une telle posture.
Défaillerait-il? Et lors d'un ~briolage? La serrure
fracturée, dès que je l'ai poussée la porte écarte en
·moi un amas de té~èbres, plus exactement, une buée
très épaisse où mon corps est appelé à entrer. J'entre.
Pendant une demi-heure je vais opérer, si je suis
seul, dans un monde qui sera l'envers du monde
habituel. Mon cœur bat très fort. Jamais ne tremble
ma main. La peur ne me quitte pas une seconde.
Je rie songe pas précisément au propriétaire du lieu,
mais tous mes gestes l'évoquent à mesure qu'ils le
voient. Je baigne dans une idée de propriété quand
je saccage la propriété. Je recrée le propriétaire ab
sent. Il vit non en face, mais autour de moi. C'est
un élément fluide que je respire, qui entre en moi,
qui gonfle mes poumons. Le début de l'opération va
sans trop de peur. Elle arrive dès que j'ai enfin décidé
de partir. La décision naît quand l'appartement ne
174
cont.ent plus aucun coin secret, quand j'ai pris la
place du propriétaire. Et ce n'est pas forcément dès
que j'ai découvert le trésor. Guy s'attable presque
toujours et mange dans la cuisine ou le salon pillé.
Certains casseurs vont aux chiottes après le sac. Je
ne supporte pas l'idée de Lucien soumis à de tels
rites. Sa nature n'est pas religieuse. Le trésor décou
vert il faut sortir. La peur alors envahit mon corps.
Je voudrais tout précipiter. Non me précipiter,
aller plus vite, mais faire que tout, magiquement,
se presse. Que je sois hors d'ici et très loin, mais
quels gestes faire pour aller plus vite? Les plus lourds,
les plus lents. La lenteur amène la peur. Ce n'est
plus mon cœur, mais tout mon corps qui bat. Je ne
suis qu'une immense tempe, la tempe bourdonnante
de cette chambre pillée. Il m'est arrivé de préférer
m'endormir là, une heure derrière une porte, pour
me calmer, plutôt que descendre dans la rue et me
sauver, car bien que je sache n'être pas suivi, je
multiplierai les zigzags, je passerai par des rues, je
reviendrai sur mes pas, comme si je voulais brouiller
une piste. Après un vol rapide, c'est encore plus
émouvant :je vais plus vite, j'accélère, les sections
composant les lignes brisées sont plus brèves. Je suis
emporté, dirait-on, par l'allure même avec laquelle
j'accomplis le vol. Je ne supporterais pas que Lucien
s'expose ainsi. Son allure n'est pas furtive. Dans ses
mouvements, dans son comportement, nous retrou
vons comme une légère hésitation, une retenue,
comparables à cette retenue des dernières syllabes au
coin de la bouche humide des jeunes Américains.
Lucien est pudique.
175
Un jour, je menaçai de le quitter.
- Ça va un moment, mais tout va craquer. Tes
caprices, j'en ai marre.
Sans l'embrasser; je sortis. Pendant trois jours je
refusai de le voir. Il ne se plaignit jamais.
- Comment me débarrasserai-je de lui, me deman
dai-je, alors? Des scrupules me visitèrent, m' assom
brirent, empoisonnèrent, avec mes pensées, le cours
d'une vie déjà très inquiète. J'~spérais qu'il se jette
rait à mon cou. J'attendis un miracle, mais il tallait
un orage pour découvrir ce ciel. Le soir du troisième
jour, j'entrai dans sa chambre. ·
- Tu n'as pas été bouffer?
- J'avais plus le sou.
-Tu pouvàis pas m'en demander!'
- Je croyais que tu voulais plus m'en donner.
' Il parla simplement, puis il se tut. Il ne tenta rien
pour se raccrocher à la vie. Son i.nsensibili~ à son
propre malheur m'exaspérait.
- Peut-être ·brûle-t-il de le faire, pensai-je, seu
)ement son manque d'imagination l'empêche de
trouver les. gestes qu'il faut.
Tout à coup, il me parut muré dans un souterrain
d'où il ne pouvait faire entendre sa voix- une voix
sans doute très discrète et très douce. C'était un
paralytique dont l'âme se désole au fond d'un corps
immobile. Mais ce qui acheva de fondre ma rigueur,
c'est que je me souvins d'un mot qu'il m'avait dit à
propos de son épaule démise : « C'est pas de ma faute. •
Il avait prononcé d'un ton si humble cette excuse
que je crus dans la nuit le deviner rougir.
, - Je ne peux pas, me dis-je ~ors, laisser ce pauvre
176
gosse tout seul. Il peut se souvenir de m'avoir dit
une telle phrase et il saura que j'ai un cœur de
pierre.
Quand deux minutes plus tard il était dans mes
bras, j'empoignais ses cheveux pour relever son
visage qu'il avait enfoui dans mon cou, Je vis qu'il.
pleurait. Pendant ces trois jours, il av:ut connu la
détresse totale. J'éprouvais alors la paix avec mon
âme, d'apporter la paix à cet enfant. J'étais fier d'être
la cause des larmes, de la joie et de la douleur d'un
gosse. Par ma grâce, il était une sorte de joyau que
ses pleurs et sa peine durdssaient jusqu'au scintil
lement. Son désespoir l'embellissait et son retour à
la vie. Ils le rendaient précieux. Ses larmes, ses san
glots sur mon cou prouvaient ma virilité. J'étais son
homme. A peine eut-il épongé son visage, allongé
près de moi sur le lit, Lucien déf:usait l'our
let de mon oreille. Il le roulait, le déroulait, le
cassait.
- Il veut prendte un faux pli, dit-iL
Il abandonna l'oreille pour ma joue, pour mon
front qu'il plissa avec ses doigts cruels. (Ses d9igts
pétrissent ma peau avec une dure précision. Son
geste n'est pas machinal. Lucien porte une attention
très grande à ce qu'il fait.) Il semblait m'essayer
plusieurs visages dont aucun ne le satisfaisait. Je me
laissais travailler par ce gosse à qui le jeu permet que
plus de détresse encore sorte de lui. Inventer ces
rides, ces creux, ces bosses, l'amusait, mais semblait
l'amuser gravement. Il ne riait pas. Sous de tels
doigts inventifS, j'éprouvais sa bonté. Par eux, il me
paraissait béni d'être pétri, chantourné et j'éprou-
177
Journal du voleur.
vais ce que la matière doit porter d'amour à qui
la façonne avec tant de ioie.
- Qu'est-ce que tu fais à ma joue?
Ma question est loi.titaine. Où suis-je? Que . se
passe-t-il ici, dans cette chambre d'hôtel, sur un lit
de cuivre? Où suis-je? Ce qu'il fait m'est indifférent.
Mon esprit se repose. Tout à l'heure cet avion qui
ronfle va s'écraser au sol. Je resterai là, mon visage
enfin dans son cou. Il ne bougera pas. Je serai pris
dans l'amour, comme on l'est dans la glace, ou la
boue, ou la peur. ·
Lucien tripotait, triturait ma peau~ mes sourcils,
mon menton, nia joue. J'ouvris les yeux plus larges,
je le regardai et, sans sourire, car je n'en avais pas
la force, je lui dis avec tristess.e (je n'avais pas non
plus la force de changer de ton) :
- Qu'est-ce que tu fais à ma joue?
-J'y fais des nœuds.
Il répondit simplement, comme on parle d:une
chose naturelle à quelqu'un qui devrait comprendre,
ou qui ne comprendra jamais une chose aussi simple,
aussi mystérieuse. Sa voix était un peu sourde.
Quand il remonta mon sourcil pour le malaXer,
j'éloignai un peu la tête. Il tendit les mains pour la
reprendre, la rapproch~ de lui. Je l'éloignai encore.
Il tendit les bras et appela plaintivement, presque
comme un bébé :
- Jean, je t'en prie; laisse-moi.
- Tu me fais mal.
- Rien qu'un petit peu, mon petit Jean. Un
petit peu ton petit sourcil.
Je comprends ce qui lie le sculpteur à sa terre,
le· peintre à ses couleurs, chaque ouvrier à la matièrè
qu'il travaille, et la docilité, l'acquiescement de la
matière aux gestes de celui qui l'anime, je sais quel
amour des doigts passe dans ces ·plis, ces trous, ces
bosses.
L'abandonnerai-je? Lucien m'empêcherait de vi
vre. A moins que sa tranquille tendresse, sa pudeur
effarouchée ne deviennent sous mon soleil d'amour
un tigre ou un lion. S'il m'aime me suivra-t-il?
- Que. deviendrait-il sans moi?
Orgueilleux,· il refusera de retourner dans sa
famille. Auprès de moi, il aura pris des habitudes
de paresse et de luxe. Ira-t-il dans les bars? Il de
viendra méchant, cruel par vengeance,· par défi, par
haine de tous les hommes. Au monde, entre tant
d'autres, un malheur m'est indifférent, mais je souffre
à l'idée de ce gosse prenant le chemin de la honte. Au
bord de sa pente mon amour s'exalte. Sur. le point
de finir, il allume chaque soir l'apothéose du soleil
couchant.
- Que deviendra-:t-il?
La douleur déferle sur moi, me recouvre. Je
vois Lucien : ses doigts· gourds, violets, pesants;
sensibles, gelés jusqu'à l'os, s'ouvrent avec peine
pour entrer dans les poehes aux bords crasseux et
raides du pantalon; je le vois sur place battre la
semelle, sous le froid sec, devant les cafés où l'on
n'ose entret:, peut-être de ses pieds endoloris naîtrait
il une. danse nouvelle, une parodie. Il remonterait
le col de son veston. Malgré le vent qui geÏce ses
lèvres il sourira aux vieux. pédés. La douleur déferle
sur moi, mais quel bonheur dans mon corps et mon
179
cœur répand ces parfums quand, par la même pensée
qui me fait l'abandonner, je le sauve de tout le mal
auquel je le voue? Il ne me haïra pas. De nauséa
bondes bouffées de mon Espagne remontent à mes
narines.
Puis-je faire mieux que le ·placer, durant quelques
pages, dans l'une des plus humiliantes postures que
je connusse? Un maladroit, puéril, et peut-être
orgueilleux sentiment de rédemption me fait croire
que je. me soumis à tant de hontes afm qu'elles soient
à lui-même épargnées. Mais, pour que l'expérience
soit plus efficace je ferai un ·instant revivre Lucien
dans ma peau misérable. Dans un livre intitulé
Miracle de la Rose, d'un jeune bagnard à qui ses
camarades crachent sur les joues et sur les yeux, je
prends l'ignominie de la posture à mon compte, et
parlant de lui je dis : «Je ... ,. Ici c'est l'inverse. Il
pleuvait. Avec d'autres clochards sans noblesse,
Lucien était accroupi contre un bloc de pierre, dans
un terrain vague près du port, où l'on tolérait les
mendiants. Chacun y faisait de brindilles un feu
minuscule où il réchauffait du riz, des haricots d'une
distribution à la porte des casernes, rapportés dans
une boîte en fer-blanc. De venir des soldats magni
fiques parmi lesquels il eût été le plus beau, laissée
181
par eux, mélangée par leur pitié ou leur dédain me
lés à elle, cette nourriture, cette soupe innomma~le
se pétrifiait pour passer dans sa gorge. Son cœur était
serré. Ses larmes retenues durcissaient ses paupières .
. La pluie avait éteint tous les feux qui fumaient
encore. Les mendiants protégeaient leur soupe comme
ils pouvaient, la boîte cachée sous un pan de la veste,
sous un sac jeté sur leurs épaules. Le terrain vague
étant placé en contre-bas d'un mur soutenant le
boulevard qui rejoint les Ramblas, les promeneurs,
appuyés au parapet, dominaient une véritable cour
des Miracles où, à tous moments, on assistait à de
maigres disputes, à de maigres bagarres, à de pauvres
transactions. Chaque acte était une parodie. Les
pauvres sont grotesques. Ce qu'ils faisaient ici
n'était qu'un reflet déformé d'aventures sublimes qui
se poursuivaient peut-être dans de riches demeures,
sur des êtres dignes d'être vus et entendus. Les men
diants qui se battaient et s'insultaient atténuaient la
violence de leurs gestes et de leurs cris afin que par
elle ils ne se parassent d'aucun attribut noble, réservé
à votre monde. Les autres méndiants regardant ces
batailles posaient sur elles un œil léger car celUi-ci
encore ne doit être qu'un reflet. A une boutade, à
une insulte sonore et drôle, à un soudain afflux
d'éloquence comme à un coup habilement, trop
savamment donné, ils refusaient le sourire ou le
mot admiratif. Au contraire, mais en silence, et
dans le secret de leur cœur, ils le blamaient comme
s'il se ftît agi d'une incongruité. C'en était une, que
refusait leur pudeur. Par exemple aucun pauvre
n' etît dit à l'autre, sur un ton pitoyable : « Pauvre
182
vieux, va. Ça passera. )) Ces messieurs avaient du
tact. Pour leur sécurité; afm d'éviter toute fêlure
par où fût entrée la détresse, · ils observaient une
indifférence proche de la plus extrême politesse.
Leur langage gardait la retenue des classiques. Se
sachant ombres ou reflets, déformés et malheureux,
ils travaillaient pieusement à posséder la discrétion
malheureuse des gestes et des sentiments. Ils rie
parlaient pas à voix basse, mais sur im ton intermé
diaire entre bas et haut. La scène que je veux décrire
se passait dans la pluie, mais même à midi, squs le
soleil de juillet, sur eux la pluie semblait tomber
doucement et les faire grelotter. Parfois, un soldat
paraissait. Il disait quelques mots en espagnol, et
cinq ou 'six des plus humbles, des plus vieux et des
plus laids, se précipitaient misérablement : le soldat
en emmenait deux jusqu'au lavoir où ils tordaient
et étendaient du linge. A ces appels, Lucien ne répon•
dait jamais. n regardait devant soi, et du fond d'une
guérite de tristesse, au loin la mer se mouiller. Ses
yeux étaient fixes. Il était sûr de ne jamais sortir de
ce rêve. La crasse précisait ses traits. La sueur ren
dait son visage huileux, lisse, parfait pour l'objectif.
Il se rasait rarement et mal, savonnant sa barbe avec
sa main. N'ayant pas, comme moi-même à cette
époque, coupé les câbles qui retiennent captif
celui dont la seule chance -est le détachement, il
demeurait en rapport avec votre monde par sa
jeunesse, par sa beauté, par son souci de l'élégance,
par sa faim, par son besoin de gloire terrestre. Il
m'est douloureux de le dégrader. Ma joie serait
grande de le pouvoif nommer fripon, fripouille,
183
canaille, crapule, voyou, filou, jolis noms chargés
d'évoquer ce que par dérision vous appelez un jolt
monde. Or ces mots chantent. Ils fredonnent.· Ils
évoquent aussi pour vous les plus doux et lestes plai
sirs puisqu'en sourdine, les faisant précéder ou smvre
de tendre, cher, adorable ou bien-aimé qu'ils attirent
subtilement, vous les murmurez à vos amants. Que
Lucien se désespère et que j'en souffre! Déchiré le
voile de la pudeur, montrées les parties honteuses,
je connais, le feu aux JOUes, le besoin de me cacher ou
de mounr, mais Je crois qu'affrontant ces pénibles
malaises et m'y maintenant, Je serai par l'impudeur
mis au fait d'étranges beautés. 0' emploie ce mot à
tout hasard car je suppose découvrir un monde plus
clair où sans gêner l'émotion, sans gêner l'amour,
un rire discret -- et futile -- sera permis.) Lucien
souffrait, mais squrdement car il macérait. S'il
regardait ses mains sales, quelquefois un sursaut.
de rage le précipitait à une fontaine. Il s'y lavait
le torse cow::ageusement, puis .les pieds, les mains,
il se débarbouillait et se peignait les cheveux avec
un petgne édenté. Cette tentative pour vous rejoin
dre était vaine. Quelques JOUrs après la crasse rongeait
son courage. De plus en plus la bise le glaçatt, la
faim l'affaiblissait -- non de la noble faiblesse des
langueurs maladives : son corps restait aussi beau
et il ~ pouvait s'en targuer car c'eût été de l'inso
lence -- une odeur affreuse l'éloignait de vous.·
fai dit assez ce qu'il devenait. Passèrent des
touristes français qui se penchèrent sur le parapet.
Un paquebot faisant escale à Barcelone, ils étaient
descendus à terre pour quelques heures. Étrangers à
184
ce pays, vêtus de belles gabardines, et riches, ils
s'étaient en eux-mêmes reconnu le droit de trouver
pittoresques ces archipels de misère dont la visite
était peut-être le but secret et non avoué, de leurs
croisières. Sans souci de les blesser, ils tinrent au
dessus des mendiants un dialogue précis, dont les
termes étaient nets, presque techniques.
- L'accord est parfait entre la tonalité des cids
et les teintes un pee verdatres des loques.
- ... ce côté Goya ...
- Le groupe de gauche est très curieux à observer. Il
y a des scènes de Gustave Doré dont la composition ...
- Ils sont plus heureux que nom.
- Ils ont un côté plus sordide que ceux de Bidon-
ville, vous vous souvenez, à Casa? Il faut dire que le
vêtement marocain donne à un simple mendiant
une dignité qu'un Européen. ne possédera jamais.
- Nous les trouvons en plein engourdissement.
Il faudrait les voir par beau temps.
- Au contraire, l'originalité des poses.
Du fond de leurs chauds capitons, les promeneurs
observaient cette population recroquevillée, le men
ton aux genoux, mal abritée du vent et de l'eau.
Jamais dans mon cœur je ne reconnus la haine o~
l'envie à l'égard des riches qui s'écartaient de nous
avec dégoftt. La prudence nous conseillait les senti
ments étouffés : la soumission, la servilité. Les riches
obéissaient aux lois de Ll richesse. Quand il les vit
s'approcher, Lucien éprouva une sorte d'angoisse.
C'était la première fois qu'il voyait venir des hommes
examiner ses mœurs, ses anomalies, ses étrangetés.
D'un coup, vertigineusement, il tut précip,i,~ au
185
fond de l'innommable et cette chute, lui coupant le
souffle, fit son cœur bondir. Entre les mains gantées
de ces gens il voyait luire méchamment l'objectif
cruel des appareils photographiques. Quelques
mendiants comprenaient le français mais lui seul
distinguait les nuances entremêlées d'insolence et
de bienveillance autoritaire. Chacun se défit avec
ennui de ses couvertures ou de ses haillons, et redressa
un peu la tête.
- Vous voulez gagner ... ?
Comme les autres, Lucien se mit debout, s'accouda,
s'accroupit, selon les scènes que voulaient fixer les
touristes. Il sourit même, comme on le lui comman
dait, à un vieux mêndiant, et il supporta qu'on
emmêlât et qu'on les rabattît sur son front mouillé
ses cheveux sales. Lés poses furent longues car le
temps était sombre. Les touristes se plaignirent de
la lumière mais ils louèrent la qualité de leurs pel
licules. Si les mendiants éprouvaient la naïve vanité
de servir un pittoresque sans quoi l'Espagne serait
moins belle, Lucien sentait déborder la. honte, et le
noyer. Ils appartenaient à un site illustre. Moi-même,
à Marseille, quand j'avais seize ans, au milieu d'autres
gosses attendant les messieurs qui nous choisiront;
savais-je que je servais à composer ce groupe de quinze
ou vingt voyous qu'on vient voir du bout du
monde et qui sont l'élément extensible mais essen
tiel formant la ville chère aux pédés? J'en connais
quelques-uns qui ont mon âge et s'ils me rencontrent
ils disent :
- Oh! oui, je me souviens, t'étais de la rue
Bouterie, ou : « T'étais du cours Belsunce. »
x86
Par un. surcroit de platitude, les clochards se
disposèrent dans les endroits les plus sales, dédai
gneux de la moindre précaution pour leur per
sonne, Lucien s'était assis sur une marche trempée,
les pieds dans une autre mare. n ne tentait plus
aucun effort pour regagner votre monde, il se déses
pérait. Sa pitoyable image était destinée à illustrer
le voyage d'un amateur millionnaire.
- Vous, je vous ai pris cinq fois, dit un homme. ll
tendit dix pesetas à Lucien qui remercia en espagnol.
Les mendiants montrèrent une gratitude et une
joie pjscrètes. Si quelques-uns allèrent boire, les
autres reprirent leur position repliée, semblant
dormir, en réalité séa:étant une sorte de vérité qui
sera leur et qui les sauvera : le dénuement à l'état pur.
Cette scène n'est que l'une d'entre beaucoup
par quoi je voudrais que se purifiât l'idée de Lucien
afin d'arriver parfaite, et digne d'un bonheur que
je lui gagnais alors.
Ce que je sais de lui : la tendresse, la gentillesse,
la vulnérabilité, plutôt -que des qualités, des défauts
(mais comme on dit le défaut de la cuirasse), me le
proposant dans ces postures où son malheur serait
tel qu'il se tuerait. Cependant, pour l'aimer plus
que moi-même faut-il que je le sache faible, fragile
afin de n'être jamais tenté (contre moi) de l'aban
donner. Mes aventures le servent. Je les ai vécues.
A l'image que je veux de Lucien je donne de tra
verser, cruellement, les mêmes épreuves. Sauf que
c'est mon corps qrii les aura souffertes, et mon esprit.
Puis, à partir d'elles, je formerai de lui une image
qu'il imitera.
Je viens de mal décrire cette opération qui consiste
à prendre pour soi la peine des autres mais, outre
que j'en distingue assez confusément le mécanisme,
c'est trop tard, je suis trop las pour que j'entre
prenne de vous le montrer mieux.
Afin, non d'installer Lucien dans le bonheur,
mais pour qu'il émette du bonheur, je veux le
travailler selon une image de lui que j'aurai prépa
rée, amenée, esquissée d'abord par mes propres
aventures. Ainsi peu à peu l'habituerai-je à les
entendre, à me savoir pétri d'elles, à lui-même en
parler sans rougir, sans qu'il m'en plaigne ou s'en
attendrisse, car il doit savoir que je décide qu'il
bénéficiera d'elles. J'exige donc qu'il connaisse ma
prostitution, et qu'il la reconnaisse. Qu'il connaisse
le détail de mes plus vils larcins, qu'il en souffre et
qu'il les accepte. Qu'il sache encore mon origine
et ma pédérastie, ma lâcheté, mon étrange imagina
tion qui me veut comme mère une vieille voleuse à
la face blafarde et sournoise; mon geste pour deman
der l'aumône; ma voix que je cassais, voilais, selon
une convention reconnue par 1~ mendiants et les
bourgeois; ma façon inventée, ingénieuse d' accos
ter les pédés; mes allures de tapette énervée; ma
honte devant les beaux garçons; la scène où l'un
d'eux refusa ma tendresse pour le toupet et la grâce
d'un voyou; une autre où le consul de France se
boucha le nez en me voyant entrer et qu'il me fit
jeter à la porte; enfin ces interminables voyages à
travers l'Europe poursuivis dans les haillons, dans la
faim, dans le mépris, la fatigu~ et les amours viciées.
!88
Quand de Stilitano j'eus été abandonné près de
San-Fernando ma détresse fut encore plm grande,
plus profond le sentiment de ma pauvreté. (Parlant
des pauvres les Arabes disent « Meskine ». J'étais
mesquin.) Ce n'était plus même son souvenir que
je transportais avec moi mais l'idée d'un être fabu
leux, origine et prétexte de tous les désirs, terrible
et doux, lointain et proche au point de me contenir
car, étant maintenant rêvé, il avait, encore que bru
tal et dur, l'inconsistance gazeuse de certaines nébu
leuses, leurs dimensions gigantesques, leur éclat
dans le ciel et jusqu'à leur nom. Terrassé par le soleil
et la fatigue mes pieds foulaient Stilitano, la pous
sière que je soulevais c'était sa matière impalpable
cependant que mes yeux brftlés cherchaient à per
cevoir les plus précieux détails d'une image de lui
plus humaine et aussi inaccessible.
Pour obtenir ici la poésie, c'est-à-dire communiquer
au lecteur une émotion que J' i~norais alors- que j'ignore
encore- mes mots en appellent à la somptuosité char
nelle, à l'apparat des cérémonies d'ici-bas, hélas non à
l'ordonnance. qu'on voudrait rationnelle, de la n8tre,
mais à la beauté des époques mortes ou moribondes.
J'ai cru, en l'exprimant, la débarrasser de ce pouvoir
qu'exercent les objets, les or._(!anes, les matières, les mé
taux, les humeurs, auxquels lon,~?temps un culte fut
rendu (diamants, pourpre, sang, sperme, fleurs, ori
flammes, yeux, ongles, or, couronnes, colliers, armes,
larmes, automne, vent, chimères, marins, pluie, crlpe ),
et me défaire du monde qu'ils signifient (non de celui
qu'ils nomment mais de celui qu'ils évoquent et dans
quoi je m'embourbe), ma tentative reste vaine. C'est
toujours à eux que f ai recours. Ils prolifèrent et me
happent. Par leur faute je traverse les couches généa
logiques, la Renaissance, ,[e Moyen Age, les époques
carolingienne, mérovingienne, byzantine, romaine, les
épopées, les invasions, afin de parvenir à la Fable où
toute création est possible. · '
Je me demandais ce que peut cacher ce voile
de salive, le sens secret de l'onctuosité et de la
blancheur de son crachat, non maladif, au contraire,
d'une émouvante vigueur, capable de provoquer
des débauches d'énergie. (Ému au hasard de lec
tures, par la rencontre de termes évoquant la reli
giosité, tout naturellement je m'en servais pour
songer à mes amours qui d'être ainsi nommées pre
naient des proportions monstrueuses. Avec elles
je m'engouffrais dans une aventure originelle gou
vernée par les forces élémentaires. Peut-être l'amour
pour me créer mieux me remettait-il au fait de tels
éléments qui appelaient les mots troublants qu'on
emploie pour les nommer : cultes, cérémoniaux,
visitations, litanies, royauté, magie... Par un tel
vocabulaire, par l'univers informe qu'il propose et
que je contenais, j'étais dispersé, anéanti.) Dans ce
désordre, dans cette incohérence, de village en vil
lage je mendiais.
Le long des côtes espagnoles, tous les trois ou
quatre kilomètres, les douaniers ont fabriqué de
petites huttes d'où l'on peut surveiller la mer. Un
soir quelqu'un entra dans celle où je m'étais allongé
pour dormir. Quand j'étais misérable, marchant
190
dans la pluie ou le vent, la plus petite anfractuosité,
le moindre abri devenait habitable. Quelquefois
je l'ornais d'un savant confort tiré de ses particula
rités : une, loge de théâtre, la chapelle d'un cime
tière, une caverne, une carrière abandonnée, un
wagon de marchandises, que- sais-je? Obsédé par
l'idée de logis, selon sa propre architecture, en pen
sée, j'embellissais celui que je venais de choisir.
Quand tout m'était refusé, je désirais être fait pour
les cannelures des fausses colonnes ornant les façades,
pour les cariatides, pour les balcons, pour la pierre
de taille, pour cette lourde assurance bourgeoise
qui s' e~prim• par eux.
- Il faudra que je les aime, me disais-je, que je
les chérisse, que je leur appartienne afin qu'ils
m'appartiennent et que l'ordre qu'ils épaulent soit
le mien.
Hélas, je n'étais pas encore fait pour eux. Tout
m'en écartait, empêchait cet amour. Il me manquait
le goût du bonheur terrestre. Aujourd'hui que je
suis riche mais las je prie Luden de prendre ma place.
Plié en deux, recroquevillé dans mon paletot
afin d'échapper à l'humidité de la mer, j'oubliais
mon corps et sa fatigue en imaginant pour la hutte
de joncs et de roseaux ces détails qui en feraient
une habitation parfaite, construite exprès pour abri
ter l'homme qu'en quelques minutes je devenais
afin que mon âme soit d'accord avec le site- la
mer, le ciel, les rochers, les landes- et la fragilité
de la construction. Un homme buta contre moi. Il
jura. Je n'avais plus peur la nuit, au contraire. C'était
un d'ouanier d'une trentaine d'années. Armé de
191
son fùsil il venait poui épier les pêcheurs ou les ma
rins qui font de la contrebande entre le Maroc et
l'Espagne. Il voulut me faire sortir puis, éclair:ui.t
ma figure de sa lampe, voyant que j'étais jeune il
me dit de rester. Je partageai son souper: du pain,
des olives, qudques harengs, et je bus du vin.
Nous parlâmes un peu, puis il me caressa. Il me dit
qu'il était Andalou. Je ne sais plus s'il était beau. Par
l'ouverture on voyait la mer. Nous ne pftmes dis
tinguer aucune barque Il}ais .nous entendîmes des
rames battre l'eau et des voix parler. n bougea pour
sortir mais je fis plus savantes mes caresses. Il ne
put s'en arracher, les contrebandiers durent atterrir
tranquillement.
En me. soumettant aux caprices du douanier,
j'obéissais à un ordre dominateur qu'il était impos
sible de ne pas ·servir : celui de la Police. Pour .un
instant je n'étais plus le vagabond affamé et loque
teux que chassent les chiens et les enfants, je n'étais
pas non plus le voleur audacieux narguant les flics,
mais la favorite, sous une nuit étoil~, qui berce le
vainqueur. Quand je. compris qu'il ne tenait qu'à
moi que les fraudeurs abordassent sans danger, ce
n'est pas seulement à leur égard queje me sentis
responsable mais à l'égard de · tous les hors-la-loi.
On me surveillait ailleurs et je ne pouvais m'y sous
traire. L'orgueil me soutenait. Enfin, puisque c'est
en feignant l'amour que je retenais le policier, je le
retiendrai plus sfuement, me dis-je, si mon amour
est plus puissant, et ne pouvant faire mieux je l'aimai
de toutes mes forces. Je lui accordai la plus belle
de mes nuits. Non pour qu'il soit heureux mais afin
192
de· me charger- et de l'en délivrer- de sa propre
ignominie.
La trahison, le vol et l'homosexualité sont les
sujets essentiels de ce livre. Un rapport existe entre
eux, sinon apparent toujours, du moins me semble
t-il reconnaître une sorte d'échange vasculaire entre
mon gotît pour la trahison, le vol et mes amours.
Quand je l'eus comblé de plaisir, le douanier
me ·demanda si j'avais entendu quelque chose.
Le mystère de cette nuit, de cette mer où rôdaient
d'invisibles voleurs me troubla.
L'émotion très particulière que j'ai à tout ha
. sard nommée poétique laissait en mon ~me une
espèce de sillage d'inquiétude qui allait s'àtténuant.
Le murmure d'une .voix la nuit, et sur la mer le
bruit d'invisibles avirons, dans ma singulière-situation
m'avaient bouleversé. Je demeurai attentif à saisir
ces instants qui, errants, me paraissaient à la recher
che, comme l'est d'un corps une ~me en peine, d'une
Conscience qui les enregistre et les éprouve. L'ayant
trouvée ils cessent : le poète épuise le . monde. Mais
s'il en propose un autre ce ne peut être que de sa
propre réflexion. Quand, à la Santé, je me pris à
écrire ce ne fut jamais afin de revivte mes émois ou
de les communiquer màis afin, de l'expression d'eux
imposée par. eux, que je compose un ordre (moral)
inconnu de (moi-même d'abord).
- Oui, dis-je.
n me demanda par où ils avaient dtî aborder.
Son regard voulait fouiller l'obscurité. tl tenait
son fusil à la main, prêt à tirer. Or, tant mon souci
de r exactitude est grand je faillis indiquer la bonne
193
Journal du voleur.
· direction : c'est à la réflexion que je dus ma loyauté
à l'égard des fraudeurs. Ensemble, comme si j'eusse
été son chien, nous fimes quelques pas dans les rochers
et nous rentrâmes dans la hutte pour de nouvelles
caresses.
Sur la route du littoral je continuai mon voyage.
Tantôt la nuit; tantôt le jour. J'enregistrais de stu
péfiantes visions. La fatigue, la honte, la misère
m'obligeaient à n'avoir de recours que dans un
monde où chaque événement avait un sens que je
ne puis définir mais qui n'est pas celui qu'il vous
propose. Le soir j'entendais chanter : des paysans
ramassaient des oranges. J'entrais le jour dans les
églises afin de me reposer. L'ordre moral ayant son
origine dans· les préceptes chrétiens, je désirai me
familiariser avec l'idée de Dieu :à la messe du matin,
en état de péché mortel, je communiais. Le prêtre
prenait une hostie dans le ciboire (un curé espagnol) 1
- Dans quelle sauce trempent-elles? me de
mandais-je. La sauce était l'onction des doigts
pâles du prêtre. Pour les décoller et n'en prendre
qu'une, il les manipulait d'tin geste onctueux,
comme s'il eftt remué dans le vase d'or un liquidé
épais. Or, sachant que les hosties sont une feuille
de pâte blanche et sèche, je m'en étonnais. Refu
sant d'admettre un Dieu de lumière sdon les expli
cations des théologiens, Dieu m'était sensible - ou,
plutôt que lui, une écœurante impression de mystère
- par quelques détails mauvais, sordides (et relevant
d'une puérile imagination) de la liturgie romame.
- De cette nausée, me disais-je, est sortie la struc
ture admirable des lois où je suis pris.
194
Dans l'ombre de l'église, devant le prêtre en
chasuble j'avais peur. Mais puisque les hidalgos
agenouillés à côté de moi ne s'écartaient pas de
mes loques, puisqu'ils ·recueillaient sur le bout
de la langue la même hostie, sachant bien que son
pouvoir se manifeste à l'intérieur de notre ~me et
non ailleurs, pour la prendre en flagrant délit d'im
posture et faire d'elle ma complice, je la m~chais en
l'injuriant mentalemént. D'autres fois je me recom
mandais non à Dieu mais à cette nausée que me pro
curaient les offices religieux, l'ombre des chapelles
où veillent des vierges et des cierges habillés pour le
bal, le chant des morts ou le simple éteignoir des
cierges. Cette curieuse impression Je la note car elle
n'était pas sans analogie avec celle que durant toute
ma vie Je connaîtrai dans des circonstances très éloi
gnées de ce que je décris. L'armé~ les locaux de la
police et leurs hôtes, les prisons, un appartement
cambriolé, l'ame de la forêt, l'~e d'un fleuve (la
menace- reproche ou compH.cité de leur présence
la nuit} et, de plus en plus, chaque événement au
quel j' assisterru., établissent en moi la même sensation
de dégoût et de crainte qui me font·penser que l'idée
de Dteu je la nourris dans mes boyaux.
Toujours à pied, quittant le Sud, je remontai
vers la France. Ce que je connus de Séville, de
Triana, d'Alicante, de Murcie, de Cordoue, ce fut
surtout l'asile de nuit et le bol de riz qu'on nous y
servait. Toutefois Je reconnaissais, sous ta~t d' ori
peaux, de dorures idiotes, l' angulosité, la musculature
qui, bandant soudain, les fera crever quelques années
plus tard. A l'intérieur de ma détresse Je n' igno-
195
rais pas la présence de la volupté, d'une pointe de
fureur.
(D'un périodique communiste, je découpe un
poème écrit dans le but de fustiger les guerriers
de la Légion Azul, les fascistes, les hitlériens. Écrit
contre eux, c'est eux qu'il chante. Je cite
ROMANCE
DB LA LÉGION AZUL
Nous sommes bons catholiques,
Nous sommes bons assassins,
Parlez pas de république
Parlez donc de bonnes triques
Parlez des fleurs de ricin.
n neige dans les Castilles
Au si Jflet des vents d'hiver,
Nous aurons des croix de fer
Qu'on nous habille de vert
Nous aurons des croix de fer
Toutes les lèvres des filles.
Il neige dans les Castilles.
·Écrit par un Espagnol, médiocre rimeur, ce
poème redit l'Espagne. La Légion Azul était une
équipe de tueurs envoyée en Russie pour aider
Hitler. La couleur du ciel à l'aide du diable!)
Les carabiniers ni les agents des polices munici
pales ne m'arrêtaient. Ce qu'ils voyaient passer ce
n' étàit plus un homme mais le curieux produit
196
du malheur, auquel on ne peut appliquer les lois.
J'avais dépassé les bornes de l'indééence.j'eusse pu,
par exemple, sans qÎJ' on s'en étonn1t, recevoir un
prince du sang, grand d'Espagne, le nommer mon
cousin et lui parler le plus beau langage. Cela n' edt
pas surpris.
,;.._ Reçevoir un grand d'Espagne. Mais dans qud
palais?
Pour vous faire comprendre mieux à quel point
j'avais atteint une soli tilde me conférant la souve
raineté, si j'utilise ce procédé de rhétorique c'est
que me l'imposent une situation, une réussite qui
.s'exprime avec les mots chargés d'exprimer le triom
phe du siècle. Une parenté verbale traduit la parenté
de ma gloire avec la gloire nobiliaire. Parent des
princes et des rois je l'étais par Ulle sorte de relation
secrète, ignorée du monde, celle qui permet .à une
bergère de tutoyer un roi de France. Le palais dont
je parle (car cela n'a pas d'autre nom) c'est l'ensemble
architectural des délicatesses, de plus en plus ténues,
qu'obtenait le travail de !~orgueil sur ma solitude.
Jupiter enlève Ganymède et le baise : j'eusse pu me
permettre toutes les débauches. Je possédais l' élé
gance simple, l'aisance des désespérés. Mon courage
consista à ·détnrire toutes les habituelles raisons . de
vivre et à m'en découvrir d'autres. La découverte
se fit lentement.
De la discipline observée - non le règlement
intérieur du pénitencier - à Mettray je découvrirai
plus tard les vertus. Pour devenir un oolon je me
forçai. Comme la plupart des petits voyous j'aurais
pu spontanément, sans les réfléchir, accomplir les
197
nombreuses actions qui réalisent le colon. J'eusse
connu les peines et les joies naives, 4 vie ne m'eût
proposé que de banales pensées, celles que pouvait
énoncer n'importe qw. Mettray qw comblait
mes goftts amoureux blessa toujours ma sensibilité.
Je souffrais. Cruellement j'éprouvais la honte d'être
tondu, vêtu d'un costume infante, d'être consigné
dans cet endroit vil; je connaissais le mépris des
autres colons plus forts que moi ou plus méchants.
Afin de survivre à ma désolation, quand mon atti
tude était davantage repliée, j'élaborais sans y prendre
garde une rigoureuse discipline. Le mécanisme en
était à peu près celui-ci (depuis lors je l'utiliserai) : à
chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste,
du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je
prononcé ce mot - ou la phrase qui le. signifiait -
en moi-même je sentais le besoin de devenir ·ce
qu'on m'avait accusé d'être. J'avais seize ans. On
m'a compris : dans mon cœur je ne conservais
aucune place où se pftt loger le sentiment de mon
innocence. Je me reconnaissais le lâche, le traitre,
le voleur, le pédé qu'on voyait en moi. Une accusa
tion peut être portée sans preuve, mais afin de me
trouver coupable il semblera que j'eusse dft commet
tre les actes qui font les traitres, les voleurs, les
lâches, or il n'en était rien : en moi-même, avec
un peu de patience,· par la réflexion je découvrais
assez de raisons d'être nommé de ces noms. Et
j'avais la stupeur de me savoir composé d'immon
dices. Je devins abject. Peu à peu je m'accoutumai
à cet état. Tranquillement je l'avouerai. Le mépris
qu'on me portait se changea en haine :j'avais réussi.
Mais quels déchirements n'avals-Je pas connus 1 !
Deux ans plus tard j'étais. fort. Un tel entraine
ment- semblable aux exercices spirituels- m'ai
dera pour ériger en vertu la pauvreté. Cependant
le triomphe je l'obtins sur moi seul. Même lorsque
j'affrontais le mépris des enfants ou des hommes
c'est moi seul que j'avais à vaincre puisqu'il s'agis
sait non de modifier les autres mais moi-même.
Mon pouvoir sur moi devint grand, mais à l'exercer
ainsi sur mon être intérieur je devins très maladroit
sur le. monde. Stilitano ni mes autres amis ne me
serviront puisque en face d'eux je serai trop préoccupé
de mon attitude de parfait amant. Mes courses à
travers l'Europe eussent peut-être réussi à me donner
1J!1 peu d'adresse si je n'eusse refusé les soucis quoti
diens au profit d'une sorte de contemplation. Avant
ce que je vais rapporter j'avais accompli quelques
actions mais aucune d'elles je ne l'avais examinée
1. J'envie, comme un privilège, la honte que connurent
deux jeunes fiancés, dont le journal « France-Dimanche »
publie l'aventure. A Nadine, la jeune fille, les habitants de
Charleville offrirent une dérisoire croix gammée fleurie,
le jour de ses noces. Pendant l'occupation allemande,
Nadine avait été la maitresse d'un capitaine berlinois qui
mourut sur le front russe. « Elle fit dire une messe et porta
le deuil. » La photo du journal représente Nadine et son
mari, sortant de l'église où le curé vient de les marier. Elle
enjambe la croix gammée. Les habitants de Charleville la
regardent méchamment. - « Donne-moi le bras et ferme
les yeux», lui aurait murmuré son mari. Devant les drapeaux
français cravatés de crêpe, elle passe en souriant.
J'envie l'amer, le hautain bonheur de cette jeune femme.
Je « donnerais · » le monde entier pour le goûter encore.
199
avec l'acuité que j'apportais l ma vie morale. Je
connus la griserie de l'action quand j'eus réussi à
. ligoter un homme qui m'emmena un soir à Anvers,
près des quais. Stilitano avec Robert était parti
danser. J'étais seul et triste, jaloux. J'entrai dans un
bar et bus un peu d'alcool. J'eus un instant l'idée de
rechercher mes deux amis, mais l'idée seule de recher
che me prouvait qu'ils étaient perdus. Les bars
enfumés et bruyants où ·ils buvaient et dansaient
é~ient la traduction terrestre d'une région morale
où ils s'étaient, le matin même, isolés de moi et du
reste du monde, quand je vis, en entrant dans la
chambre, Stilitano su,r le point de sortir tendre .sa
main gantée, la lever un peu, et Robert en souriant,
sans presque y toucher, appuyer sur le bouton-pression
du gant. Je n'étais plus le bras droit de Stilitano.
Un gros homme me demanda du feu et m'offrit
un verre. Quand nous sortîmes il voulut m'emme
ner chez lui mais je refusai. n hésita puis il se décida
pour les docks. J'avais remarqué sa montre en or,
son alliance et son portefeuille. Je savais qu'il n'appel
lerait pas au secours mais il paraissait fort. Je ne
pourrais en venir à bout qu'avec la ruse. Je ne prépa
rai rien. Je songeai tout à coup à utiliser la cordelette
que Stilitano m'avait remise. Quand nous filmes
arrivés dans un coin des docks l'homme me demanda
de l'aimer.
-D'accord.
Je m'arrangeai pour qu'il descendit son pantalon
jusqu'aux talons afin qu'il s'y empêtrât s'il voulait
courir.
-Écarte ...
Avec ses deux mains il fit ce que j'ordonnais, et
très vite je les liai ensemble, derrière son dos.
- Qu'est-ce que tu fais?
- Tu le vois pas, hé tronche!
Je venais d'employer la formule même et le ton
de sa voix que j'avais entendue par Stilitano unjour
que nous fO.m.es surpris volant un vélo.
Posé sur les plus humbles choses, le regard de
Stilitano était allégé par la gentillesse : son unique
main prenait sur la table du restaurant, avec bonté,
le menu graisseux. Les objets pouvaient s'attacher
à lui, qui n'avait pour eux aucun mépris. En touchait
il un, Stilitano reconnaissait sur-le-champ sa qualité
essentielle et d'elle tirait un parti magnifique.· En
souriant il l'épousait. ·
Plus que leurs moues c'est le sourire des gosses
qui me charme. Je le contemple parfois longtemps :
il me ~cine. n devient une chose détachée du visage,
animée d'une âme singulière. n est plutôt un animal
précieux, à la vie dure et pourtant fragile, c'est une
chimère adorable. Si je parvenais à le découper, à
l'enlever du visage où il joue, à l'emporter dans ma
poche, son ironie malicieuse me ferait accomplir
des prodiges. n arrive que j'essaie de m' èn parer
- c'est vouloir m'en garder aussi - en vain. n
est, ce sourii:e, -le véritable voleur.
- Quoi, tu m'attaches? Écoute, je vais te donner ...
- Ta gueule, je vais me servir.
La peur d'être surpris ou que l'homme cassât
la corde me donna l'intelligence des tours et des
201
nœuds les plus stlrs. Je fouillai ses poches. Avec la
joie toujours aiguë mes doigts reconnurent les
billets de banque et les papiers intimes. Tremblant
de peur il n'osait bouger.
- Laisse-moi un peu ...
-Boucle!
Il n'y a pas de raisons pour· que cessent de pareils
instants. A ma merci je tenais l'un de mes volés
et je lui voulais faire payer cher de l'être. L'endroit
était sombre mais peu sfu. Un douanier pouvait
faire une ronde et nous découvrir.
- Espèce de vieux salaud, tu croyais que j'allais ...
De la boutonnière du gilet où la retenait sa chaîne
j'arrachai la montre.
- C'est un souvenir, murmura-t-il.
-Justement. J'aime les souvenirs.
Je lui donnai un: _coup de poing dans la gueule.
Il geignit, mais en silence. Devant lui, avec la même
promptitude que Stilitano, j'ouvris mon couteau
et je lui montrai la lame. Avec plus de précision je
voudrais dire ce que me fut ce moment. La cruauté·
à quoi je me forçais donnait une puissance étorinante
non seulement à mon corps mais à mon ame. Je me
sentis capable d'être magnanime avec ma victime
et de la détacher. Capable aussi de la tuer. Elle
même devait reconnaitre ma force. Malgré l'obscurité
je la savais humble, bienveillante, disposée à servir
ma griserie.
- Et ne gueule pas ou je te crève 1•
x. René, de qui je reparlerai plus tard, m'a conté qu'à
Nice une tapette agissait de la même façon avec les pédés.
L'anecdote qu'il me raconte me rapproche encore de lui.
202
Je fis un· pas dans la nuit.
-Écoute ...
-Quoi?
Il murmura d'une voix douce, tremblant peut...être
de pressentir mon rëfus :
- · Laisse-moi au moins ...
Quand je retrouvai Stilitano j'avais quelques
milliers de francs belges et une montre en or. J'eus
l'idée d'abord de lui raconter mon exploit afin
qu'il en fût vexé et Robert avec lui. Puis, peu à
peu, ma démarche se ralentissant je me fis moins
glorieux. Je décidai. de rester le seul dépositaire de
cette. aventure. Je savais, et j'étais seul à le savoir,
de quoi j'étais capable. Je dissimulai mon butin.
C'était la première fois que je voyais la gueule
que font mes volés : elle est laide. J'étais la cause
d'une telle laideur et je n'en éprouvais qu'un plaisir
cruel qui, croyais-je, devait transfigurer mon visage,
me faire resplendissant. J'avais alors vingt-trois ans.
Je me sentis dès cet instant capable d'aller loin dans
la cruauté. La possession de cet argent et de la montre
abolit ce qui restait en moi d'un goût de la pauvreté
misérable. (Sans détruire le goût du malheur mais
d'un malheur pompeux.) Cependant je bénéficiais,
pour persévérer dans la cruauté ou l'indifférerice
à la peine des autres, de ma discipline rigoureuse en
mendicité. Je provoquai de nouvelles agressions. Elles
réussirent. J'étais donc sauvé de la sournoise condition
du voleur honteux. Pour la première fois je m' atta
quais à l'homme. Je le combattais à visage découvert.
J'avais le sentiment de devenir vibrant, méchant,
glacé, raide. luisant, tranchant comme une lame
d'épée. De cette transformation personne, Stilitano
ni Robert ne s'apercevaient. Ils vivaient dans la
camaraderie . partagée, cherchant des femmes ou
les négligeant ensemble. Avec Stilitano mon attitude
ne changea pas. Je lui témoignais la même déférence
et Robert à son égard la même impertinence. Afin
que me protège la cuirasse d'un héros, la personnalité
de Stilitano, au fond de qui le plus précieux de moi
même veillait et ordonnait, me couvrait ou bien
utilisais-je la voix, les mots, les gestes de mon ami
comme on touche des reliques dont il est \lrgent
d'éprouver la magie? C'est Stilitano qui combattait
à ma place. n acceptait de boire avec les pédés, il
se déhanchait devant eux, il les dépouillait. n me
hantait, je souffrais de le savoir mais je savais encore
qu'orgueilleusement débarrassé d'un tel support
je me fusse effondré. Lui, il ignorait à quoi je le faisais
secrètement servir et qu'il était ce qu'on appelle la
patrie : l'entité qui combat à la place du soldat et
le sacrifie. Je tremblais en descendant l'escalier de la
chambre où je venais ~·obliger le client à me livrer
son argent car Stilitano se retirait de moi, précipi
tamment. Ce n'était plus avec l'idée de le lui offrir
que je dénombrais mon butin. Alors j'étais seul.
Je redevenais inquiet. J'étais dominé par le monde
des males. Quand l'ombre les confondait; chaque
groupe de gars me proposait une énigme dont la
solution ne pouvait m'être donnée par le front. Les
males immobiles et silencieux avaient .la violence
de corpuscules électroniques gravitant· autour d'un
soleil d'énergie : l'amour.
- Si, me disais-je, je parvenais à bombarder
l'un d'eux, quelle désintégration s'en produirait,
quel anéantissement soudain? Us doivent, me disais-je
encore, obscurément le savoir p_pur aussi sévèrement
se tenir à leur place.
L'effort qui venait de me permettre d'affronter
les hommes m'ayant épuisé, j'étais livré aux puissances
ténébreuses. Je devenais lucide. Une peur rétrospec
tive m'envahissait. Je décidais de cesser d'aussi
dangereux travaux : à peine, le soir, un homme se
retournait-il sur mon passage, Stilitano subtilement
s'introduisait en moi, il·me musclait, il assouplissait
ma démarche, il épaississait mes gestes, il me colorait
presque. Il agissait. Je sentais dans mes pas, sur
le trottoir, son ·corps pesant, lourd, de monarque
faubourien faire craquer ses souliers de peau de
crocodile. Possédé, je mc; savais capable de toutes
les cruautés. Mon œil était plus clair. Au lieu qu'elle
dfarouchat, ma transformation me parait de grâces
viriles. Je. me sentais devenir fringant, impétueux.
Un soir, dans la colère, devant la morgue d'un pédé,
mes poings firent le geste de battre un invisible
tambour.
- Sale con, disais-je entre les dents, cependant
qu'en moi-même ma conscience se désolait de blesser,
d'insUlter ceux qui étaient l'expression misérable
de mon plus cher trésor : la pédérastie.
Exclu par ma naissance et par mes gotlts d'tin
ordre social je n'en distinguais pas la diversité.
J'en admirais la parfaite cohérence qui me refusait.
J'étais stupéfait devant un édifice si rigoureux dont
les détails se comprenaient contre moi. Rien au
monde n'était insolite : les étoiles . sur la manche
d'un général, les cours de Bourse, la cueillette des
olives, le style judiciaire, "le marché du grain, les
parterres de fleurs... Rien. Cet ordre, redoutable,
redouté, dont tous les détails étaient en connexion
exacte avait un sens : mon exil. C'est dans l'ombre,
sournoisement, que jusqu'alors j'avais agi contre lui.
Aujourd'hui j'osais y toucher, montrer que j'y
touchais en insultant ceux qui le composent. Du
même coup, me reconnaissant le droit de le faire,
j'y recorinaissais ma place. Il me parut naturel que
nr' appelassent « monsieur » les garçons de café.
Cette brèche avec un peu de patience et de chance
je l'eusse pu aggraver. J'étais toutefois retenu par
ma trop longue habitude à vivre tête basse et selon
une morale inverse de celle qui régit ce monde.
Je craignais e~n de perdre le bénéfice de ma labo
rieuse et pénible démarche dans le sens opposé au
vôtre.
Avec sa femme, Stilitano se conduisait d'une
façon brutale, que j'enviais, tandis que par Robert
il tolérait d'être moqué gentiment. Il souriait alors,
délicieusement, découvrant ses dents blanches. S'il
me souriait le sourire était pareil mais, était-ce parce
que je ne le surprenais pas, je n'y pouvais lire la
même fraîcheur, la. même complicité. Aux pieds
de Stilitano ce n'étaient que bondissements de faons.
Robert autour de lui enroulait ses guirlandes. Ils
étaient, le manchot la colonne, et l'autre les glycines.
Qu'ils s'aimassent à ce point et ne fissent jamais
l'amour me troublait. Stilitano m'apparaissait de
plus en plus inaccessible. Je découvris, j'ai oublié
de quelle façon, qu'il n'avait pas volé la moto noire
200
au pqlicier. Il ne l'aVait même pas volée du tout.
Ils s'étaient entendus au préalable : abandonnée
quelques secondes, Stilitano n'aurait eu qu'à enfour
cher la moto et la vendre. Ils en partagèrent l'argent.
Une telle découverte aurait dtî m'éloigner de lui,
elle me le rendit plus cher. J'étais amoureux d'un
faux voyou, en combine avec un Bic. Ils étaient
ensemble WÏ traître et un imposteur. Fait de boue
et de buée Stilitano était bien une divinité à qui je
pouvais me sacrifier encore. Dans les deux sens de
ce mot, j'étais possédé.
De Stilitano, outre son passé à la Légion étrangère,
que je sus à force de détails assez piteux que de temps
à autre il évoquait, je connus l'emploi de son temps,
de notre séparation à notre rencontre. Il s'était
écoulé je crois quatre ou_ cinq ans pendant lesquels
il avait parcouru la France en vendant très cher des
dentelles à bon marché. Voici ce qu'il me raconta
en souriant. Un ami lui fabriqua une carte de repré
sentant qui l'autorisait - et lui seul - à vendre
les dentelles exécutées par les jeunes tuberculeux
du sanatorium de Cambo.
- De Cambo, je te dis, parce qu'à Cambo y
a pas de sana. Comme ça on pouvait pas m'accuser
d'escroquerie. Alors dans chaque patelin j'allais
trouver le curé. Je lui montrais ma carte, ma main
coupée, et mes dentelles. Je lui disais que ça ferait
bien dans son église des nappes d'autel faites par des
petits malades. Le curé, ça coupait pas, y m'envoyait
à toutes les rombières au pèze. Comme je venais de
la part du curé, elles osaient pas me foutre à la porte.
Elles osaient pas ne pas acheter. Alors je vendais
cent balles des petits Can-és de dentelles à la machine
que j'avais payés cent sous rue Myrrha.
Stilitano me le racontait ainsi, sans ornements,
de sa voix neutre. Il me dit qu'il avait gagné beaucoup
d'argent mais je ne le crus pas, car il était pe~ indus
trieux. L'idée surtout de cette filouterie avait dtl
le séduire. •
Enfin .un jour qu'en son absence, dans un tiroir
je découvris. un tas de médailles militaires, de croix
de guerre, de Nissam, de Ouissam-Alaouite, d'Élé
phant blanc, il m'avoua, revêtant un uniforme
français s'en être bardé la poitrine et dans le métro
_avoir fait la quête en montrant son moignon.
- Je gagnais mes dix livres par jour, me dit-iL
Je me foutais drôlement de la gueule des Parisiens.
n m'apprit d'autres détails que je n'ai pas le temps
de rapporter. Je l'aimais toujours. Ses qualités (comme
celles de Java) font songer à certaines drogues,
à certaines odeurs dont on n'ose dire qu'elles sont
agréables mais dont mi ne peut s'échapper. ·
Cependant Armand revint quand je ne l'attendais
plus. Je le trouvai couché dans le lit, fumant une
cigarette.
- Salut gars, me dit-il.
Il me tendit la main pour la première fois.
- Alors, ça s'est bien passé? Y a pas eu d'accrocs?
rai déjà parlé de sa voix. Il me semble qu'elle
avait la froideur de son œil bleu. Comme il regardait
sans poser son œil sur les objets ou les personnes; il
parlait, la voix irréelle de. si peu prendre part à la
conversation. De certains regards on peut dire leurs
rayons (ceux de Lucien, de Stilitano, de Java), non
208
d'Armand. Pas davantage ne rayonnait sa voix.
Au fond de son cœur, ce qui l'émettait était un groupe
de minuscules personnages qu'il gardait secrets.
Ne trahissant rien, elle n'eût pu trahir. On y discer
nait toutefois un accent vaguement alsacien : les
personnages de son cœur étaient Boches.
- Oui, ça s'est bien passé, dis-je. J'ai gardé tes
affaires, tu vois.
Encore aujourd'hui il m'arrive de désirer que la
police m'arrête pour me dire : « En effet, monsieur,
je vois que ce n'est pas vous qui avez commis les
vols dont les coupables sont arrêtés. » Je voudrais
être innocent de tout. En faisant à Armand cette
réponse j'eusse aimé qu'il sût qu'un autrè que nioi -
qui pourtant était moi - l'aurait dévalisé. Frisson
nant presque je triomphais dans ma fidélité.
- Oh ça, j'avais confiance.
- ,Et toi, ça va?
- Moi oui, ça a marché.
J'osai m' a5seoir au bord du lit, et poser ma main
sur les draps. n avait, ce soir, sous la lumière tombant
de haut, sa force, sa musculature des grands jours.
J'entrevis tout à coup la possibilité d'échapper au
malaise, à l'inquiétude où les rapports inexplicables
pour moi de Stilitano et de Robert m'engloutissaient.
S .. ù acceptait, non de m'aimer mais que je l'aime,
Armand, par son âge et sa vigueur plus grands m'eût
sauvé. Il arrivait à point, nommé. L'admirant déjà
j'étais prêt à poser, sur son torse couvert de mousse
brune, tendrement ma joue. J'avançai la main. n
sourit. Il me sourit pour la première fois et cela
suffit, je l'aimai.
- J'ai pas fait de mauvaises affaires, dit-il.
Il se tourna sur le côté. Un très léger raidissement
m'enseigna que j'espérais sa main terrible inclinant
ma tête selon ce geste impérieux dont il exigeait
que Je me penchasse pour son plaisir. A,ujourd'hui
amoureux, j'eusse un peu résisté afin qu'il s'énervât,
qu'il me désirât davantage.
- J'ai envie de boire un verre. Je vais me lever.
Il sortit du lit et s'habilla. Quand nous fûmes
dans la rue il me félicita de réussir si bien mes coups
avec les tantes. J'étais ébahi.
- Qui c'est qui te l'a dit?
- T'occupe pas de ça.
Il savait même que j'en avais ligoté une.
- C'est du beau travail. J'aurais pas cru.
Il m'apprit alors que les hommes du port connais
saient ma méthode. Chaque victime me signalait
à une autre ou au docker (ils ont tous marché avec
les pédés) qu'elle emmenait pour une nuit: J'étais
maintenant connu et redouté des pédés. Armand
arrivait pour m'apprendre ma réputation, et qu'elle
m'était un danger. Lui-même l'avait sue dès son
retour. S'ils l'ignoraient encore, Robert et Stilitano
seraient très vite renseignés.
- C'est bien, ce que t'as fait, petit. Ça me plaît.
- Oh, c'est pas dur. Ils ont les foies .
...:._ C'est bien, je te dis. J'aurais pas cru. Viens boire.
Qùand nous rentrâmes, il n'exigea rien de moi,
et nous nous endormîmes. Les jours suivants, nous
revîmes Stilitano. Armand connut Robert, et dès
qu'il le vit il le désira mais, malicieux, le gosse lui
échappait. Un jour, il dit en riant :
210
-- Tu as Jeannot, ça ne te suffit pas?
- Lui, c'est pas pareil. -
En effet, depuis qu'il savait mes audaces noc
turnes, Armand me traitait comme un pote. li
J,lle parlait, il me donnait des conseils. Son mépris
disparut, remplacé par une sollicitude un peu atten
drie, maternelle. Pour m'habiller, il me conseillait.
Et le soir, dès que nous avions fini notre cigarette,
il me souhaitait -bonne nuit et s'endormait. Auprès
de lui que j'aimais maintenant je me désolais de ne
pouvoir lui donner des preuves de mon amour en
inventant les caresses les plus adroites. La forme
d'amitié qu'il m'accordait me contraignait à la
plus haute sévérité. Encore que dans mes forfaits
je reconnusse ce qu'y -entrait de truquage, dans mon
audace _ de ctainte, je m'efforçai d'être l'homme
qu'Armand voyait en moi. A d'héroïques 'actions ne
doivent correspondre, me disais-je, les gestes qui,
conventionnellement les nient. Simple, Armand
n' eftt admis que je servisse son plaisir. Le respect
même empêchait qu'il utilisât comme avant, mon
corps, alors qu'un tel usage m'eftt gonflé de plus de
force et de courage.
Stilitano et Robert vivaient avec l'argent gagné
par Sylvia. Ayant_ oublié vraiment nos sournois
procédés avec les pédés, le second feignait de mépri
ser mon travail.
- T'appelles ça du boulot? Du beau· boulot,
dit-il un jour. Tu t'attaques aux vieux qui tiennent
encore debout grâce à leurs faux-cols et à leurs
cannes·.
- n a raison, il fait mieux de choisir.
211
Je ne savais pas qu'aussitôt cette réplique d'Ar
mand· amènerait en morale une des révolutions les
plus hardies. Avant même que Robert 'd1t répondu,
d'une voix un peu plus grave il continua :
- Et moi, qu'est-ce que tu crois, hein? Et tourné
vers ·stilitano : Qu'est-ce que tu crois? Quand c'est
utile moi, tu m'entends, c'est pas aux Vieux que je
m'attaque, c'est aux vieilles. C'est pas aux hommes
c'est aux femmes. Et je choisis les plus faibles. Ce qui
me faut c'est le fric. Le beau boulot c'est de réussir.
Quand t'auras compris que c'est pas dans la chevalerie
qu'on travaille t'auras compris beaucoup. Lui (ne
m'appelant jamais par mon prénom ou son diminutif,
Armand me désignait de la main), lui il est en
avance sur vous et il a raison.
Sa voix ne tremblait pas mais mon émotion
était si grande qu'au milieu d'elle je craignis qu'Ar
mand n'entreprît de bouleversantes confidences. L;l
solide matière du dernier mot me rassura. n se tUt.
En nioi je sentis sourdre (éclore dans une mer de
regrets) une foule de pensées qui toutes me repro
chaient d'avoir cédé aux apparences de l'honneur.
Jamais Armand ne reprit la question (que Stilitano
ni Robert n'osèrent discuter) mais dle déposa dans
mon esprit son germe. Le code de l'honneur parti
culier aux voyous me parut risible. Armand peu à
peu devenaitla Toute-Puissance en matière de 1110rale.
Cessant de le voir comme un bloc je lui devinais
une somme d'expériences douloureuses. Cependant
son corps restait aussi massif, et je. l'aimais de me
protéger. Trouvant chez un homme où la peur
n' afHeurait pas --je veux le croire ~ ùne tdle auto-
212
rité~ voici que je me sentais penser, avec une allé
gresse étrange et nouvelle. Sans aucun doute, c'est
plus tard que je déciderai de dévdopper et les ex
ploiter _les nombreux sentiments d'ambiguïté où
avec la honte mêlée à ma délectation, je me découvris
siège et confusion des contraires, mais déjà je pres
sentais qu'il nous appartient de déclarer ce qui nous
servira de principes. Plus tard, ma volonté, dégagée
des voiles de morale par la réflexion et l'attitude
d' Aniland, je l'appliquerai dans la façon de consi
dérer la police. -
C'est à Marseille que je rencontrai Bernardini.
Quand je le connaitrai mieux je l'appellerai Ber
nard. Seule à mes yeux -la police française possède
la monstrueuse puissance d'une mythologie. Quand
j'avais vingt-deux ans, Bernard en avait trente. Je
voudrais rendre avec- précision son portrait; ma
mémoire ne garde que l'impression de force phy
sique et morale qu'il me fit alors. Nous étions dans
un bar de la rue Thubaneau. Un jeune Arabe me le
désigna.
- C'est un maquereau fini, dit-il. Il a toujours
des bdles filles.
Celle qui était avec lui me parut très jolie. Peut
être etît-il passé inâperçu si l'on ne m' etît dit que
c'était un flic. Les polices des différents pays d'Europe
me causaient la peur qu'elles inspirent à tout voleur,
la française m'émouvait encore par une sorte d'effroi
ayant son origine plutôt dans le sentiment- de ma
native et irrévocable culpabilité que par le danger
où me plaçaient les fautes accidentelles. Comme le
213
monde: des voyous, celui des policiers était un monde
où je n'a~éderais jamais, la lucidité (la conscience)
m'empêchant de me confondre avec cet univers
informe, mouvant, vaporeUx, sans cesse se créant,
élémentaire et fabuleux dont les motocyclistes en
uniforme sont la délégation· parmi nous avec ses
attributs de force. Plus qu'une autre la police fran
çaise m'était cela. Peut-être par le fait de son lan
gage où je découvrais des abîmes. (Elle n'était plus
une institution sociale mais . une puissance sacrée,
agissant directement sur mon ame, me troublant.
Les Allemands seuls, à l'époque de Hitler réussirent
à être à la fois la Police et le Crime. Cette magistrale
synthèse des contraires, ce bloc de vérité étaient
épouvantables, chargés d'un magnétisme qui nous
affolera longtemps.)
Bemardini était sur terre, visible à mes yeux,
la manifestation, peut-être brève, d'une organisa
tion démoniaque aussi écœurarite que les rites fu
nèbres, les ornements funéraires; aussi prestigieuse
cependant que la gloire royale. Sachant là, dans cette
peau, dans cette chair urie parcelle dè ce que je
n'eusse jamais espéré pour la mienne, frémissant, je
le regardai. Conime autrefois Rudolph Valentino
il portait ses cheveux noirs plaqués, lustrés, séparés
sur le côté gauche par une raie droite et blanche. n
était fort. Son visage me parut rugueux, un peu gra
nitique et je lùi désirai une âme brutale et cruelle.
Peu à peu je comprenais sa beauté. Je crois même
que je la créais, décidant qu'elle serait ce visage et
çe corps, à partir de l'idée d~ police qu'ils devraient
signifier. L'expression populaire qui désigne l'or-
214
ganisation tout entière. ajoutait à mon trouble :
- La ·Secrète. Il est de la Secrète.
Habilement je m'arrangeai pour le suivre, le
rencontrer de loin les jours ~uivants. J'organisai
une filature subtile. Sans qu'il s'en doutât il appar
tint à ma vie. Enfin je quittai Marseille. En secret
je conservai· de lui un souvenir à la fois douloureux
et tendre. Deux ans plus tard je fus arrêté à la gare
Saint-Charles. Les inspecteurs me brutalisèrent, es
pérant me faire avouer. La porte du commissariat
s'ouvrit et stupéfait je vis paraître Bernardini. Je
craignais qu'il n'ajoutât ses coups à ceux de ses
collègues, il les fit cesser. Jamais il ne m'avait remar
qué quand je le suivais amoureusement. Mon visage,
l'eût-il entrevu deux ou trois fois, après deux ans
ill' eût oublié. Ce n'est pas la sympathie ni la bonté
qui lui commandèrent de m'épargner. Comme les
autres c'était une vache. Je ne puis expliquer pour
quoi, il me protégea. Mais quand je fus relâché, deux
jours après je m'arrangeai pour le voir. Je le remerciai.
- Vous, au moins vous avez été chic.
- Oh, c'est normal. C'est pas la peine d'abrutir
les gars.
- Vous prenez un verre avec moi.
Il accepta. Le lendemain je le rencontrai encore.
Ce fut lui qui m'invita. Nous étions les seuls clients
du bar. Le cœur battant, je dis :
- Il y a longtemps que je vous connais.
- Ah? Depuis quand? , .
La gorge serrée, craignant qu'il ne se fâchât, je
fis l'aveu de mon· amour et de mes ruses pour le
suivre. n sourit :
215
- Alors, t'avais le béguin? Et maintenant?
- Encore un peu.
n rit davantage, peut-être flatté. Oava vient de
m'avouer qu'il est fier de l'amour ou de l'admiration
que lui porte un homme plus que de ceux d'une
fille.) J'étais debout à côté de lui et je lui disais
mon amour avec un peu de clownerie car je crai
gnais encore que la gravité de cet aveu ne lui rappe
lât la gravité de ses fonctions. En souriant, d'un air
un peu· crapule, je dis :
- Qu'est-ce que vous voulez, moi, j'aime les
beaux gars. •
U me regarda avec indulgence. Sa virilité le pro-
tégeant, empêchait la cruauté.
- Et si je t'avais tabassé, l'autre jour? .
- Franchement, ça m'aurait fait de la peine.
Mais je me retins d'en dire davantage. Sur ce
ton je n'eusse plus fait seulement l'aveu d'une cocasse
passade mais d'tm si profond amour qu'il eût talé
la pudeur du policiec.
- Ça te passera, me dit-il en riant.
. - J'espère bien. .
Cependant il ne savait pas qu'auprès de lui, devant
ce comptoir, écrasé par sa carrure et son assurance,
ce qui m'émouvait le plus c'était la présence invisible
de sa plaque d'inspecteur. Cet objet de métal avait
pour moi la puissance d'un briquet dans les doigts
d'un ouvrier, d'une boude de ceinturon, d'un cran
d'arrêt, d'un calibre, où s'amasse violemment la
vertu des mâles. Seul avec lui, dans un coin d' om
bre, j'eusse peut-être eu l'audace de frôler l'étoffe,
de glisser la main sous le revers du veston où d'habi-
2I6
tude les flics portent l'insigne. Sa virilité avait son
siège dans cette plaque autant que dans son sexe. S'il
se ft1t ému sous mes doigts celui-ci et1t tiré d'elle une
force qui peut-être l' et1t gonflé davantage, lui et1t
donné de monstrueuses proportions.
- Je peux vous revoir, oui?
- Bien st1r, viens me serrer la main.
Afin que mon empressement ne l'irridt, je me
retins quelques jours de le voir, enfin nous finîmes
par .nous aimer. n me fit connaitre·sa femme. J'étais
heureux .. Un soir, alors que nous longions les quais
de la Joliette, la solitude où nous nous trouvames
soudain, la proximité du Fort Saint-Jean regorgeant
de légionnaires, l'affolante désolation du port (que
me pouvait-il arriver de plus désespérant qu'être
avec lui en cet endroit?) me donna soudain une au
dace extrême. J'eus la lucidité de remarquer que lui
même ralentissait le pas, alors que je me rapprochais
de lui. D'une main tremblante je lui touchai mala
droitement la cuisse, puis ne sachant comment pour
suivre j'employai machinalement la formule qui
me servait à a~order les pédés timides :
- n est quelle heure? dig..;je.
- Hein? Regarde, je marque midi.
Il rit.
Je le revis souvent. Dans la rue je marchais à
côté de lui, calquant mon pas sur le sien. Si c'était
en plein jour je m'arrangeais pour qu'il projedt
sur mon corps son ombre. Ce simple jeu me com
blait.
Je continuais mon métier de voleur, dépouillant
la nuit le pédé qui m'avait choisi. Les putains. de la
217
me Bouterie {ce quartiet: l'l'était pas encore détruit)
m'achetaient les objets volés. J'étais le même. Peut
être usais-je un peu trop de chaque. occasion pour
sortir et la mettre sous les ·yeux des flics la cirte
d'identité toute neuve qu'il avait ti,mbrée lui-même,
d'un cachet de la préfecture. Bernard connaissait ma
vie, qu'il ne me reprocha jamais. Une fois pourta.Iit
il essaya de se justifier d'être flic, il me parla de morale.
Du seul point de vue de l'esthétique considérant un
acte, je ne pouvais l'entendre. La bonne volonté des
moralistes se brise contre ce qu'ils appellent ma mau
vaise foi. S'ils peuvent me prouver qu'un acte est
détesta~le par le mal qu'il fait, moi seul puis décider,
par le chant qu'il soulève en moi, de sa beauté, de
son élégance; moi seul puis le refuser ou l'accepter.
On ne me t:amènera pas dans la voie droite. Tout
au plus pourrait-on entreprendre ma rééducation
artistique - au risque toutefois pour l'éducateur,
de se laisser convaincre et gagner à ma cause si la
beauté est prouvée par, de deux personnalités, 1a sou
veraine.
- Je ne te reproche pas d•être un poulet, tu sais .
.......-. Ça ne t'emmerde pas?
Sachant qu'il serait impossible de lui expliquer
le vertige qui me précipitait vers lui, malicieuse
ment je voulus le blesser un peu .
. - Ça me chiffonne un petit peu.
- Tu crois qu'il ne faut pas du courage pour
être dans la police? C'est plus dangereux qu'on ne
croit.
Mais il parlait du courage et du danger phy
siques. D'ailleurs il s'interrogeait peu. Sauf quel-
218
ques-uns (Pilorge, Java, Soclay, dont le visage
cependant' annonce une dure virilité tnais disn
mule des marécages fangeux comme ces rég1ons
tropicales nommées savanes tremblantes) les héros
de mes livres et les hommes que Je choisissais d' atmer
avalent la même mass1ve apparence, la sérémté la
plus- immorale. Bernard leur ressemblatt. Vêtu
d'un complet de confection, il ava1t l'élégance
outrée des Marseillais dont il se moquatt. Il était
chaussé de souliers jaunes à. talons bottiers assez
hauts, et tout son corps en était cam br~. C' étatt la
plus belle gueule de métèque que J'ale connu. Dans
son 1me Je découvra1s heureusement l'inverse des
loyales, des ngoureuses qualités qu'on prête aux flics
de cinéma. C' étatt un salaud. Avec tous ses défauts,
quelle merveilleuse connaissance du cœur il eût pu
avoir, et quelle bonté s'il fO.t devenu intelligent!
Je l'imaginais poursuivant un criminel dangereux,
en pleine course l'attrapant, comme certains rug
bymen l'adversaire qui tient le ballon, se jettent sur
lui, l'étreignent à la ceinture, et par lui sont tramés,
leur tête plaquée sur une cuisse ou sur la braguette
ennemies. Le voleur tiendrait son trésor, ille pro
tégerait, il se débattrait un peu, puis les deux hommes,
ne pouvant ignorer qu'ils ont le même corps sotide
prêt à toutes les audaces, et la même 1me, échan
geraient un sourire amical. lmposànt à ce bref
drame une suite, c'est le bandit que je livrais au
policier.
En exigeant (avec quelle ferveur!) que chacun
de mes amis possédât son double . dans la police,
à quel obscur désir obéissais-je? Ni le voyou ni le
219
flic je ne les parai de ces vertus chevaleresques. qu'on
:lccorde aux héros. L'un ne fut jamais l'ombre 'de
l'autre mais l'un comme l'autre me paraissant hors
de la société, rejetés par elle et maudits, peut-être
les voulaï..je confondre afin de préciser encore la
confusion où les mêle le commun lorsqu'il dit :
- C'est pas parmi les enfants de ch~ qu'on
recrute la police.
Si je voulais qu'ils fussent beaux, policiers et
voyous, c'est afin que leurs corps éclatants se ven
geassent du mépris où vous les tenez. Des muscles
durs, un visage harmonieux devaient chanter et
glorifier les immondes fonctions de· mes amis, vous
les imposer. Quand je rencontrais un beau gosse je
tremblais à l'idée que peut-être son ~me était noble,
mais je souffrais qu'une ~me retorse et méprisable
habi~t un corps malingre. La droiture étant de votre
bord, je n'en voulais plus, cependant que j'en recon
naissais souvent les appels nostalgiques. Je devais
lutter contre sa séduction. Policiers et criminels :Sont
l'émanation la plus virile de ce monde. On jette
sur elle un voile. Elle est vos parties honteuses,
qu'avec vous cependant je nomme les parties nobles.
Les injures qu'échangent les ennemis disent une
feinte haine, elles me paraissent encore chargées de
tendresse.
Parfois je le rencontrais au bar, je me prome
nais avec lui dans' la rue. Je pouvais alors me croire
quelque machiavélique voleur qui joue « à la loyale •
avec le flic, flirte avec lui, délicatement le nargue
en attendant d'être pincé. Jamais nous n' écl!angions
d'impertinences, d'outrecuidantes ou d'ironiques
menaces, sauf une seule : soudain saisissant mon
bras, d'un ton décidé il disait :
- Viens, je t'emmène .••
Et d'une voix douce, se tramant dans un sourire,
il ajoutait :
- •.• boire un verre.
Les policiers utilisent . un certain nombre de
pareilles facéties, Bemardini s'y livrait avec moi.
En le quittant je disais :
- Je me sauve.
, Peut-être machinal chez lui, ce jeu me troublait.
J'avais le sentiment de pénétrer au plus intime de
la police. Il fallait qu'en effet je fusse égaré profon
dément en elle pour qu'un policier ironise avec moi
de sa fonction. Toutefois, me semble-t-il, ce jeu nous
indiquait dérisoire notre réciproque condition, d'elle
nous échappions pour nous rejoindre en souriant
dans la seule amitié. De nos rapports l'invective
était bannie. J'étais son ami, que je voulais le plus
cher, et si j'éprouvais que nous ne nous aimions dans
nos deux qualités majeures· : de policier et de voleur
(c'est par dles que nous étions liés) savions-nous
qu'elles n'étaient qu'un moyen, qudque chose de
comparable à la nature d'électricités contraires dont
la rencontre donne l'étincelle incomparable. Sans
doute j'eusse pu aimer un homme, à Bernard égal
en charmes, mais, ayant à le choisir, plutôt que
voyou je l'eusse préféré flic. Près de lui, j'étais sur
tout soumis par sa magnifique allure, par le jeu de
ses muscles devinés sous les vêtements, par son regard,
enfin par ses qualités singulières, mais ·quand j'étais
seul et que je pensais à notre amour c'est par la
.2.21
puissance nocturne de toute la police que ·j'étais
dominé (« Nocturne • ou « Ténébreuse » sont les
mots qw s'imposent pour parler d'elle. Comme
n'rmpotte qw les policiers se vêtent de coloris
variés, pourtant sur leur visage et leurs vêtements,
-en les pensant, j'y vots comme une ombre).
Un JOur il. me demanda de lui « donner • des co
pams. En acceptant de le faire je savais rendre encore
plw profond mon amour pour lui, mais il ne vous
appa.rtlendra pas d'en savorr davantage à ce propos.
On dit habituellement d'un JUge qu'il plane.
Dans· le symbolisme de l'EmpiEe byzantin, calqué
·sur l'ordre du cid, les Eunuques dit-on représentent
les Anges. A leurs robes les Juges doivent une ambi
guïté qw est le stgne de l'angélisme orthodoxe. J'ai
dit ailleurs le malatse que l'idée de ces êtres célestes
me cause. Ainsi les Juges. Leurs vêtements sont
cocasses. Leurs mœurs comiques. Si Je les considère
je les JUge et m'inquiète de leur intdligence. A une
audience où je comparaissais pour vol Je dis au pré
sident Rey:
- Voulez-vous me - permettre de préciser (il
s'agissalt d'établir certatnes provocations d'indi
cateurs appomtés par la police) ce qu'il est interdit
de drre à un tribunal, et d'abord me permettre de
vous mterroger?
- Hein? Mats pas du tout. Le Code ...
n avatt flairé le danger d'un rapport trop humain.
Son mtégrité eût été attemte. J'éclatai de rrre car
Je vis ce JUge se dérober : se retirer sous sa robe.
On peut les railler, non les flics qw ont des bras
pour étreindre les criminels, des cwsses pour enfour-
222_
cher et dominer des motos puissantes. Je respectais
la police. Elle peut tuer. Non à distance et par procu
ration mais de sa main. Ses meurtres, s'ils sont or
donnés, n'en relèvent pas moins d'une volonté par
ticulière, individuelle, impliquant, avec sa décision,
la responsabilité du meurtrier. Au policier on enseigne
à tuer. J'aime ces machines sinistres mais souriantes
destinées à l'acte le plus difficile : le meurtre. Dans
les Waffen S. S. on entraînait ainsi Java. Afin qu'il
devienne un bon garde de corps- il le fut d'un
général allemand - on lui apprit dit-il l'usage
rapide du poignard, de certaines prises de judo, d'un
fin lasso, ou de ses mains nues. La police sort d'une
semblable école comme les jeunes héros de Dickens
des écoles de vol à la tire. Par la fréquentation des
locaux de la brigade mondaine ou de la brigade de
la route, je connais la stupidité des inspecteurs :
elle ne me gêne pas. Ni la laideur mesquine de la
plupart d'entre eux. Ceux-là ne sont pas des policiers,
pas encore, mais la maladroite tentative vers l'in
secte parfait. Ces existences ridicules et chétives,
peut-être sont-elles les avatars nombreuJ:C condui
sant vers une forme plus achevée que réalisent seuls
quelques rares exemplaires. Toutefois ce n'est pas
dans leur fonction héroïque que je chérissais les poli
ciers : la poursuite périlleuse des criminels, le sacri
fice de soi, quelque attitude qui les rend populaires;
mais dans leurs bureaux, consultant les fiches et
les dossiers. Aux murs, les bulletins de recherches
affichés, les photos et les signalements d'assassins
en fuite, le contenu des sommi~s. les objets sous
scellés, créent une atmosphère de sourde rancœur,
223
de crapuleuse infamie, que j'aime savoir resp1ree
par ces costauds qu'elle corrompt, dont elle corrode
méchamment l'esprit. C'est à cet~e police,- notez
que j'en exige encore des représentants très beaux
qu' allait ma dévotion. Continuant un corps souple
et fort, habitué aux luttes physiques, leurs mains
larges, épaisses, pouvaient déranger ........ avec une
maladresse brutal~ et touchante - des dossiers chargés
de questions subtiles. Ces crimes qu'ils contiennent
ce n'est pas les plus éclatants que je voudrais colUlai
tre mais les plus sombres, ceux dont on dit qu'ils
sont sordides et dont les héros sont ternes. Par les
décalages moraux qu'ils provoquent, les crimes font
naître des féeries : ces jumeaux dont l'U:îl est assas
sin, l'autre mourant quand on guillotine son frère;
les enfants nouveau-nés_ étouffés par le pain chaud;
qu~lque merveilleuse trouvaille d'une mise en scène
macabre afin de retarder la découverte d'un meurtre;
la stupeur du criminel qui s'égare dans son itiné
raire, tourne sur soi-même et revient se faire prendre
aux lieux de son forfait; la clémence d'une neige
qui tombe afin de protéger la fuite d'un voleur; le
vent qui brouille des pistes; les découvertes grandioses
du hasard, dont la décapitation d'un homme est le
but; l'acharnement des objeti contre vous; votre
ingéniosité à les vaincre; autant de secrets que les
prisons contiennent mais ici ils furent arrachés des
poitrines, exhalés lentement, lambeau par lambeau,
par la menace et la peur. J'enviàis l'inspecteur Ber
nardini. n pouvait d'un casier sortir un meurtre
ou un viol, s'en gonfler, s'en repaitre, et rentrer chez
soi. Je ne veux pas dire qu'il s'en puisse distraire
comme avec un roman policier. Non se distraire, au
contraire. Tirer à soi les plus inattendues situations,
les plus malheureuses, prendre sur soi les plus humi
liantes confessions : ce sont les plus riches. ·N'en
jamais sourire : ce sont les plus capables de susciter
les merveilles de l'orgueil. Au témoin lucide et
sympathique de tant d'aveux misérables, l'intelli
gence la plus vaste semblait permise. C'est peut-être
sa recherche aussi qui me conduit vers ces in
croyables aventures du cœur. Que ne contenait pas
la police de Marseille? Jamais cependant je n'osai
demander à Bernard de m'y faire retourner avec
lui, jamais non plus de me laisser lire ses rapports.
Je savais qu'il fréquentait· quelques gangsters du
quartier de l'Opéra, ceux des bars de la rue Saint
Saëns. Peu sûr de moi, il ne m'en fit connaître aucun,
Jamais je ne me souciai de savoir s'il était mal
d'aimer un flic.
Dans la chambre d'un ami, en regardant son
lit et tOut le bourgeois ameublement :
....:..... Là je ne pourrais certainement pas faire l'amour.
Un tel endroit me glace. Pour le choisir j'aurais
dû utiliser de telles qualités, avoir des préoccupations
si éloignées de l'amour que j'en aurais désenchanté
ma vie. Aimer un homme ce n'est seulement me
laisser troubler par quelques-uns de ces détails que
je qualifie de nocturnes parce qu'ils établissent eri
moi une ténèbre où je tremble (les cheveux, les yeux,
un sourire, le pouce, la cuisse; la toison, etc.), c'est
obliger ces détails à rendre en: ombre tout ce qu'ils
peuvent, développer l'ombre de l'ombre, donc
l'épaissir, multiplier son domaine et le peupler
225
journal du voleur. IS
de noir. Ce n'est pas seulement le corps avec ses
ornements qui me trouble ni les seuls jeux de l'amour,
~ le prolongement de chacune de ses qualités
érotiques. Or ces qualités ne peuvent être que ce
qu'elles seront faites par les aventures vécues de
celui qui en porte le signe, ·qui porte ces détails où
je crois découvrir le germe de telles aventures. Ainsi
de chaque zone d'ombre, chez chaque garçon,
tirais-je la plus inquiétante image afin que mon
trouble s' augmentit, et de toutes les zones d'ombres
lm univers nocturne où s'enfonçait mon amant.
Il va de soi que celui dont ces détails sont nombreux
m'attire plus que les autres. Et moi tirant d'eux ce
qu'ils peuvent donner, je les prolonge par des aven
tures audacieuses qui sont la preuve de leur puissance
amoureuse. Chacun de mes amants suscite. un roman
noir. C'est donc l'élaboration d'un cérémonial
érotique, d'une pariade parfois très longue, ces
aven~res nocturnes et dangereuses où par des
sombres héros je me laisse entraîner.
Bemardini possédait de nombreux détails pareils
dont l'épanouissement devait donner son étonnan~
carrière· dans la police qui, ·elle-même, donnait un
sens et justifiait de tels détails. Je quittai Marseille au
bout de quelques semaines, de nombreuses victimes
me menaçaient, se plaignaient. J'étais en danger.
- Si on te donnait l'ordre de m'arrêter, tu le
ferais? demandai-je à Bernard.
Il ne parut pas gêné plus de six secondes. Un sourcil
plissé il répondit :
- Je m'arrangerais pour ne pas le faire moi
même. Je le demanderais à un copain.
226
Plutôt que me révolter tant de bassesse augmente
mon amour. Je le quittai néanmoins et je vins à
Paris. J'étais plus calme. Cette brève rencontre avec
un policier, l'amour que je lui portais, celui que j'en
avais reçu, le mélange amoureux de nos deux destins
opposés, cela m'avait purifié. Reposé, débarrassé
pour un temps de toutes les scories que dépose le
désir, je me sentais lavé, purgé, prêt pou;f un bond
plus léger. Quand plus tard, quinze ou seize ans
après j'aurai le béguin pour le fils d'un flic c'est en
un voyou que j'essaierai de le transformer.
(Le gosse a vingt ans. Il s'appelle Pierre Fi~vres.
n m'a écrit pour que je lui ach~te une moto. Quelques
pages plus loin je dirai son rôle.)
Maintenant aidé par lui, Armand me donnait la
moitié de nos gains. Il exigeait que je prisse quelque
indépendance, et il voulut que j'eusse une. chambre
pour moi. Par prudence peut-être car encore qu'li
me protégeât, le danger s'aggravait, ilia choisit dans
un autre hôtel, dans une autre rue. V ers midi j'allais
chez lui et nous mettions au point notre expédition
du soir. Nous allions déjeuner. Il continuait également
son trafic d'opium où Stilitano avait sa part.
J'aurais été heureux si mon amour pour Armand
n' dlt pris une importance telle que je me demande
si jamais il ne le remarqua. Sa présence m'affolait.
Son absence m'inquiétait. Après que nous avions
dévalisé une victime, nous passions une heure ensem
ble, dans un bar, mais ensuite? Je ne savais rien de
ses nuits. Je devins jaloux de tous les jeunes voyous
du port. Enfin le comble fut mis à mon angoisse
227
quand un jour, devant moi, Robert, en riant, le
rabroua :
- Et moi, tu crois que je pourrais pas en dire
long, · sur toi?
- Qu'est-ce que tu peux dire?
- Ben quoi, j'ai des droits sur toi.
- Toi, petite salope?
Robert éclata de rire.
- Justement. C'est parce que je suis une petite
salope. Je suis ta femme, quoi.
n le dit sans gêne et sans f~onnade, avec une
malicieuse œillade à mon adresse. Je crus qu'Armand
frapperait, ou que sa réplique serait si sévère que
Robert se tairait, mais il sourit. Il ne semblait mépri
ser ni la familiarité d~ gosse ni sa passivité. De moi
j'en suis sOr, ces deux attitudes l'eussent rendu féroce.
Ainsi je venais d'être mis au fait de leurs amours.
J'étais peut-être l'ami qu'Armand estimait, hélas
j'eusse préféré qu'il me choisît pour être sa ma.itresse
bien-aimée. .
Adossé au chambranle de la porte, attitude d'un
janissaire gardant les jardins, Armand un soir m'at
tendait. En retard d'une heure, j'étais sfu qu'il
m~ engueulerait, me frapperait peut-être, j'avais
peur. De la dernière ou de l'avant-dernière marche
de l'escalier je le vis .nu jusqu'à la ceinture : s()n
pantalon de toile bleue, large, éctasé sur ses pieds
servait de socle non au buste d'Armand mais à ses
bras croisés. Peut-être sa tête les. dominait-elle, je
ne sais, ses bras seuls existaient, solides, musclés,
formant une lourde torsade de chair brune, ornés,
l'un d'eux,. d'un tatouage délicat représentant une
mosquée, avec le minaret, la coupole, et un palmier
penché par le simoun. Sur eux tombait, s'amon
celait, venant du cou, suspendue à la nuque, une
longue écharpe de mou~seline beige dont s' enve
loppent la tête les légionnaires ou les coloniaux
pour se protéger du s~ble. Écrasés sur ses pectoraux
entièrement cachés par eux, les biceps saillaient.
Ces bras existaient seuls c'est-à-dire qu'ils étaient là~
posés devant lui, l'écusson d'Armand et, en relief,
ses armes. ',
Sur les systèmes planétaires, les soleils, les nébu
leuses, les galaxies, une méditation, fulgurante ou
nonchalante, ne me permettra, ne me consolera
jamais de ne pas contenir le monde : devant l'Uni
vers je suis perdu mais le simple attribut d'une virilité
puissante me rassure. Cessent les pensées Inquiètes,
les angoisses. Ma tendresse - la représentation
dans le marbre ou l'or, et la plus admirable, ne vaut
pas lè modèle· de chair - dépose sur cette force des
bracelets de folle avoine. La peur - à cause de mon
retard ~ qui me faisait presque frissonner facilitait
· salis doute mon émotion et m'en faisait découvrir
le sens. Le bizarre tortil de ces bras noués était. suffi
samment les armes d'un guerrier nu, mais ils portaient
encore le souvenir des campagnes africaines. Leur
tatouage - minaret et coupole - me troublait
enfin, me rappelant l'abandon de Stilitano quand
j'avais sous les yeux la vision de Cadix dans la mer.
Je passai devant lui, Armand ne bougea p:j.S.
-Je suis en retard.
Je n'osais regarder ses bras. Ils étaient si fort Armand
que je craignais de m'être jusqu'alors trompé en
229
m'adressant à . ses yeux ou à sa bouche. Ceux-ci,
ou ce qu'ils exprimaient n'avaient d'autre réalité
que celle qui, soudain venait de se créer par l'entre
lacs de ces bras devant un torse de lutteur. Qu'ils
se dénouent, la plus aiguë, la plus exacte réalité
d'Armand sera dissoute.
Or j'apprends aujourd'hui que ce nœud de muscles
j'eusse rougi de le-regarder parce qu'il me décou
vrait Armand. Si l'étendard .du roi porté par un cava
lier au galop appara1t seul, nous pouvons être émus,
nous découvrir~ si le roi l' app0rtait lui-même nous
serions terrassé. Le raccourci que propose le symbole
porté par ce qu'il doj.t signifier donne et détruit
la signification et la chose signifiée. (Et tout s' aggra
vait de ce que la torsade couvrait. le torse t)
- J'ai fait ce que j'ai pu pour arriver à l'heure,
mais je suis er1 retard, c'est pas de ma faute.
Armand ne répondit pas. Toujours adossé il
pivota sur son axe, d'un seul bloc.- Comme les portes
d'un temple.
(Le but de ce récit, c'est d'embellir mes aventures
révolues, c'est-à-dire obtenir d'elles la beauté, décou
vrir en elles ce qui aujourd'hui suscitera le chant.
seule preuve de cette bea~té.)
Ses bras restèrent noués. Armand demeurait
statue de l'Indifférence. Signes encore d'une arme
magistrale qui négligeait de s'ériger derrière ·la
toile bleue du pantalon, ses bras évoquaient la nuit
- leur couleur ambrée, leur pelage, leur masse
érotique (sans qu'il osât se fâcher, un soir qu'il était
couché, comme un aveugle reconnaît du doigt un
visage, de mon sexe je parcourus ses bras croisés)
230
mais surtout le tatouage bleu faisait apparaitre au
ciel la première étoile. Au pied des murs de cette
mosquée, appuyé au palmier penché un légionnaire
m'avait attendu souvent au crépuscule dans cette
même attitude indifférente et souveraine. Il semblait
garder un invisible trésor et maintenant il me vient
à l'esprit qu'il protégeait, malgré nos amours, son
.intacte virginité. Il était plus âgé que moi. Il était
toujours le premier aux rendez-vous danS les jardins
de Meknès. L'œil vague - ou sur une vision précise?
- il fumait une cigarette. Sans qu'il bougeât d'une
ligne (il me disait à peine. bonsoir, il ne me tendait
pas la main) je lui accordais le plaisir qu'il voulait,
je rajustais mon froc et je le quittais. J'eusse aimé
qu'il me s~rrât dans ses bras. Il était beau, et si j'ai
perdu son nom je me souviens qu'il prétendait être
le fils de la Goulue.
La contemplation des bras d'Armand, je -le crois,
était ce soir l'unique réponse à toutes les inquiétudes
métaphysiques. Derrière eux Armand disparaissait,
détruit, davantage présent cependant et plus efficace
que le pouvait être sa personne, car il était l'animateur
du blason.
Du fait lui-même je conserve peu de précision,
sauf qu'Armand me donna deux ou trois gifles
qu'il serait impoli que je vous dissimule. Il ne sup
portait pas que je le fasse attendre. une seconde. Peut
être craignait-il que je disparaisse t~ut à fait. Pendant
quelques jours je feignis de considérer leurs disputes
entre Robert et lui avec indulgence mais je souffrais,
d'amour, de dépit, de rage. Une telle angoisse je
23I
l'eusse peut-être aujourd'hui résolue en travaillà.nt
à l'accouplement de ces deux hommes que j'aimais:
l'un pour sa force, l'autre sa grâce. Une charité
possible, familière maintenant à mon cœur, m'elit
fait entreprendre le bonheur non de deux hommes
mais de ces êtres plus parfaits qu'ils indiquent : la
force et la beauté. Si l'une et l'autre en moi ne se
peuvent unir que ma bonté, d'elle, hors de moi,
réussisse un nœud de perfection- d'amour. J'avais
quelques économies. Sans prévenir personne, Stili
tano, Armand; Sylvia ni Robert, je pris le tr~ et
je revins en France.
Dans ces forêts de Maubeuge, je compris que le
pays que j'avais tant de mal à quitter, la région
enveloppante dont j'éprouvai la soudaine nostalgie
en franchissant cette dernière frontière, c'était la
rayonnante bonté d'Armand, et qu'elle était faite
de tous les éléments, vus à l'envers, qui composaient
sa cruauté.
A moins que ne survienne, d'une telle gravité,
un événement qu'en face de lui mon art littéraire
soit imbécile et qu'il me faille pour dompter ce
nouveau malheur un nouveau langage, . ce livte
est le dernier. J'attends que le ciel me tombe sur le
coin de la gueule. La sainteté c'est de faire servir
la doulerir. C'est forcer le diable à -être Dieu. C'est
obtenir la reconnaissance du mal. Depuis cinq ans
j'écris des livres : je. peux dire que je l'ai fait avec
plaisir mais j'ai fmi. Par l'écriture j'ai obtenu ce que
je cherchais. Ce qui, m'étant un enseignement, me·
guidera, ce n'est pas ce que j'ai vécu mais le ton sur
232
lequel je le rapporte. Non les anecdotes mais l'œuvre
d'art. Non ma vie mais son interprétation. C'est
ce que m'offre le langage pour l'évoquer, pour
parler d'elle, la traduire. .Réussir ma légende. Je
sais ce que je veux. Je sais où je vais. Les chapitres
qui suivront U'ai dit qu'un grand nombre est perdu)
je les livre. en vrac.
{Par légende je n'entendais pas l'idée plus ou
moins décorative que le public connaissant mon
nom se fera de moi, mais l'identité de ma vie future
avec l'idée la plus audacieuse que moi-même et
les autres, après ce récit, s'en puissent former. n
reste à préciser si l' acc6mpli3sement de ma légende
consiste dans la plus audacieuse existence possible
dans l'ordre crimind.)
Dans la rue, tant j'ai peur qu'un policier me reœn
naisse, je sais rentrer en moi. Le plus essentid de
moi-même s' ét~t réfugié dans la plus secrète,
profonde retraite {un endroit au fond de mon corps
-où je veille, où j'épie sous forme de petite flamme)
je ne crains plus rien. J'ai l'imprudence de croire
mon corps débarrassé de tous signes distinctifs, et
qu'il parait vide, impossible à identifier tant, de moi
tout a bien abandonné mon image, mon regard,
mes doigts dont les tics s' évàporent, et que les ins
pecteurs aussi voient que ce qui marche sur le trottoir
à côté d'eux, c'est une coquille vide, débarrassée de son
homme. Mais que je passe par une rue tranquille,
la flamme grandit, occupe mes membres, monte jus
qu'à mon visage et le colore de ma ressemblance.
J'accumule les imprudences : monter dans les
233
·voitures volées, p:j,Sser devant les magasins où j'ai
opéré, montrer des papiers trop manifestement
faux. J'éprouve le sentiment que d'ici peu de temps
tout doit lâcher. Mes imprudences sont graves et
je sais que la catastrophe aux ailes de lumière, sortira
d'une très, très légère erreur 1• Mais, cependant
que j'espère comme une grâce le malheur., il est bien
que je m'évertue aux jeux habituels du monde.
Je veux m'accomplir en une destinée des plus rares.
Je vois très ~ ce qu'die sera, je la veux non d'une
courbe g_racieuse légèrement inclinée vers le soir,
mais d'une beauté jamais vue, belle à cause du danger
qui la travaille, la bouleverse, la mine. 0 fàites que
je ne sois que toute beauté! J'irai vite ou lentement,
mais j'oserai ce qu'il faut oser. Je détruirai les appa
rences, les bâches tomberont brftlées et j'apparaîtrai
là, un soir, sur la paume de votre main, tranquille
et pur comme une statuette de verre. Vous me verrez.
Autour de moi, il n'y aura plus rien.
Par la gravité des moyens, par la magnificence
des matériaux mis en œuvre pour qu'il se rapproche
1.· Mais qui empêchera mon anéanti'ssement? Parlant
de catastrophe je ne puis pas ne pas évoquer un rêve :
une locomotive me poursuivait. Je courais sur la voie ferrée.
r entendais le halètement proche de la machine. Je quittai
1es rails pour courir dans la campagne. Méchante, la ·loco
motive me poursuivit toujours mais elle s'arrêta gentiment,
poliment, devant une petite et fragile barrière de bois que je
reconnus comme l'une des barrières fermant un pré appar
tenant à mes parents nourriciers et où, enfant, je menais
pa1tre les: vaches. A un ami racontant ce rêve je clis : « •.• le
train s'arrêta à la barrière de mon enfànce .•. ».
234
des hommes, je mesure à quel point le poète était
loin d'eux. La profondeur de mon abjection l'a
forcé à ce travail de bagnard. Or, mon abjection
était mon désespoir. Et le désespoir la force même
- et en même temps la matière pour l'abolir. Mais
si l'œuvre est la plus belle, qui exige la vigueur du
plus grand désespoir, il fallait que le poète aim:ât les
homines pour entreprendre un pareil effort. Et
qu'il réussît. n est bien que les hommes s'éloignent
d'une œuvre profonde si elle est le cri d'tin homnie
enlisé monstrueusement en soi-même ..
A la gravité des . moyens que j'exige pour vous
écarter de moi, mesurez la tendresse que je vous
porte. Jugez à quel point je vous aime par ces barri
cades que j'élève dans ma vie et dans mon œuvre
(l'œuvre d'art ne devant être que la preuve de
ma sainteté, il n'importe pas seulement que cette
sainteté s.oit réelle afin de féconder l'œuvre, mais
aussi pour que, sur une œuVI"e forte déjà de la sainteté,
je m'appuie pour un effort plus grand vers une desti
nation inconnue) afin que votre haleine (je suis
corruptible à l'extrême)", ne me puisse pourrir. Ma
tendresse est d'une p~te fragile. Et le souffle des
hommes troublerait les méthodes de recherches d'un
nouveau paradis. Du mal, j'imposerai la vision
candide, dussé-je à cette recherche y laisser ma peau,
mon honneur et ma gloire.
Créer n'est pas un jeu quelque· peu frivole. Le
créateur s'est engagé dans une aventure effrayante
qui est d'assumer soi-même jusqu'au bout les périls
risqués par ses créatures. On ne peut supposer. une
23S
création n'ayant l'amour à l'origine. Comment
mettre en face de soi aussi fort que soi, ce qu'on
devra mépriser ou haïr; Mais alors le créateur se
chargera du poids du péché de ses personnages.
Jésus devint homme. Il expie. Après, comme Dieu,
les avoir créés, il délivre de leurs péchés les hommes :
on .Je flagelle, on lui crache au VIsage, on le moque,
on le cloue. Voilà le sens de l'expression : « Il souffre
dans sa chair. • Négligeons les théologiens.« Prendre
le poids du péché du monde» signifie très exactement :
éprouver en puissance et en effets tous les péchés; ·
avoir souscrit au mal. Tout créateur doit ainsi endos
ser - le mot serait faible - faire sien au point de
le savoir être sa substance, circuler dans ses artères
- le mal donné par lui, que librement choisissent
ses héros. Nous voulons voir là l'une des nombreuses
utilisations de ce mythe généreux de la Création
et de la Rédemption. S'il accorde à ses personnages
le libre arbitre, la: libre disposition de soi, tout
créateur dans le secret de son cœur espère qu'ils
choisissent le· Bien. Tout amant fait de même espérant
être aimé pour soi.
Je désire un instant porter une attention aiguë
sur la réalité du suprême bonheur dans le désesporr :
quand on est seul, soudain, en face de sa perte sou---·
daine, lorsqu'on assiste à l'irrémédiable destruction
de son œuvre et de soi-même. Je donnerais tous les
biens de ce monde - il faut en effet les donner -
pour connaître l'état désespéré ~ et secret '_ que
personne ne sait que je sais. Hitler seul, dans les
caves de son palais, aux dernières minutes de la défaite
de l'Allemagne, connut s6rement cet instant de pure
lumière - lucidité fragile et solide - la conscience
de sa chute.
·Mon orgueil s'est coloré avec la pourpre de ma
honte.
Si la sainteté est mon but, je ne puis dire ce qu'elle
est, Mon point de départ c'est le mot lui-même
qui indique l'état le plus proche de la perfection
morale. Dont je ne sais rien, sauf que sans elle ma vie
serait vaine. Ne pouvant réussir une définition de la
sainteté - pas plus que de la beauté - à chaque
instant je la veux créer, c'est-à-dire faire que tous
mes actes me conduisent vers elle que j'ignore. Que
me guide à chaque instant une volonté de sainteté
jusqu'au jour où ma luminosité sera telle que les
gens diront : « C'est un saint », ou avec plus de
chance : « C'était un saint. • De longs cltonnements
m'y conduisent. Il n'existe pas de méthode. C'est
obscurément et sans autres preuves que la certitude
de faire de la sainteté que j'accomplis les gestes m'y
portant. Qu'on la gagne par une discipline mathéma
tique il se peut, lllalSje crains qu'on obtienne une
samteté facile, polie, aux formes éprouvées, pour
tout dire, académique. Or, c'est obterur un simulacre.
Parti des principes élémentaires des morales et des
religions le saint arrive à son but s'il se débarrasse
d'eux. Comme la beauté - et la poésie - avec
laquelle Je la confonds, la sainteté est singulière. Son
expression est originale. Toutefois, il me semble
qu'elle ait pour base unique le renoncement. Je
237
la confondrai donc encore avec la liberté. Mais
surtout je veux être un saint parce que le mot indique
la plus haute attitude humaine, et je ferai tout pour
y parvenir. J'y emploierai mon orgueil et l'y sacri
fierai.
La tragédie est un moment joyeux. Les sentiments
joyeux seront portés par le sourire, par une allé
gresse de tout le corps, et du visage. Le héros ne
connaît pas le sérieux d'un thème tragique. n ne
doit pas le voir, s'il l'entrevit jamais. Il connaît
nativement l'indifférence. Dans les bals des faubourgs,
il y a des jeunes gens graves, indifférents à la musique
qu'ils semblent davantage conduire que subir.
D'autres sèment joyeusement sur les filles une syphilis
cueillie dans l'une d'elles : à la déchéance de leurs
corps admirables, annoncée par les figures de cire
des baraques, ils vont tranquilles, le sourire aux
lèvres. Si c'est à la mort qu'il va - dénouement
nécessaire - à moins que ce soit au bonheur, c'est
comme à la plus parfaite réalisation, donc la plus
heureuse, de soi, il y va d'un cœurjoyeux. Le héros
ne. saurait faire la moue à une mort héroïque. Il
n'est héros que par cette mort, elle est la condition
si amèrement recherchée par les êtres sans gloire,
elle est la gloire, elle est, enfin (cette mort et l'accu
mulation des apparents malheurs qui y conduisent)
le couronnement d'une vie prédisposée, mais surtout
le regard de notre propre image dans un miroir
idéal qui nous montre resplendissant éternellement
Uusqu'à l'usure de cette lumière qui portera notre
nom).
La tempe saigna. Deux soldats venant de se battre
pour une raison qu'ils avaient depuis longtemps
oubliée, le plus jeune tomba, la tempe éclatée sous
le poing de fer de l'autre qui regarda le sang couler,
devenir une touffe de primevères. Rapidement,
cette floraison se répandit. Elle gagna le visage qui
fut bientôt recouvert de milliers de ces fleurs serrées
violettes et douces comme le vin que vomissent les
soldats. Enfin, tout le corps du jeune homme écroulé
dans la poussière, ne fut qu'un tertre dont les prime
vères grandirent assez pour être- des marguerites
où paSsait le vent. Seul un bras resta visible et s'agita,
mais le vent bougeait toutes ces herbes. Le vainqueur
bientôt ne vit plus qu'une main disant le maladroit
signe de l'adieu et de l'amitié désespérée. A son
tour, cette main disparut, prise dans le terreau fleuri.
Le vent cessa lentement, avec regret. Le ciel s'obscur
cit qui éclairait d'abord l'œil du jeune soldat brutal
et meurtrier. n ne pleura pas. n s'assit sur ce tertre
qu'était devenu son ami. Le vent bougea un peu,
mais un peu moins. Le soldat. fit le geste de chasser
les cheveux de ses yeux et il se reposa. n s'endormit.
Le sourire de la tragédie est encore commandé
par une sorte d'humour à l'égard des Dieux. Le
héros tragique délicatement nargue son destin. n
l'accomplit si gentiment que l'objet cette fois ce
n'est pas l'homme, mais les Dieux.
Condamné déjà pour vol, je puis l'être à nouveau
sans preuves, sur une seule accusation légère, sur le
doute. La loi me dit alors capable du fait. Le danger
n'est pas seulement quand je vole, mais à chaque
239
moment de ma vie, parce que j'ai volé. Une vague
inqwétude embrume ma vie, à la fois l'alourdit et
l'allège. Pour conserver la limpidité, l' actÙté de
mon regard, ma conscience doit effleurer tout acte
afin que je prusse vite le corriger, changer sa signi
fication. Cette inquiétude me tient en éveil. Elle me
donne l'attitude étonnée du chevrewl arrêté dans la
clairière. Mais l'inquiétude m' entraine aussi comme
une sorte de vertige, fait bourdonner ma tête et me
laisse chavirer dans un . élément. de ténèbres où je
me terre, si j'entends sous les feuilles résonner le
sol d'un sabot.
Mercure, m'a-t-on dit, chez les anciens était
le dieu des voleurs qui savaient ainsi quelle pwssance
invoquer. Mais nous, nous n'avons personne. Il
paraîtrait logique de prier le diable, aucun voleur
n'oserait le faire sérieusement. Pactiser avec lw serait
profondément s'engager, tant il s'oppose à Dieu
que l'on sait être le vainqueur définitif. L'assassin
lw-même n'oserait prier le diable.
Pour abandonner Lucien, j'organiserai autour
de l'abandon, afin qu'il paraisse entrainé par elles,
une avalanche de catastrophes. Il sera un fétu au
centre de la tornade. Même s'il apprend que je
voulus un pareil malheur, il me haïra, mais sa haine
ne me touchera pas. Le remords, le reproche de ses
beaux yeux, n'auront pas assez de force pour m'émou
voir, pwsque je serai au centre d'une tristesse déses
pérée. Je perdrai des choses qw me sont plus chères
que Lucien, et qui me sont moins chères que mes
scrupules. Ainsi tuerais-je volontiers Lucien afin
d'engloutir sous un faste criminel ma honte. Hélas,
une crainte religieuse m'écarte du méurtre, et me
tire à lui. Il risque de faire de moi un prêtre, de la
victime Dieu. Pour détruire l'efficacité du meurtre,
peut-être me suffira-t-il de la réduire à l'extrême
par la nécessité pratique de l'acte criminel. Je sau
rais tuer un honune pour quelques millions. Le
prestige de l'or peut combattre celui du meurtre.
Obscurément l'ancien boxeur Ledoux l'aurait-il
compris? Par vengeance il tue un complice. Dans
la chambre du mort il fait le désordre pour simuler
un vol, et, voyant un billet de cinq francs traînant
sur la table Ledoux le prend et explique à son amie
étonnée:
- Je le garde comme fétiche. Il ne sera pas dit
que j'aurai tué sans que cela me rapporte.
Je fortifierai assez vite mon esprit. n importe,
en y songeant, de ne pas laisser sa paupière, ni ses
narines prendre un pli tragique, mais d'examiner
l'idée de meurtre avec une grande aisance, l'œil
large, ouvert par la peau du front qui se plisse comme
sous l'effet de l'étonnement naïf, de l'émerveillement.
Aucun remords, aucun chagrin préalable ne sau
raient alors se loger dans le coin de votre œil, ni
sous vos pieds creuser des précipices. Un sourire
gouailleur, un air tendre sifflé entre les dents, un
peu d'ironie dans les doigts qui cueillent la cigarette
suffiraient à me remettre en contact avec la déso
lation dans la solitude satanique (à moins que je ne
chérisse quelque assassin à qui ce geste, ce sourire,
cet air tendre sont habituels). Après avoir dérobé
la bague de B. R.
- S'il vient ile savoir? me disais-je, je l'ai vendue
à quelqu'un qu'il connaît!
J'imagine, car il m'aime, son chagrin et ma honte.
J'envisage donc le pire : la mort. La sienne.
Boulevard Haussmann, j'ai vu l'endroit où des
cambrioleurs se sont fait arrêter. Pour s'enfuir du
magasin, l'un d'eux essaya d'en traverser la glace.
Accumulant les dégâts autour de son arrestation
croyait-il lui donner une importance qu'on retirerait
au fait la précédant : le cambriolage. Déjà il cherchait
à entourer sa personne d'une pompe sanglante, éton
nante, intimidante, au centre de laquelle il fût lui
même demeuré pitoyable. Le criminel magnifie
son exploit. Il veut disparaître sous le faste, dans une
mise en scène énorme, provoquée par le destin. En
même temps qu'il décompose son acte en moments
rigides, qu'ille disloque.
- Que me peuvent les outrages des homme:;
quand mon sang.~.
Sans rougir, pourrais-je encore admirer les beaux
criminels, si je n'avais pas connu leur nature? S'ils
ont eu le malheur de servir à la beauté de nombreux
poèmes, je veux les aider. L'utilisation du crime par
un artiste est impie. Quelqu'un risque sa vie, sa
gloire, afin de servir à l'ornement d'un dilettante.
Le héros fût-il imaginaire, un être' vivant l'inspi~a.
Je refuse de me délecter de ses. peines si je ne les ai
pas encore partagées. Je vais encourir d'abord le
mépris des hommes, leur jugement. La sainteté de
Vincent de Paul, je m'en méfie. Il devait accepter
242
de commettre ·le crime à la place du galérien dont
il prit la place dans les fers. ·
Le ton de ce livre risque de scandaliser l'esprit
le meilleur et non le pire. Je ne cherche pas le sçan
dale. Je groupe ces notes pour quelques jeunes
gens; J'aimerais qu'ils les considérassent comme la
consignation d'une ascèse entre toutes délicate.
L'expérience est douloureuse et je ne l'ai pas encore
achevée. Que son point de départ soit une rêverie
romanesque, il n'importe, si je la travaille avec la
rigueur d'un problème ma.thématique; si je tire
d'elle les matériaux utiles à l'élaboration d"une œuvre
d'art, ou à l'accomplissement d"une perfection mo
rale (à l'anéantissement peut-être de ces matériaux
eux-mêmes, à leur dissolution) proche de cette sain
teté qui n'est encore pour moi que le plus beau mot
du langage humain.
Limité par le monde, auquel je m'oppose, découpé
par lui, je serai d'autant plus beau, étincelant, que
les angles qui me blessent et m:e donnent forme, sont
plus aigus, cruelles mes découpures.
n faut poursuivre les actes jusqu'à leur achèvement.
Quel que soit leur point de départ la fin sera belle.
C'est parce qu'elle n'est pas achevée qu'une action
est infâme.
Quand je tournai la tête, mon œil fut ébloui par
le triangle gris que formaient les deux jambes de
l'assassin dont un pied était appuyé sur le court rebord
du mur quand l'autre demeurait immobile dans la
poussière du préau. Ces deux jambes étaient vêtues
243
de bure rêche, roide, désolée. J'eus un second éblouis
sement, car cessant de m~cher la ttge d'une rose
blanche que je gardais entre les dents, je venais de
la lancer par mégarde (au visage peut-être d'un
voyou) quand elle s'accrocha, avec une habileté sour
noJse, à la braguette formant l'angle sévère d'étoffe
grise. Ce simple geste échappa au gardien. Il échappa
même aux autres détenus et à l'assassin qui n'éprouva
qu'un très léger choc. Quand il regarda son froc, il
rougit de honte. Crut-il découvrir un crachat ou le
s1gne de quelque volupté que lui accordait le fait
seul d'être pour un mstant sous le ciel de France le
plus clair? Bref, le VlSage cramois1, d'un geste négli
gent, essayant de se dissimuler, il arracha la rose
saugrenue, furtivement. accrochée par la pomte
extrême d'une épme, et il la fourra dans sa pOche.
Je nomme sainteté, non un état, mais la démarche
morale qui m'y conduit. C'est le point idéal d.'une
morale dont je ne puis .parler car je ne l'aperçois pas.
Il s'éloigne quand Je m'approche de lui. Je le désire
et je le redoute. Cette démarche peut paraitre imbé-.
cile. Cependant encore que douloureuse, elle est
Joyeuse. C'est une folle. Sottement elle prend la
figure d'une Caroline enlevée sur ses jupes et hurlant
de bonheur.
Je falS, non tellement de la solitude, mais du
sacrifice la plus haute vertu. C'est la vertu créatrice
par excellence. Il devrait y avoir damnation. S'éton
nera-t-on quand je prétend.s que le crime peut· me
servir à assurer ma vigueilr morale?
Quand pourrat-.Je enfin bondir au cœur de
l'image, être moi-même la lumière qmla porte jus
qu'à vos yeux? Quand serai-je au cœur de la poésie?
Je risque de me perdre en confondant la sainteté
avec la solitude. Mais par cette phrase, ne risqué
je pas de redonner à la sainteté le sens chrétien que
je veux détacher d'elle?
Cette recherche de la transparence est peut-être
vaine. Atteinte elle serait le repos. Cessant d'être
« je », cessant d'être « vous », le sourire subsistant
c'est un sourire égal posé sur les choses. '
Le jour même de mon arrivée à la Santé - pour
l'un des nombreux séjours que j'y fis -je compa
rus devant le directeur : j'avais bavardé au guichet
d'un ami reconnu au passage. Je fus puni de quinze
jours de mitard, où l'on me conduisit tout de suite.
Trois jours après que j'étais au cachot, un auxiliaire
me fit passer des mégots. C'étaient les détenus de
ma cellule où, sans y avoir encore mis les pieds, j'étais
affecté, qui me les envoyaient. En sortant du cachot
je les remerciai. Guy me dit :
- On a vu qu'il y avait un nouveau, c'était mar
qué 'Jur la porte : Genet. Genet on savait pas qui
c'est. On te voyait pas arriver. On a compris que
t'étais au mitard et on t'a fait passer les clops.
Parce que mon nom, sur les registres, m'établis
sait dans cette cellule, déjà ses occupants se savaient
solidaires d'une peine inconnue, encourue pour un
délit auquel ils n'avaient aucune part. Gtiy était
l'âme de la cellule. Il en était cet adolescent, blanc et
bouclé, beurré, la conscience inflexible, la rigueur.
245
S'adressait-il à moi, chaque fois j'éprouvais le sens
de cette expression étrange : « Dans les reins une
décharge de parabellum. ,.
Il fut arrêté par la police. Devant moi s'échangea
ce dialogue :
- C'est toi qui as fait le coup de la rue de Flandre.
-Non, c'est pas moi.
- C'est toi. La concierge te reconnaît.
- C'est un type qui a ma· gueule.
- Elle dit qu'il s'appelle Guy.
- C'est un type qui a ma gueule et mon nom.
- Elle reconnait tes fringues.
- Il a ma gueule, mon nom et mes fringues.
- C'est les· mêmes cheveux. ,
- Il a ma gueule, mon nom, mes fringues et mes
cheveux. ·
- On a relevé tes empreintes.
- Il a ma gueule, mon nom, mes fringues, mes
cheveux et mes empreintes.
- Ça peut aller loin. .
- Jusqu'au bout.
- C'est toi qui as fait le coup.
~ Non, c'est pas moi.
C'est de lui que je reçus la lettre où se trouve ce
passage Ue venais d'être encore enfermé à la prison
de la Santé ... ) : « Mon petit Jeannot, je suis trop
fauché pour t'envoyer un colis. Je n'ai plus le rond,
mais je tiens à te dire ceci qui va te faire plaisir je
l'espère, c'est que, pour la première fois, j'ai voulu
me branler en pensant à toi et j'ai joui. Tu peux au
moins être sûr qu'au dehors il y a un copain qui
pense à toi ... ,.
Je Iui reproche quelquefois sa familiarité avec
l'inspeèteur Richardeau. J'essaie d'expliquer qu'un
policier est plus vil encore qu'un mouchard, Guy
m'écoute à peine. Il marche à petits pas. Autour de
son cou il connaît le col flottant de sa chemise de
soie trop souple, sur ses épaules, son ve~ton bien
coupé; il tient la tête haute et devant soi, il regarde
droit, sévèrement, la rue triste et grise, morne, de
Barbès, mais où un mac, derrière les rideaux d'un
hôtel meublé, peut le voir passer .
. ·. - Oui, au fond, t'as raison, dit-il. C'est tous des
salauds.
Au bout d'un instant, quand je crois qu'il ne songe
pltis à ce que je disais {en effet s'écoula un certain
temps sans qu'il songe afm de mieux sentir à son
poignet peser une gourmette d'argent, ou pour qu'un
vide en lui Se fasse où trouver place pour cette idée)
il murmure:
- Oui. Pourtant un flic c'est pas pareil.
- Ah! Tu trouves?
Malgré mes arguments qui veulent confondre
le flic avec le mouchard, condamner davantage
le premier, je sens comme Guy, et ne lui avoue pas,
que ce n'est pas pareil. J'aime secrètement, oui,
j'aime la police. Je ne lui dirai pas mon émoi quand
je passais à Marseille, cours Belsunce, devant la
cantine réservée aux policiers. L'intérieur était peu
plé de flics marseillais, ·en uniforme et en civil. La
cantine me fascinait. Ce sont des serpents qui s'y
lovent et s'y frôlent dans ùne familiarité que ne gêne
pas - que favorise peut-être - l'abjection.
Impassible, Guy marche. Sait-il que le dessin de
247
sa bouche est trop mou? Elle donne à son visage une
joliesse enfantine. Blond naturellement, il s'est
teint en brun. Il veut passer pour un Corse - lui
même se prendra à son jeu - et je le soupçonne
d'aimer les fards.
- J'suis recherché, me dit-il.
L'activité du voleur est une succession de gestes
étriqués, mais brûlants. Venant d'un intérieur calciné,
chaque geste est douloureux, pitoyable. Ce n'est
qu'après le vol, et grke à la littérature, que le voleur
chante son geste. Sa réussite chante en son corps un
hymne que sa bouche redira. Son échec enchante
sa détresse. A mon sourire, à mon haussement d' épau
les, Guy répond :
-:- J'ai l'air trop jeune. Avec les autres voyous,
il faut paraître un homme.
J'admire sa volonté qui ne fléchit jamais. Un seul
de ses éclats de rire, me dit-il, le trahirait. J'ai pour
lui la même pitié qu'à l'égard d'un lion que son
dompteur fait marcher sur la corde raide.
D'Armand - de qui je parle peu, la pudeur m'en
empêche, et peut-être la difficulté de dire qui il fut
et ce qu'il fut pour moi, de rendre exactement sa
valeur d'autorité morale - la bonté était je crois une
sorte d'élément où mes qualités secrètes (inavouables)
trouvaient leur justification.
C'est après que je l'eus quitté, que j'eus mis entre
lui et moi la frontière, que je l'éprouvai. Il m'apparut
intelligent. C'est-à-dire qu'il avait osé franchir les
règles morales, non inconsciemment, aveè la déce
vante facilité des gars qui les ignorent, au contraire
c'était au prix d'un effort très grand, dans la certitude
de perdre un trésor inestimable, mais avec la certitude
encore d'en créer un autre, plus précieux que celui
qu'il perdait.
Les gangsters d'une bande internationale s'étant
rendus - « sans lutte à la police, ·lâchement •, écri
virent les jollm.aUX belges, - nous l~pprlmes un
soir dans un bar où chacun commentait leur attitude.
- C'est des dégonflés, quoi, dit Robert. C'est
pas ton avis?
Stilitano. ne lui répondit pas. Devant moi il redou
tait d'évoquer la frousse ou l'audace.
- Tu dis rien, c'est pas ton avis? Ils prétendent
qu'ils ont fait des coups formidables, des attaques
de banques, des attaques de trains, et ça vient se
remettre gentiment dans les bras des poulets. Ils
auraient pu se défendre, jusqu'à la dernière balle.
De toute façon leur compte est bon, puisqu'on va
les extrader. La France les réclame. Y vont être
raccourcis. Moi j'aurais ...
- Et moi tu me chauffes 1
La colère d'Armand fut soudaine. Son regard
était indigné. Plus humble, Robert dit :
- Quoi, t'es pas de mon avis? ·
- A ton âge j'en avais fait un peu plus que toi
et je causais. pas des hommes, surtout de ceux qui
sont pris.· Pour eux y a plus que les tribunaux. T'as
pas la taille de juger.
Ce ton explicatif redonna un peu d'audace à
Robert. ll osa répondre :
- N'empêche qu'ils se sont de'ballonnés. Si ils
avaient fait tout ce qu'on prétend ...
2.49
- Sale petit con, c'est justement parce qu'ils
ont fait tout ce qu'on prétend qu'ils se sont dé
ballonnés, comme tu dis. Tu sais ce qù'ils ont
voulu? Hein, tu le sais? Je vais te le dire, moi. Du
moment que c'est la fin, pour eux, ils ont voulu
se payer un luxe qu'ils n'avaient pas eu le temps de
s'offrir pen<4nt leur vie : le déballonnage. Tu com
prends? C'est une fête pour eux de pouvoir s'aller
remettre à la police. Ça les repose.
Stilitano ne bronchait pas. Au fin sourire de sa
bouche je crois avoir deviné que le sens lui était
familier de la réponse d'Armand. Non sous cette
forme affirmative, héroïque, insolente, mais d'un
style diffus. Robert ne répondit pas. A cette expli
cation il ne comprenait rien, sauf peut-être qu'elle
venait de le placer un peu au dehors de nous trois.
J'eusse de moi-même, mais plus tard, trouvé
cette justification. La bonté d'Armand consistait
à me permettre de m'y trouver à l'aise. Il com
prenait tout. (J'entends qu'il avait résolu mes pro
blèmes.) Non que je veuille dire que l'explica
tion qu'il osait donner de la capitulation des gangsters
était valable pour ces gangsters, mais qu'elle l'était
pour moi s'il se fftt agi de justifier ma capitulation
en de telles circonstances. Sa bonté consistait encore
à transformer en fête, en parade solennelle et déri
soire ce qui n~était qu'un vil abandon de poste. Le
souci d'Armand était la réhabilitation. Non des autres
ou de soi : de la misère morale. Il lui accordait les
attributs qui sont l'expression des plaisirs du monde
officiel.
Je suis loin d'avoir sa stature, ses muscles et leur
250
pelage, mais il y a des jours, quand je me vois dans
une glace; que je crois retrouver dans mon visage
un peu de sa sévère bonté. Alors je suis fier de moi,
de ma gueule écrasée et lourde. J'ignore dans quelle
fosse commune il est enterré, ou s'il est toujours
debout, promenant avec indolence un corps souple
et fort. n est le seul de qui je veux transcrire le nom
exact. Le trahir même si peu serait trop. Quand il
se levait de sa chaise, il régnait sur le monde. Il eilt
pu recevoir des gifles sans broncher, être insulté dans
son corps, il fftt demeuré intact, aussi grand. Dans
notre lit il occupait toute la place, ses jambes ouvertes
selon l'angle le plus obtus, dans quoi seulement je
trouvais un peu de place où me blottir. Je dormais à
l'ombre de son sexe qui quelquefois retoml;>ait sur
mes yeux et quelquefois, au réveil ornait mon
front d'une massive et curieuse come brune. S'éveil
lant, son pied, non brutal mais d'une impérieuse
pression, me chassait du lit. tl ne parlait pas. n
fumait, pendant que je préparais le café et les toasts de
ce Tabernacle où reposait - où s'élaborait la Science.
Une conversation maladroite un soir nous apprit
qu'Armand, de Marseille à Bruxelles, de ville el!
ville, de café en café, pour gagner de quoi manger
découpait des dentelles en papier devant les clients.
Le docker qui nous renseigna, Stilitano et moi, ne
se moquait pas. Il parlait, avec beaucoup de naturel,
des nappecons, . des pochettes, des mouchoirs, d'un
délicat travail de mercerie obtenu avec une paire de
ciseaux et du papier plié.
- Moi je l'ai vu, moi, Armand, je l'ai vu faire
son numéro, dit-iL
251
Supposer mon maitre mas~if et calme accomplir
une besogne de femme m'émouvait. Aucun ,ridicule
ne pouvait l'atteindre. Je ne, sais de quel bagne il
remontait, s'il en était libéré ou évadé mais ce que
j'apprenais de lui prouvait cette école de toutes les
délicatesses : les bords du Maroni ou les centrales
de France.
En écoutant le docker, Stilitano souriait mécham
ment. Je redoutais qu'il ne cherchât à blesser Ar
mand : j'avais raison. La dentelle mécanique· avec
quoi il dupait les pieuses châtelaines était un signe de
noblesse, elle indiquait sur Armand la supériorité
de Stilitano. Cependant je n'osais l'implorer de se
taire : montrer à l'égard d'un pote une telle élégance
.morale eût révélé chez moi, dans mon cœur, de
bizarres paysages, éclairés de lumières si douces
qu'un coup de pouce les eût froissées. Je feignis d'être
indifférent.
- On en apprend tous les jours,· dit Stilitano.
- Yapasdemalàça.
- C'est ce que je dis. On se défend comnie on
peut.
Pour me rassurer sans doute, pour étayer mon
inconsistance, j'avais besoin de supposer mes amants
taillés dans la plus dure des matières. Voici que
j'apprenais composé de misères humaines celui qui
m'en imposait le plus. Aujourd'hui, le souvenir qui
me visite le plus souvent c'est Armand, que je ne vis
jamais dans Cette occupation, s'approchant des tables
des restaurants et découpant- en point de Venise
sa dentelle de papier. Peut-être était-ce alors qu'il
avait découvert, sans l'aide de personne, .. 1' élégance,
non de ce qu'on nomme les manières, mais du jeu
nombreux des attitudes. Soit par paresse, soit qu'il
voulût me soumettre, soit encore qu'il éprouvat
le besoin d'un cérémonial qui mît en valeur sa
personne, il exigeait que j'allumasse sa cigarette
à ma bouche et qu'ensuite je la misse à la sienne. Je
Jl.e devais même pas attendre que se manifesdt son
désir mais le prévenir. Je fis ai.!1si dans les débuts
mais, fumeur moi-même, afin d'aller plus vite, pour
économiser les gestes, je portais à ma bouche deux
cigarettes que j'allumais, puis j'en tendais une à
Armand. Brutalement il m'interdit ce procédé qu'il
jugeait sans beauté. Je dus, comme avant, prendre
dans le paquet une cigarette, l'allumer, la lui piquer
dans la bouche, et en reprendre une autre pour moi.
Mener le deuil étant d'abord me soumettre à une
douleur à quoi j'échapperai car je la transforme en
une force nécessaire pour sortir de la morale habi
tuelle, je ne puis· voler des fleurs et les porter sur la
tombe d'un mort qui m'était cher. Voler détermine
une attitude morale qui ne s'obtient pas sans effort,
c'est un acte héroïque. La douleur, par la perte d'un
être aimé, nous découvre des liens avec les hommes.
Elle exige de celui qui demeure l'observance d'une
dignité d'abord formelle. A tel point que le souci
de cette dignité nous fera voler des fleurs, si nous ne
pouvions en acheter. Ce geste fut amené par le déses
poir de ne pouvoir accomplir les (ormules habituelles
de l'adieu aux morts. Guy vint me voir pour me
dire comment Maurice B. venait d'être descendu.
·_ Il faut des coilronnes.
-Pourquoi?
2S3
- Pour le cortège.
Sa voix était brève. En allongeant les syllabes, il
etlt craint de laisser toute son âme s'alanguir. Et,
pensait-il peut-être, le moment ne doit pas être· aux
larmes, ni aux plaintes. De quelles couronnes voulait
il parler, de quel cortège, de quelle cérémonie?
- L' ent~rrement, il faut des fleurs.
- T'as du fric?
- Pas un sou. On va faire la quê<;e.
-Où?
- Pas dans l'église bien sûr. Chez les potes. Dans
les bars.
- Tout le monde est fauché.
Ce n'est pas une sépulture que Guy pour un mort
réclamait. Il voulait d'abord que les fastes du monde
fussent accordés au voyou son ami descendu par les
balles d'un flic. Au plus humble, tresser de fleurs le
manteau le plus riche selon les hommes! Honorer
l'ami, mais surtout glorifier, avec les moyens que
s'accordent ceux qui les considèrent, les établissent
même, les plus misérables.
- Ça ne te fait pas râler de savoir que les flics
qu'on descend ont des enterrements de première
classe?
- Ça te chiffonne?
- Pas toi? Et les présidents, quand on les enterre,
avec la Cour d'assises qui marche derrière.
Guy était exalté. Son indignation l'illuminait. Il
était généreux et sans retenue.
- Personne n'a de fric.
- Faut en trouver.
- Va faucher des fleurs avec ses potes.
254
-T'es fou!
·Il le dit d'une voix sourde, avec honte, avec
regret, peut-être. Un fou peut à ses morts rendre
des funérailles insolites. n peut, il doit inventer les
rites. Guy déjà a l'émouvante attitude d'un chien qui
chie. Il pousse, son regard est fixe, ses quatre pattes
sont rapprochées sous son corps arc-bouté ; et il
tremble, de la tête à l'étron fumant. Je me souviens de
ma honte, en plus de mon étonnement devant un
geste aussi inutile, quand au cimetière, un dimanche,
après avoir regardé autour d'elle, ma mère nourri
cière arracha d'une tombe inconnue et toute fraiche,
un pied de soucis qu'elle repiqua sur la tombe de
sa fille~ Voler n'importe où des fleurs pour en couvrir
le cercueil d'un mort adoré, c'est un geste, Guy le
comprenait, qui ne comblera pas le v:oleur. Aucun
humour là n'est toléré.
- Alors, qu'est-ce que vous allez faire?
- Faire un casse, en vitesse. Une agression.
- T'as quelque chose en vue?
-Non?
-Alors?
Avec deux copains, la nuit, ils. pillèrent de ses
fleurs le cimetière Montparnasse. Ils franchirent
le mur de la rue Froidevaux, près de. la pissotière.
Ce fut, me raconta Guy, une rigolade. Peut-être,
comme chaque fois qu'il va faire un cambriolage,
alla+il aux chiottes. La nuit, s'il fait somore, il
pose ·culotte, devant la porte cochère généralement,
ou au bas de l'escalier, dans la cour. Cette familia
rité le rassure. n sait qu'en argot un étron, c'est une
sentinelle.
255
- J'vais poser une sentinelle, dit-il. Nous mon
tons alors plus tranquilles. L'endroit nous est moins
étranger.
Avec une lampe électrique, ils ch~rchèrent les
roses~ On les distinguait, parait-il, très peu du
feuillage. Une ivresse joyeuse les faisait voler,
courir, blaguer parmi les monuments. c On aura
tout vu •, me dit-il. Les femmes furent chargées de
tresser les couronnes et dé faire les bouquets. Ce
sont leurs m1les qui réussirent les plus beaux.
Le matin tout était fané. Ils jetèrent les fleurs aux
ordures et la concierge . dut se demander à quelle
orgie cette nuit on s'était livré dans us chambres
où d'habitude n'entre jamais de bouquet sauf parfois
tme orchidée. La plupart des macs n'osèrent pas
assister ·à un enterrement aussi pauvre, il fallait à
leur dignité, à leur inSolence, la solennité mondaine.
Ils y envoyèrent l"urs femmes. Guy s'y rendit. Quand
il revint il m'en raconta la tristesse.
- On avait l'air cloche! C'est malheureux que tu
ne sois pas venu. y avait que des putes et des voyous.
- Oh! tu sais, j'en vois tous les jours.
~ C'est pas ça, Jean, c'était pour que quelqu'un
réponde quand les~ croque-morts ont demandé la
famille.· Moi j'avais honte.
(Quand j'étais à la colonie pénitentiaire de Met
tray, on m'ordonna d'assister à 1'enterrement d'un
jeune colon, décédé à l'infirmerie. Nous l'accompa
g~mes au petit cimetière du pénitencier .. Les fos
soyeurs étaient des enfants. Après qu'ils eurent des
cendu le cercueil, je jure que si un croque-mort,
comme à la ville, eût demandé : « La famille? •
je me serais avancé, minuscule dans mon deuil.)
- Pourquoi t'avais honte?
Guy s' é~ un peu, puis il sourit.
- C'était tt'op moche, dis. Enterrement de pauvre.
« On a drôlement piccolé, toute la nuit. J'suis
content de rentrer. J'vais tout de même pouvoir
retirer mes souliers. »
Très jeune, je désirai cambrioler les églises. Plus
tard je connus la joie d'en retirer les· tapis, les vases
et parfois les tableaux. A M ... , G ... ne remarqua pas
la beauté des dentelles. Quand je lui eus dit que les
surplis et les nappes d'autel valaient très cher, son
front earré se . plissa. Il voulut un chiffre. Dans la
sacrj.stie, je murmurai :
-Je ne sais pas.
- Combien, cinquante?
Je ne répondis pas. J'étais pressé de sortir de cette
salle où les prêtres s'habillent, se déshabillent, bouton
nent leurs soutanes, nouent les aubes.
-Hein? Combien, cinquante?
Son impatience me gagnant, je répondis :
- Plus, cent mille.
Les doigts de G... tremblaient, devenaient lourds.
Ils cassaient les étoffes et les dentelles anguleuses.
Quant à son visage, mal éclairé et par la cupidité ·
bouleversé, je ne sais s'il faut dire qu'il était hideux
ou admirable. Nous reprîmes notre calme sur les
bords de la Loire. Nous nous assîmes dans l'herbe
en attendant le premier train de marchandises.
- T'as de la chance de t'y connaître. Moi, les
dentelles je les aurais laissées.
257
Journal du voleur. I7
C'est alors que Guy me proposa de m'associer
à l:ui davantage. « Tu n'auras qu'à m'indiquer les
coups, moi j'agirai », me dit-il. Je refusai. On ne
peut, dans le métier de cambrioleur, réaliser ce qu'un
autre a conçu. Celui qui agit doit être assez habile
pour corriger ce qu'apporte l'imprévu dans la ligne
décidée. Enfin, la vie de voleur, Guy ne la voit que
magnifique, éclatante, écarlate et d'or. Elle est pour
moi sombre et souterraine, hasardeuse et périlleuse
autant que la sienne, mais c'est d'un autre péril que
se rompre les os d'un toit, en auto poursuivie s'écra
ser contre un mur, mourir d'une balle de 6}35. Je
ne suis pas fait pour ces hautains spectacles où l'on
se déguise en cardinal pour . dévaliser le trésor des
basiliques, où l'on prend l'avion pour dépister la
bande rivale. Que m'importent ces jeux luxueux.
Quand il volait une voiture, Guy s'arrangeait
pour démarrer à l'apparition du propriétaire. n
se payait la gueule de l'homme qui voit sa voiture,
docile au voleur, l'abandonner. C'était une fête
pour lui. n éclatait d'un immense rire métallique,
un peu forcé, artificiel, et démarrait en tempête. A
la vue· du volé, de sa stupéfaction, de sa rage et de sa
honte, il était rare que moi je ne souffrisse pas.
Quand je sortis de prison, nous nous retrouvâmes
dans un bar de souteneurs. A « La Villa ». Les murs
étaient couverts de photos dédicacées; portraits
d'entraîneuses,. mais surtout de boxeurs et de dan
seurs. Il n'avait pas d'argent. Lui-même venait de
s'évader. ,
- Tu ne connais rien à faire, non?
-Si.
A voix basse je lui dis mon intention de dévaliser
un ami qui possède quelques objets d'art qu'on
vendrait à l'étranger. {Je venais d'écrire un roman
intitulé Notre-Dame des Fleurs, dont la publication
me valut quelques riches relations.)·
-Y faut démolir le mec?
- Pas la peine. Écoute.
Je repris ma respiration, je me penchai vers lui.
Je changeai la disposition de mes mains sur la barre
d'appui du comptoir, je déplaçai rila jambe, enfin
je m'apprêtais à sauter.
- Écoute. On pourrait envoyer le type en tôle
pour huit jours.
Je ne puis dire que, précisément, bougèrent les
traits de Guy, pourtant toute sa physionomie se
transforma. Son visage s'immobilisa peut-être et
se durcit. Je fus tout à coup épouvanté par la dureté
du regard bleu. Guy pencha un peu la tête sur le
côté, sans cesser de me dévisager, ou plus exactement,
de me fixer, de me clouer. J'eus la révélation sou
daine de l'expression : «Je vais t'épingler! » Sa voix,
pour me répondre ce qui suivra, était basse, égale,
mais braquée vers mon estomac. Elle sortait de sa
bouche avec la rigidité d'une colonne, d'un bélier.
D'être contenue, monotone, la faisait paraître tassée,
compacte.
- Comment, c'est toi qui me dis ça, Jeannot.
C'est toi qui me dis d'envoyer un mec en cabane?
Mon visage demeura aussi immobile que le sien,
aussi dur, mais plus volontairement tendu. A l'orage
du sien où s'amoncelaient des nuages noirs, j'opposai
mon visage de roc, à ses éclairs, à sa foudre, mes angles
259
et mes pointes. Sachant que sa rigueur doit crever
et s'écrouler en mépris, je fis front, pour un instant.
Je réfléchis très vite comment me rattraper sans qu'il
se doutât que j'avais voulu une action abjecte. n
fallait que j'eusse le temps pour moi. Je me tus. Je
laissais son étonnement et son mépris se déverser
sur moi.
- Je peux descendre un type. Si tu veux je le
bute, je le saccage ton mec. T'as qu'à me le dire.
Hein, dis, Jeannot, tu veux que je le descende?
Je me tus encore et le regardai fixement. Je sup
posais mon visage impénétrable. Guy devait me
voir tendu,· me croire au fait d'un moment extr~
mement dramatique par le fait d'une volonté arrêtée,
d'une décision qui l'étonnait au point de l'émouvoir.
Or, je redoutais sa sévérité d'autant plus que jamais
il ne parut plus viril que ce soir. Assis sur le haut
tabouret, ses cuisses musculeuses · saillaient sous
l'étoffe rase du pantalon où posée sur elles sa main
était forte, épaisse et rêche. Dans je ne puis définir
quel élément commun avec eux de méchanceté, de
sottise, de virilité, d'élégance, de pompe, de viscosité,
il était l'égal des souteneurs qui nous entouraient, et
leur ami. n m'écrasait. (( Ils • m'écrasaient.
- Tu t'rends compte de ce que c'est que d'en
voyer un type là-bas. On y est passé tous deux.
Allons, on peut pas faire ça.
Lui-même avait-il trahi, vendu ses amis? Son
intimité avec un inspecteur de la P. J. m'avait fait
craindre- et espérer- qu'il soit une donneuse. Le
craindre car je risquais d'être dénoncé, craindre
encore car il me précéderait dans la trahison. L' espé-
.2.6o
rer parce que j'aurais un compagnon et ·un soutien
dans l'abjection. Je compris la solitude et le désespoir
du voyageur _ayant perdu son ombre. Je me taisais
toujours et je regardais Guy fixement. Mon visage
demeurait immobile. Le moment n'était pas encore
venu de me reprendre. Qu'il barbotât dans l'étonne
ment jusqu'à perdre pied. Toutefois jé ne pus ne
pas déjà percevoir son mépris, car il dit :
- Mais, Jeannot, je te considère comme mon
frangin. Tu te rends compte? Si un mec, un mec
d'ici, y voulait te faire tomber, je me charge de sa
peau. Et toi tu me dis ...
n baissa la voix car des macs s'étaient rapprochés
de nous. (Des putains au5si pourraient nous entendre.
Le bar était bondé.) Mon regard se voulut plus dur.
Mes sourcils se joignirent. Je mâchonnais à l'intérieur
de mes lèvres et je gardais encore le silence.
- Tu sais, si c'était un aut' que toi qui me pro
pose ça ...
Malgré la carapace de volonté dont je me proté
geais j'étais humilié par la douceur fraternelle de
son mépris. Le ton de sa voix, ses paroles me laissèrent
indécis. Est-il ou n'est-il pas lui-même un mouchard?
Je ne le saurai jamais avec certitude. S'ill' est, il peut
aussi bienme mépriser pour une action qu'il accep
terait de commettre. Il se peut encore qu'il lui
répugne de m'avoir comme compagnon dans l'ab
jection parce que je suis moins prestigieux à ses yeux,
moins étincelant que tel autre voleur qu'il accepterait.
Je connaissais son mépris. Il s'en fallut de peu qu'il
ne me dissolve comme un rocher de sucre. Je devais
sans trop de fixité pourtant, conserver ma rigidité.
261
- Mais, Jeann.ot, un aut' que toi je l'aurais es
quinté. Je ne sais pas pourquoi je t'ai laissé dire ça.
Non, j'en sais rien.
· - Ça va comme ça.
Il releva la tête, sa bouche resta entrouverte. Le
ton l'avait surpris.
-Hein?
- Je dis que ça va.
Je me penchai plus près de lui et je. posai ma main
. sur son épaule.
- Mon petit Guy; j'aime autant ça. J'ai eu la
frousse quand je t'ai vu avec R. (le policier) si bien
copain, je te le cache pas. J'ai eu les jetons. Je les ai
eus que tu sois devenu une donneuse.
- T'es fou. J'étais en· cheville avec lui, d'abord
parce qu'il est aussi truand qu'un truand, et puis pour
qu'il m'ait des papiers. C'est un type qui marche au fric.
- Ça va. Maintenant j'en suis sllr, mais hier, quand
je vous ai vus boire le coup ensemble, je te jure que
ça ne gazait pas. Parce que moi,· les donneuses j'ai
jamais pu les encaisser . .Tu te rends compte de ce que
ça pouvait m'être comme coup de massue de douter
de toi? De croire que tu pouvais en croquer?
Je n'eus pas la prudence que lui-même avait mon
trée durant ses reproches et j'élevai un peu la voix.
Le soulagement de n'être plus sous son mépris me
redonnait le soufRe, me faisait trop haut et trop vite
rebondir. Je m'exaltais de la joie d'émerger du mépris,
d'être sauvé aussi d'une bagarre qui eût, contre moi,
mis tous les souteneurs du bar, de dominer Guy à
mon. tour par ·une autorité que m'accordait ma maî
trise du langage. Enfm, une sorte d'apitoiement sur
262
moi-même me fit sans effort trouver des inBexio~
émouvantes, car j'avais perdu, encore que je retOip.be
sur mes pattes. Ma dureté, mon intransigeance
étaient fêlées, et l'affaire du cambriolage (dont aucun
de nous n'osa reparler) définitivement s'échappait.
De très précieux maquereaux nous entouraient. Us
causaient fort mais très poliment. Guy me parla de
sa femme. Je répondis comme je pus. Une grande
tristesse me voilait, que perçaient quelquefois les
éclairs de ma_ tage. La solitude (dont l'image pourrait
être une sorte de brouillard ou de vapeur qui sort de
moi) un instant déchirée par l'espoir, la solitude. se
referma sur lnoi. J'eusse pu avoir un compagnon
dans la liberté (car enfin je suis stlr que G~y est une
donneuse), il m'est refusé. J'eusse aimé trahir avec lui.
Car je veux pouvoir aimer mes complices. ll ne faut
pas que cette situation (de cambriol~ur) extraordi
nairement so~taite me laisse muré avec un garçon
sans gdce. Durant l'action, la peur qui est la matière
(ou plutôt la lumière) dont p~esque totalement je
suis fait risque de me laisser m'effondrer dans les bras
de mon complice. Je ne crois pas le choisir grand et
fort, afin qu'il me protège en cas d'échec, mais afin
qu'une trop forte peur me précipite dans le creux de
ses bras, de ses cuisses, refuges adorables. Ce choix est
dangereux qui souvent a laissé la peur si totalement
se fléchir, devenir tendresse. Trop aisément je m' aban
donne à ces belles épaules, à ce dos, à ces hanches. Guy
était désirable dans le travail.
n vient me voir, affolé. n m'est impossible de
savoir si sa panique est réelle. Ce matin sa mine est
piteuse. Il était plus à son aise dans les couloirs et les
escaliers de la Santé avec les macs dont le prestige
tient dans la robe de chambre qu'ils revêtent pour
rendre visite à leur avocat. La sécurité qu'offre
la prison lui donnait-elle encore une allure plus
légère?
- n faut me sortir de la merde. Indique-moi un
coup que je me tire en province.
n s'obstine à vivre parmi les macs et je reconnais
dans son énervement, dans le mouvement fatal de sa
tête, le ton tragique des tapettes et des actrices. « Est
il possible, me dis-je, qu'à Montmartre les " hommes "
s'y trompent. &
- Tu me prends au dépourvu. On n'a pas un
casse tout près sous la main.
- N'importe quoi, Jeannot. Je descends un mec,
s'il le faut. Je suis capable d~ brûler un mec pour
vingt raides. Hier, j'ai risqué le bagne.
- Ça ne m'avance pas, dis-je en souriant.
- Toi tu te rends pas compte. Tu vis dans un
palace.
n m'agace, qu'ai-je à craindre des hôtels dorés, des
lustres, des salons, de l'amitié des hommes? Le confort
permettra peut-être des audaces de mon esprit. Et,
l'esprit déjà loin, je suis sfu que mon corps suivra.
Tout à coup il me regarde et sourit.
- Monsieur me reçoit au salon. On peut pas aller
dans ta chambre? Y a ton môme?
-Oui.
- n est gentil? Qui c'est?
- Tu vas le voir.
Quand il nous eut quittés je demandai à Lucien ce
264
qu'il pensait de Guy. Secrètement, j'eusse été heureux
qu'ils s'aimassent.
- n a une drôle de touche, avec son chapeau.
Drôlement mal habillé.
Et tout de suite, il me parle d'autre chose. Ni les
tatouages de Guy, ni ses aventures, ni son audaèe
n'auront intéressé Lucien. Il n'a vu que le ridicule de
son accoutrement. L'élégance des voyous peut être
contestée par un homme de goftt, mais ils se parent le
jour, le soir surtout, avec une émouvante gravité,
d'autant de soins qu'une. cocotte. Ils veulent briller.
L'égoïsme réduit au corps seul leur personnalité
(indigence de la demeure d'un mac vêtu mieux qu'un
prince). Mais cette recherche de l'élégance presque
toujours atteinte, qu'indique-t-elle chez Guy? Que
signale-t-elle quand les détails sont ce ridicule petit
chapeau bleu, cette veste étroite, cette pochette?
Pourtant s'il n'a pas la grâce enfantine et le ton dis
cret de Lucien, chez Gu y un tempérament passionné,
un cœur plus chaud, une vie plus ardente, plus brftlée
me le rendent encore cher. Il est capable, comme ille
dit, d'aller jusqu'à l'assassinat. Il sait se ruiner en un
soir pour lui seul ou un ami. Il a du cran. Et peut-être
toutes les qualités de Lucien n'ont-elles pas à mes
yeux la valeur d'une seule vertu de ce ridicule voyou.
Mon amour pour Lucien et mon bonheur dans cet
amour déjà m'invitent à reconnaître une morale plus
conforme à votre m_onde. Non que je sois plus géné
reux, je le fus toujours, mais ce but rigide où je vais,
féroce comme la hampe de fer au sommet d'un gla
cier, si désirable, si cher à mon orgueil et à mon déses
poir, m'apparaît menacer trop mon amour. Lucien
ne me sait pas sur la route de ces régions infernales.
J' ainte encore aller où il m' ell!-mène. Combien plus
grisant, jusqu'au vertige, la chute et le vomissement,
serait l'amour que je lui voue, si Lucien était un voleur
et un traître. Mais alors,"m'aimerait-il? N'est-ce à sa
soumission aux ordres de la morale; à ·la douceur que
je dois sa tendresse et sa confusion légère en ~p.oi
même? Pourtant je voudrais me lier à quelque mons
tre de fer, souriant mais glacé, qui tue, vole et livre
aux juges père et mère. Je le désire encore afin d'être
moi-même l'exception monstrueuse que s'accorde
un monstre, délégué de Dieu, et qui satisfait mon
orgueil avec mon goût de la solitude morale. De
Lucien l'amour me comble, mais que je passe par
Montmartre où je vécus longtemps, et ce que j'y
vois, ce que j'y devine de crasse, fait battre mon cœur,
bander mon corps et mon âme. MieuX: que quiconque,
ie sais qu'il n'y a rien dans les quartiers mal famés,
ils sont sans mystère, pourtant ils me demeurent mys
térieux. Revivre dans de tels endroits, afin d'y être
d'accord avec le milieu exigerait un retour impossible
au passé, car ils ont l'âme pâle les voyous du coin à
la pâle gueule, et les macs plus terribles sont d'une
désolante bêtise. Mais la nuit, quand Lucien est
rentré dans sa chambre, je me ·recroqueville peureu
sement sous les draps et je souhaite· contre moi le
corps· d'un voleur plus dur, plus dangereux, et plus
tendre. Je projette pour bientôt une vie périlleuse de
hors-la-loi dans les plus crapuleux quartiers du plus
crapuleux des ports. J'abandonnerai Lucien. Qu'il de
vienne ce qu'il pourra. Moi, je partirai. J'irai à Bar
celone, Rio ou ailleurs et d'abord en prison. J'y re-
266
trouverai Sek Gorgui. Doucement le grand nègre
s'allongera sur mon dos. Le nègre, plus immense
que la nuit, me recouvrira. Tous ses muscles sur moi
auront cependant conscience d'être les affluents d'une
virilité qui converge à ce point si dur, si violemment
chargé, le corps entier tressaillant par ce bien et cet
intérêt de lui-même, qui ne sont que pour mon.
bonheur. Nous serons immobiles. tl s'enfoncera
davantage. Une sorte de sommeil, sur mes ép~ules
terrassera le nègre, sa nuit m'écrasant où peu à peu je
me diluerai. Ma bouche ouverte, je le saurai engourdi,
retenu dans cet axe ténébreux par son pivot d'acier.
Je serai léger. Je n'aurai plus aucune responsabilité.
Sur le monde je porterai le regard clair prêté par
l'aigle à Ganymède.
Plus j'aime Lucien et plus de moi s'éloigne mon
goftt du vol et des voleurs. Je suis heureux de l'aimer,
mais une grande tristesse, fragile comme une ombre
et lourde comme le nègre, s'étend sur toute ma vie,
sur elle repose à peine, l'effleure et l'écrase, entre dans
ma bouche entr' ouverte: c'est le regret de ma légende.
Mon amour pour Lucien me fait connaître les
hideuses douceurs de la nostalgie. Pour l'abandonner
je peux quitter la France. Il faudrait alors que je le
confondisse dans ma haine pour elle. Mais cet enfant
charmant a les yeux, les cheveux, la poitrine, les
jambes qui sont aux idéals voyous, à ceux que j'adore
et que j'aurais le sentiment d'abandonner en l' aban
donnant. Son charme le sauve.
Ce soir, je promenais mes doigts dans ses boucles.
Rêveusement, il me dit : .
- Je voudrais bien voir mon gosse.
Au lieu de lui donner quelque dureté cette phrase
l'attendrit. (Lors d'une escale, il fit un gosse à une
fille.) Sur lui mes yeux se posent avec plus de gravité,
de tendresse aussi. Ce gamin au visage fier, au sourire,
aux yeux vifs et doux, malicieux, je le considère avec
le regard que j'aurais pour une jeune épouse. La
blessure que je fais à ce xmle m'oblige à un soudain
respect, à de nouvelles délicatesses et cette sourde,
lointaine et presque étroite blessure l' alangtùt comme
le souvenir des souffrances de l'accouchement. Il
me sourit. Davantage de bonheur me gonfle. Je sens
qu'est devenue plus grande ma responsabilité comme
si - à la lettre - le ciel venait de bénir notre union.
Mais lui, pourra-t-il plus tard, auprès de ses maîtresses
oublier ce qu'il fut pour moi? Qu'en sera son ~me?
De quel mal jamais guéri? Aura-t-il à cet égard l' indif
férence de Guy, le même sourire accompagnant le
haussement d'épaules pour rejeter derrière soi, la
laisser aller au vent de sa démarche vive, cette peine
lourde et profonde : la mélancolie du xmle blessé?
A l'égard de toutes choses n'en naîtra-t-il quelque
désinvolture?
Souvent Roger m'avait recommandé de ne pas
le laisser trop longtemps avec les pédés qu'il venait de
lever. Nos précautions étaient les suivantes : dès
qu'il sortait de la pissotière, d'un bosquet où une
tante venait de l'accoster, tantôt Stilitano et tantôt
moi nous le suivions de loin jusqu'à la chambre
généralement dans un petit hôtel tenu par une an
cienne putain, dans une rue crasseuse et puante -
268
j'attendais (ou Stilitano) quelques minutes, et nous
montions.
- Mais pas trop tard, hein Jeannot. Tu entends?
Pas trop tard.
- Il faut quand même qu'il ait le temps de se
déshabiller. ·
- Sûrement. Mais enfin tu fais vite. Devant la
porte je laisserai toujours tomber une petite boule de
papier.
ll me fit cette recommandation si souvent d'un ton
pressant qu'un jour je lui dis :
- Mais pourquoi tu veux que je fasse si vite? Tu
n'as qu'à m'attendre.
- T'es fou. J'ai peur.
- Peur de quoi?
- Si le type a 1<? temps de me peloter je suis foutu.
Je suis pas st1r de pas me laisser faire.
- Eh bien, tu te' laisses faire.
- Penses-tu. Bien excité, oui. Mais ça y faut pas.
Mais le dis pas à Stil.
Égaré dans la forêt, conduit par l'ogre, Roger
semait des petits cailloux blancs; enfermé par un
geôlier méchant il signalait sa présence par un mes
sage laissé devant sa porte. ·Sottement . un soir je
m'amusai avec sa peur. Stilitano et moi nous atten
dîmes longtemps avant de monter. Quand nous et1-
mes trouvé la porte nous l'ouvrîmes avec d'infinies
précautions. Une minuscule entrée, étroite comme
une alcôve, nous séparait de la chambre. Un œillet
rouge serré par l'orteil, couché nu sur le lit, Roger
cha..rma.it un vieux monsieur qui se déshabillait len
tement devant la glace. Dans cette glace d'ailleurs
nous vimes ce spectacle : Roger d'un mouvement
adroit portait son pied à sa bouche et saisissait l'œillet.
Quand ill' eut qu!!lques secondes humé, ille promena
sous son aisselle. Le vieux était agité. Il s'embrouillait
dans ses boutons, ses bretelles, et convoitait le jeune
corps, habile à se couvrir de fleurs. Roger souriait.
· - Tu es mon rosier grimpant, dit le vieux.
Avant qu'il n'ait commencé cette phrase, frétillant
sous les draps anguleux, Roger se retourna sur le
ventre et plantànt l'œillet dans son derrière, la joue
écrasant l'oreiller il cria en riant :
- Et çui-là, tu viens le grimper.
- J'arrive, dit Stilitàno qui se mit en marche.
Il était calme. Sa pudeur - j'ai dit comme elle
ornait sa violence presque bestiale parfois, pourtant,
sachant- mieux aujourd'hui que cette pudeur n'est pas
un objet, sorte de voilette sur son front et ses mains
(elle ne colorait pas Stilitàno), pas davàlltage un sen
timent mais une gêne, le frottement empêchant de
jouer avec souplesse, noblement, les différentes pièces
d'un mécanisme intérieur, le· refus d'un organisme de
participer à la joie d'un autre, le contraire de la
liberté, que peut-être ce qui la provoquait c'est une
lâcheté niaise, j'ai scrupule de la nommer un ornement,
non que je veuille dire que la sottise ne sache quelque
fois accorder aux gestes - soit par l'hésitation, soit
par la brusquerie ..:.... une grâce que sans elle ils n'au
raient pas et que cette grâce ne leur soit une parure,
mais la pudeur de Stilitano était pâleur, ce qui la
provoquait n'était pas l'afflux de pensées troubles, de
vagues mystérieuses, ce n'était pas confusion l'enlevant
vers des contrées nouvelles, inconnues et cependant
270
pressenties, je l'eusse trouvé charmant d'hésiter au·
seuil d'un monde dont la révélation émouvait ses
joues, ce n'était pas l'amour mais reflux de la vie
mêm~. ne laissant place qu'au vide effrayant de l'im
bécillité. J'explique comme je peux, d'après la seule
coloration -de son épiderme, l'attitude de Stilitano~
C'est peu. Mais peut-être de la sorte réussis-je à dire
le personnage desséché que !ru!. mémoire contient -
sa pudeur cette-fois ne gêna ni sa voix, ni sa marche.
Il avança_ vers le lit, menaçant. Plus prompt, beaucoup
plus, Roger bondit et se précipita sur ses vêtements.
-Salope.
- Mais vous n'avez pas le droit ...
Le vieux monsieur tremblait. Il était pareil aux
dessins des caricaturistes qui représentent un flagrant
délit d'adultère. Il tournait le dos à la glace où se
miraient ses épaules étroites et sa -calvitie un peu
jaune. Une lumière rose éclairait cette scène.
- Toi ta gueule. Et toi, dit-il à Roger, habille-toi
en vitesse.
Debout près du tas de ses vêtements, Roger
innocent tenait encore l'œillet pourpre. Avec la
même innocence il bandait encore. Pendant qu'il
se vêtait, Stilitano exigeait les trésors du vieux.
- Salaud. Toi tu t'imagines que tu vas baiser
mon frère?
- Mais je n'ai pas ...
- Ta gueule. Passe-moi le fric.
- Combien voulez-vous?
-Tout.
Stilitano le dit si froidement que le vieux n'insista
plus. ·
271
- La montre.
-Mais ...
- Je compte jusqu'l dix.
Par cette réflexion habituelle l mes jeux d'enfant,
Stilitano m'apparut plus cruel encore. Il me sembla
qu'il jouait, et qu'il pourrait aller très loin puisque
ce n'était qu'un jeu. Le vieux défit la chaîne où
pendait la montre et il la te_ndit en s'approchant
l Stilitano qui la prit.
- Tes bagues.
- Mes bagues ...
Maintenant le vieux bégayait. Immobile au milieu
de la chambre, Stilitano désignait avec précision
les objets convoités. J'étais derrière lui un peu l sa
gauche, les mains dans les poches, et je le regardais
dans la glace. J'étais sûr qu'il serait ainsi, en face
de cette vieille- tapette tremblante, plw cruel que
nature. En effet, le vieux lui ayant dit que ses articu
lations noueuses empêchaient les bagues de quitter
ses doigts, il m'ordonna de faire couler l'eau.
- Savonne-toi.
Avec une grande conscience, le vieux savonna ses
mains. Il essaya de retirer les deux chevalières d'or
mais en vain. Désespéré, craignant qu'on lui coupât
les phalanges il tendit à Stilitano la main, _ avec la
timide inquiétude de la fiancée au pied de l' autd.
De Stilitano, massif- mon émotion lui sera presque
visible quand, dans son parc, monsieur B. me laisse
planté devant un tertre chargé d'œillets : « C'est
un de mes plus beaux massifs », me dit-il - allais-je
assister aux noces avec un vieillard tremblant, à la
main mouillée? Avec une délicatesse et une précision
où je croyais enfermée une étrange ironie, Stilitano
essaya d'arracher les bagues. Le vieux, d'une main,
soutenait celle qu'on opérait. Peut,-être éprouvait-il
une joie secrète à être ainsi dépouillé par un beau
garçon. Oe note l'exclamation d'un pauvre bossu à
qui René sans permettre un instant de plaisir venait
d'arracher son seul billet de mille francs : « Quel
dommage que f ai pas touché ma paye. Je t'aurais
tout donné! 11 Et la réponse de René :«Ne te gêne
pas pour me l'envoyer. ~>) Comme on le fait aux
bébés, ou comme à lui-même je savonnais l'unique
main, à son tour. soigneusement Stilitano savonnait
celle du vieux. Maintenant l'un et l'autre étaient très
calmes. Ils collaboraient à une opération simple, et
qui allait de soi. Stilitano ne s'acharnait pas, il utilisait
sa patience. J'étais sûr que ses frottements useraient
le doigt jusqu'à la minceur voulue. Enfin il se recula
du vieux et, toujours posément il le gifla deux fois,
Il renonçait aux bagues.
J'ai fait un peu longue cette narration pour deux
raisons. La première c'est qu'elle me permet de revoir
une scène dont la séduction ne s'épuise pas. A l'im
pudeur de Roger s'offrant aux vieillards s'ajoutaient
quelques-uns des éléments qui sont à l'origine de
mon lyrisme. Les fleurs d'abord accompagnant la
robustesse d'un. garçon de vingt ans. Sans qu'il
cessât de sourire, ce garçon confrontait sa vaillance
virile- et la soumettait- au désir tremblant d'un
vieillard. La brutalité de Stilitano pour détruire cette
rencontre, et sa cruauté à poursuivre la destruction
jusqu'au bout. Enfin, dans cette chambre, devant
un miroir où tant-de jeunesse, malgré les apparences,
273
complice et amoureuse - me semblait-il - d'elle
même, la présence d'un vieux monsieur à moitié
dévêtu, ridicule, pitoyable, et dont la personne ac
cablée, précisément parce qu'il m'arrive de la dite
pitoyable, me symbolisait.
La seconde raison : je pense que tout n'est pas
perdu pour moi puisque Stilitano avouait ainsi aimer
Roger, et celui-ci aimer l'autre. Dans la honte ils
s'étaient reconnus.
A pas de loup si Lucien vient dans ma chambre ou
s'il entre en coup de vent j'éprouve toujours la même
émotion. Les tortures imaginaires que j'inventai
pour lui me causent une peine plus aiguë que s'il les
avait souffertes. Dois-je croire que l'idée que j'ai
de lui m'est . plus chère que l'enfant qui en est le
prétexte, le support? Sa personne physique non plus
je ne puis la voir en peine. Parfois, dans certains
moments de tendresse, son regard légèrement se
voile; les cils se rapprochent, une sorte de buée
trouble son œil. La bouche alors esquisse un sourire
ému. L'horreur de ce visage, car il me fait horreur,
c'est une plongée dans mon amour pour ce gosse.
Je m'y noie comme dans l'eau. Je me vois m'y noyer.
La mort m'y enfonce. Je ne dois pas, lorsqu'il est
couché, surplomber trop souvent son visage : j'y
perdrais ma force, et celle que j'y puise n'est que
pour me percJre et le sauver. L'amour que je lui porte
est fait de mille signes d'une gentillesse profonde
venue de lui, du fond de son cœur, signes qui sem
blant émis au hasard n' accrochen.t que moi.
Parfois je me dis que si nous volions ensemble il
274
pourrait m'aimer davantage, il accepterait mes
caprices d'amant.
- La détresse briserait sa honte, me dis-je, l'écorce
de la honte.
Je me réponds alors que son. amour s'adressant à
un égal aurait plus de violence, notre vie de tumulte,
il n'en serait pas plus fort. Afin de lui éviter toute
peine venant de moi je le tuerais plutôt. Lucien,
qu'ailleurs j'ai nommé mon ambassadeur sur la
terre, me relie aux mortels. Mon industrie consiste
à servir - pour lui et par lui - cet ordre qui nie
celui auquel je vocdrais tous mes soins. Je travaillerai
pourtant à faire de lui un chef-d' œuvre visible et
mouvant. Le danger réside dans les éléments qu'il
me propose : la naïveté, l'insouciance, la paresse,
l'ingénuité de son esprit, son respect humain. Voici
que j'aurai à utiliser ce qui m'est peu habituel, mais
avec je veux réussir une solution heureuse.
Lui-même m'offrant les qualités inverses je les
eusse travaillées avec le même cœur ardent aux fins
d'une solution contraire mais aussi rare.
J'ai dit plus haut que son élégance est le seul critère
d'un acte. Je ne me contredis pas en affrrmant mon
choix de la trahison. Trahir peut être un geste beau,
élégant, composé de force nerveuse et de grâce.
J'abandonne décidément l'idée de noblesse qui dis
trait au profit d'une forme harmonieuse, une beauté
plus cachée, presque invisible, qu'il faudrait déceler
ailleurs que dans les actes et les objets réprouvés.
Personne ne se méprendra si j'écris : « La trahison
est belle », et n'aura la lâcheté de croire - fei.ndre de
275
croire - que je veuille parler de ces cas où elle est
rendue nécessaire et noble, quand elle permet que
s'accomplisse le Bien. Je parlais de la trahison abjecte.
Celle que ne justifiera aucune héroïque excuse. Celle
qui est sourde, rampante, provoquée par les senti
ments les moins nobles : l'envie, la haine (encore
qu'une certaine morale ose classer la haine dans les
sentiments nobles), la cupidité. Il suffit pour cela que
le traître ait conscience de sa trahison, qu'ilia veuille
et qu'il sache briser ces liens d'amour qui l'unissaient
aux hommes. lndispensable pour obtenir la beauté :
l'amour. Et la cruauté le brisant.
S'il a du cœur- que l'on m'entende -le coupable
décide d'être celui que le crime a fait de lui. Trouver
une justification lui est facile, sinon, comment vivrait
il? Il la tirç_ de son orgueil. (Noter l'extraordinaire
pouvoir de création verbale de l'orgueil comme de
la colère.) Il s'enf~me dans sa honte par l'orgueil,
mot qui désigne la manifestation de la plus audacieuse
liberté. A l'intérieur de sa honte, dans sa propre
bave, il s'enveloppe, il tisse une soie qui est son orgueil.
Ce vêtement n'est pas naturel. Le coupable l'a tissé
pour se protéger, et pourpre pour _s'embellir. Pas
4' orgueil sans culpabilité. Si l'orgueil est la plus auda
cieuse liberté - Lucifer ferraillant avec Dieu -
si l'orgueil est le manteau merveilleux où se dresse
ma culpabilité, tissé d'elle, je veux être coupable.
La culpabilité suscite la singularité (détruit la confu
sion) et si le coupable a le cœur dur (car il ne suffit
pas d'avoir commis un criple, il faut le mériter et
mériter de l'avoir commis), ille hisse sur un socle de
solitude. La solitude ne m'est pas donnée, je la gagne.
~76
Je suis conduit vers elle par un souci de beauté. J'y
veux me définir, délimiter mes contours, sortir de
la confusion, m'ordonner.
D'être un enfant trouvé m'a valu une jeunesse et
une enfance solitaires. D'être un voleur me faisait
croire à la singularité du métier de voleur. J'étais,
me disais-je, une exception monstrueuse. En effet,.
mon gotît et mon activité de voleur étaient en relation
avec mon homosexualité, sortaient d'elle qui déjà
me gardait dans une solitude inhabituelle. Ma stu
peur fut grande ·quand je m'aperçus à quel point le
vol était répandu. J'étais plongé au sein de la banalité.
Pour en sortir, je n'eus besoin que de me glorifier
de mon destin de voleur et de le vouloir. C'est là que
l'on vit une boutade dont sourirent les sots. L'on me
dit un mauvais voleur? Qu'importe. Le mot voleur
détermine celui dont l'activité principale est le vol.
Le précise en éliminant - pendant qu'il est ainsi
nommé - tout ce qu'il est autre que voleur. Le
simplifie. La poésie consiste dans sa plus grande
conscience de sa qualité de voleur. n se peut que la
conscience de toute autre qualité capable de devenir
essentielle au point de vous nommer est également
la poésie. Pourtant il est bien que la conscience de
ma singularité soit nommée par une activité asociale :
le vol.
Sans doute, le coupable, et qui s'enorgueillit de
l'être, à la société doit-il sa singularité, mais il devait
l'avoir déjà pour que la socié~ la reconntît et lui en
flt un crime.· J'ai voulu m'opposer à elle, mais elle
m'avait déjà condamné, punissant moins le voleur
en fait, que l'irréductible ennemi dont elle redoutait
277
l'esprit solitaire. Or, elle contenait cette singularité
qui luttera contre elle, qui lui sera un fer dans le
Banc, un remords - un trouble - une plaie par où
s' éèoule son sang qu'elle-même n'ose verser. Si je
ne puis avoir le plus brillant, je veux le destin le plus
misérable, non pour · une solitude stérile; mais afin
d'obtenir d'une·si rare matière, une œuvre nouvelle.
Non plus à Montmartre ni aux Champs-Élysées,
je rencontrai Guy un joùr à Saint-Ouen. ll était
sale, en guenilles, couvert de crasse •. Et seul dans un
groupe d'acheteurs plus pauvres et plus sales que
les marchands. n essayait de vendre une paire de
draps, sans doute volés dans une chambre d'hôtel.
Qe me suis chargé sotive1:1t de ces fardeaux qui ridi
culisaient ma silhouette et ma démarche : livres sous
l'aisselle,. qui empêchaient mes bras de bouger, draps
ou couvertures enroulés à la taille et me faisant
paraître obèse, parapluies le long de la jambe, médailles
dans une manche ... ) Il était triste. Java m'accompa
gnait. Nous nous reconnûmes aussitôt. Je -dis :
- C'est toi, Guy?
Je ne sais ce qu'il lut sur mon visage, le sien devint
terrible.
- Ça va, laisse-moi.
-Écoute ...
Les draps étaient posés sur ses avant-bras, dans
l'attitude très noble dont les mannequins présentent
les étoffes dans les vitrines. Sa tête faisant le ges~e de
se pencher un peu sur le côté comme pour insister
sur les mots, il dit :
- Oublie-moi.
-Mais ...
- Mon 'pote, oublie-moi.
. La honte, l'humiliation devaient lui refuser la
salive pour une plus longue phrase. Java et moi nous
continuames notre chemin.
Afin de retrouver en soi - par des gestes qui les
nient ou les veulent détruire - les cambrioleurs
séduisants, dont les occupations, le métier me char
ment, Maurice R. invente, et les applique, des trucs
contre eux. Son ingéniosité prouve sa manie et
qu'en secret (l'ignorant peut-être} il poursuit en soi
même la quête du mal. De dispositifs savants il a
bardé sa maison : dans une plaque de tôle su'r la
barre d' appu1 des fenêtres passe un courant à haute
tension, un système de sonnerie est installé, des
S(:rrures compliquent ses portes, etc. Il a peu de choses
à protéger, mais de la sorte il demeure en contact
avec l'esprit agile. et retors des malfaiteurs.
Dieu : mon tnbunal intime.
La sainteté : l'union avec Dieu.
Elle sera quand va cesser ce tribunal, c'est-à-dire
que le juge et le jugé seront confondus.
Un tribunal départage le bien et le mal. Il prononce
une sentence, il inflige une peine.
Je cesserai d'être le juge et l'accusé.
Les jeunes gens qui s'aiment s'épuisent dans la
recherche de situations érotiques. Elles sont d'autant
plus curieuses que l'imagination, semble-t-il, qui les
découvre est pauvre et plus profond l'amour qui les
279
suscite. Dans le sexe de sa femme, René broyait des
raisins, puis les partageant avec elle il les mangeait.
Quelquefois il en offrait à ses amis, étonnés qu'on
leur offrît cette étrange confiture. n enduit aussi
sa queue de mousse au chocolat.
- Ma femme elle est gourmande, dit-il.
--tJn autre de mes amants orne de rubans sa toison
intime. Un autre a tressé pour la tête de nœud de son
ami, minuscule, tme couronne de pâquerettes. Avec
ferveur un culte phallique se célèbre en chambre,
derrière .le rideau des braguettes boutonnées. Si,
profitant du trouble, une imagination foisonnante
s'en empare quelles fêtes, où seront conviés les végé
taux, les ·animaux, se dérouleront et d'elles, au-dessus
d'elles, quelle spiritualité! Moi, dans lès poils de
Java j'arrange les plumes qui s'échappent la nuit de
l'oreiller crevé. Le mot couilles est une rondeur dans
ma bouche. Je sais que ma gravité, quand j'invente
cet endroit du corps. devient ma plus essentielle
vertu. Comme de son chapeau le prestidigitateur
tire cent merveilles, d'elles je peux tirer toutes les
autres vertus.
René me demande si je connais des pédés qu'il
pl'iisse dévaliser.
- Pas tes copajns, forcément. Tes copains c'est
sacré.
Je réfléclus quelques nunutes, enfin je songe à
Pierre W. chez qui Java fpt logé quelques jours.
Pierre W., une vieille tante (so ans), chauve, ma
niérée, portant des lunettes à branches d'acier.« Pour
faire l'amour il les pose sur la commode », me dit
s..o',
Java qui le rencontra sur la Côte d'Azur. Par jeu, un
jour, je demandai à Java si Pierre W. lui plaisait.
- Tu l'aimes, avoue.
- Tu es fou. Je ne l'aime pas. Mais c'est un bon
copain.
--'- Tu l'estimes?
- Ben oui, il m'a nourri. Il m'a même envoyé
·du fric.
Il me dit cela il y a six mois. Aujourd'hui je lui
demande:
- Et chez Pierre W. il n'y a rien à faucher? ·
- Y a pas grand:-{:hose, tu sais. Il a une montre
en or.
- C'est tout?
- Il a peut-être de l'argent mais il faudrait cher-
cher.
René veut des précisions. Il en obtient de Java qui
accepte même de prendre un rendez-vous avec son
ancien amant, et de l'amener dans un guet-apens où
René le dévalisera. Quand il nous a quittés René me
dit :
- Il est drôlement salingue,Java. Faut être dégueu
lasse pour faire ce qu'il fait. Moi, tu vois, j'oserais
pas.
Une curieuse atmosphère, de deuil et d'orage,
assombrit le monde :j'aime Java qui m'aime et la
haine nous dresse l'un contre l'autre. Nous n'en
pouvions plus, nous nous haïssions. Cette haine
rageuse apparaissant, je me sens disparaître, je le vois
disparaître.
- Tu es un salaud!
- Et toi une petite ordure 1
Pour la première fois il se décide, il enrage, il veut
me tuer, la colère le durcit : cessant d'être une appa
rence c'est une apparition. Mais celui qu'il était pour
moi disparaît. Celui que j'étais pour lui cesse d'être
cependant que demeure, dans l'un et l'autre, veillant,
surveillant notre délire, ·la certitude d'une réconci
liation si profonde que nous pleurerons de nous y
retrouver.
Sa !acheté, veulerie, vulgarité de manières et de
sentiments, sa bêtise, sa couardise n'empêchent que
j'aime Java. J'ajoute sa gentillesse. Ou la confronta
tion, ou leur mélange de ces éléments, ou leur inter
pénétration, donne. une ·qualité nouvelle - sorte
d'alliage - qui n'a pas de nom. J'ajoute la personne
physique de Java, son corps massif et ténébreux.
Pour traduire cette qualité nouvelle s'impose l'image
d'un cristalloïde, dont chacun des éléments énumérés
plus haut serait une facette. Java étincelle. Son eau -
et ses feux - sont précisément la vertu singulière
que je nomme Java et que j'aime. Je précise : je
n'aime la lâcheté ni la bêtise, je n'aime Java pou_r
l'une ou pour l'autre, mais leur rencontre là me
fascine.
L'on s'étonnera que la réunion de qualités aussi
molles obtienne les arêtes vives du cristal de roche;
l'on s'étonnera que je compare - non des actes -
mais l'expression morale des actes à des attributs du
monde mesurable. J' aj dit que j'étais fasciné. Ce seul
mot contient l'idée de faisceaux - et plutôt de
faisceaux lumineux pareils aux feux des cristaux. Ce!t
feux sont le résultat d'une certaine disposition des
282
surfaces. C'est à eux que je compare la qualité nou
velle - vertu obtenue par la veulerie, la lâ
cheté, etc.
Cette vertu n'a pas de nom, sinon celui de qui
l'émet. Que sortis de lui, ces feux projetés m' em
brasent, ayant trouvé une matière inflammable, c'est
l'amour. M'étant attaché à la recherche de ce que
je compare en moi à cette matière, par la réflexion
j'obtiens Y absence de telles qualités. Leur rencontre
sur la personne de Java m'éblouit. Il scintille. Je
brftle, car il me brftle. Ma plume suspendue pour
une brève méditation, les mots qui se pressent à
mon esprit évoquent la lumière et la chaleur, par
quoi d'habitude on parle de l'amour : éblouissement,
rayons, brasier, faisceaux, fascination, brftlure. Cepen
dant les qualités de Java- celles qui composent ses
feux - sont glaciales. Chacune d'elles séparément
évoque une absence de tempérament, de tempéra
ture 1•
I. Le rêve de Java. En entrant dans ma chambre - car,
s'il couche avec sa maîtresse il vient me voir dans la jour
née -Java me raconte son rêve. Mais d'abord que la
veille il rencontra dans le métro un matelot.
- C'est la première fois que je me retourne sur un beau
mec, me dit-il.
- Tu n'as pas essayé de frotter?
- T'es fou. Mais je suis monté dans son wagon. S'il'
me l'avait proposé je crois que j'aurais accepté de faire
l'amour avec lui. ·
Puis avec complaisance il me décrit le matelot. Enfin
il me raconte le rêve qu'il fit la nuit, après cette rencontre.
Étant, dans ce rêve, mousse sur un bateau, un autre marin
Ce que je viens d'écrire, je le sais, ne traduit pas
Java mais donne l'idée d'un moment qu'il fut,
devant moi. Précisément le moment de notre rupture.
C'est maintenant qu'il m'abandonne que j'explique
par l'image pourquoi je souffre. Notre séparation
vient d'être brutale, douloureuse pour moi. Java me
fuit. Ses silences, ses rapides baisers, ses rapides visites
-il arrive en vélo- sont une fuite. Sous les marron
niers des Champs-Élysées je lui ai dit mon amour
passionné. J'ai beau jeu. Ce qui m'attache encore
à lui et justement au moment de le quitter c'est son
émotion, son égarement devant ma résolution, la
brutalité de cette rupture soudaine. n est bouleversé.
Ce que je lui dis - de nous, de lui surtout - fait
de nous deux êtres si poignants que ses yeux s' em
buent. Il est triste. n se désole en silence et cette déso
lation le nimbe d'une poésie qui le rend plus sédui
sant car voici qu'il étincelle dans la brume. Je
m'attache à lui davantage quand il faut que je le
quitte.
Sa main qui saisit la cigarette que je lui tendais,
est trop. faible, trop fine pour son corps musclé
le poursuivait avec un couteau. Quand celui-ci l'eut rat
trapé dans les cordages, tombant sur les genoux, devant
le ·couteau levé, Java dit :
-Je compte jusqu'à trois. Tue-moi si tu n'es pas un
lâche.
A peine eut-il prononcé le dernier mot que toute la
scène s'anéantit.
- Après, me dit-il, j'ai vu un cul
-Et après?
.- Je me suis réveillé.
lourdement. Je me lève, je l'embrasse et je lui dis
que ce baiser est le dernier.
- Non, Jeannet, je t'en donnerai d'autres, dit-il.
Quelques minutes plus tard, songeant à cette
scène, j'ai tout à coup la certitude que la fragilité
de sa main, sans que d'abord je le distingue claire
ment, venait de rendre définitive, irrévocable ma
décision.
Les doigts englués par les boules de gui écrasées
au nouvel an. Son sperme plein les mains.
Notre chambre est obscurcie de linge mouillé
séchant sur des cordes tendues en zigzag d'un mur
à l'autre. Cette lessive - de chemises, slips, mou
choirs, chaussettes, serviettes de toilette, caleçons -
attendrit l'âme et le corps des deux garçons parta
geant la chambre. Fraternellement nous nous endor
mons. Si la paume de ses mains, longtemps dans
l'eau savmmeuse, est plus douce il le compense par
plus de violence dans nos amours.
(Un texte - réconciliatio11 avec Java - est supprimé
par les soins de l'auteur commandé par sa tendresse pour
le héros.)
Dans chaque ville importante de France, je connais
au moins un voleur avec qui j'ai travaillé - ou,
l'ayant connu en prison, avec qui j'ai fait des projets,
préparé, monté des coups. Auprès d'eux je suis sfu
de trouver appui si je me vois seul dans la ville. Ces
gars égrenés par toute la France, parfois à l'étranger,
sans même que je les voie souvent, me sont un récon
fort. Je suis heureux et calme de les ~avoir vivants,
actifs et beaux, tapis dans l'ombre. Dans rna poche
le petit carnet où leurs noms sont chiffrés est doué
de puissance consolatrice. Il a la même autorité qu'un
sexe. C'est mon trésor. Je transcris : Jean B. ·à Nice.
Rencontré une nuit dans les jardins Albert-Ier. Il
n'eut pas le courage de m'assommer pour voler
mon argent, mais il me signala l'affaire du Mont
Boron. René D. à Orléans, Jacques L. et Martino,
des matelots qui sont restés à Brest. Je les connus à
la prison du Bougen. Nous trafiquâmes ensemble
des stupéfiants. Dédé le Niçois, à Cannes, un mac.
A Lyon, des poisses, un nègre et un tenancier de
bordel. A Marseille, j'en connais vingt. Gabriel B.
à Pau. Etc. J'ai dit qu'ils sont beaux. Non d'une
beauté régulière, mais d'une autre, faite de puissance,
de désespoir, de nombreuses qualités dont l'énoncé
suppose un commentaire : .la honte, la malice, la
paresse, la résignation, le mépris, l'ennui, le courage,
la lâcheté, la peur ..• La liste serait longue. Ces qualités
sont inscrites dans le visage ou le corps de mes amis.
Elles s'y bousculent, s'y chevauchent, s'y combat-·
tent. C'est pour cela que je dis qu'ils ont une âme.
A la complicité qui nous unit, s'ajoute un accord
secret, une sorte de pacte ténu, que peu de chose,
semble-t-il, pourrait déchirer, malS que je sais pro
téger, traiter avec des doigts déliés :c'est le souvenir
de nos nuits d'amour, ou quelquefois d'une brève
conversation amoureuse, ou de frôlements acceptés
avec le sourire et le soupir retenu d'un pressentiment
de volupté. Tous acceptèrent gentiment que je me
recharge à chacune de leurs aspérités comme à des
bornes où se polarise un courant. Je crois qu'ils
savaient tous obscurément ainSi m'encourager da van-
.2.86
tage, m'exalter, me donner du .cœur à l'ouvrage, et
me permettre d'accumuler assez de force - émanée
d'eux- afin de les protéger. Cependant je suis seul.
Le carnet que j'ai dans la poche est la preuve écrite
que j'eus de tels amis; mais leur vie est aussi incohé
rente apparemment que la mienne et je ne sais réelle
ment rien d'eux. La plupart so~t peut-être en prison.
Où, les autres? S'ils vagabondent, quel hasard me
les fera rencontrer et sous quelle forme chacun de
nous? Toutefois si les oppositions de vil et de noble
devaient demeurer, aurai-je su démêler chez eux
les moments de fierté, de rigueur, les reconnaître
comme les éléments épars d'une sévérité que je
veux rassembler en moi, afin d'en obtenir un chef
d' œuvre volonÙire.
D'Armand - stature marine, massive et lasse,
œil lourd, le erine ras, le nez écrasé non par un poing
d'homme mais pour s'être heurté, buté aux glaces
qui nous coupent de votre monde - l'apparence
physique, sinon alors, aujourd'hui, évoque le bagne
dont il me paraissait le plus significatif, le plus illustre
représentant. Vers lui j'étais appelé, précipité, et
c'est maintenant que j'ose, désespéré, m'y engloutir.
Ce qu'en lui je discernai maternel n'est pas féminin.
Les hommes s'interpellent ainsi quelquefois :
- Alors, la Vieille?
- Salut, la Roulante!
- C'est toi, la Cavale?
Cette mode appartient au monde de la misère et
du crime. Du crime puni qui porte sur soi - ou en
soi-même - la marque de flétrissure. 0' en parle
comme ·d'une fleur, et plutôt d'un lis. quand le
signe de flétrissure était la fleur de lis.) Ces inter
pellations indiquent la déchéance d'hommes forts
autrefois. Ils peuvent aujourd'hui qu'ils sont blessés
supporter l'équivoque. Ils la désirent même. La ten
. dresse qui les incline n'est pas féminité mais décou
verte de l'ambiguïté. Je crois qu'ils sont prêts à se
féconder eux-mêmes, à pondre et à couver leur
ponte sans que s'émousse l'aiguillon cruel des mâles.
Si, parmi les mendiants les plus humbles, on se dit :
- Ça marche, la Grinche (ou la Chine)? la Guyane
est un nom féminin. Elle contient tous ces mâles
qu'on nomme des durs. A quoi elle ajoute d'être une
contrée tropicale, à la ceinture du monde, la plus
fiévreuse - tfe la fièvre de l'or - où la jungle encore
dissimule sur des marécages des peuplades féroces.
V ers elle je me dirige - car disparue elle est main
tenant l'idéale région du malheur et de la pénitence
vers quoi se dirige non ma personne physique mais
celle qui la surveille - avec une crainte mêlée
d'ivresse consolatrice. Chacun des durs qui la hantent
est resté viril - comme ceux de la Chine et de
la Grinche - mais la débâcle lui enseigne l'inutilité
de le prouver. Armand était un homme, avec lassi
tude. Comme les héros sur les lauriers, il dormait
sur ses muscles, il se r~posait dans sa force et sur elle.
Sa poigne sur la nuquè délicate, s'il courbait, brutal,
la tête d'un môme c'était par indifférence ou pour
n'avoir pas oublié les méthodes et les mœurs sans
précautions d'un monde où il avait dû vivre long
temps, d'où je le croyais revenir. S'il était bon, ai-je
dit plus haut, c'est pour m'offrir une hospitalité qui
comblera si exactement mes d~irs les plus secrets
2.88
- ceux que jè découvre avec la plus grande peine,
selon les deux sens de cette expression - mais qui
seuls seront capables d'obtenir de moi le personnage
le plus beau, c'est-à-dire le plus identique à moi
même. J'aspire à la Guyane. Non plus à ce lieu géo
graphique aujourd'hui dépeuplé, émasculé - mais
au voisinage, à la promiscuité enfin, non dans l'espace
mais dans la conscience, des modèles sublimes, des
grands archétypes du malheur. Elle est bonne. Le
mouvement respiratoire qui la soulève et l'abaisse
selon un rythme lent, mais lourd, régulier, c'est
une atmosphère de bonté qui le commande. Ce lieu
semble contenir la sécheresse et l'aridité la plus cruelle
et voici qu'il s'exprime par un thème de bonté :
il suscite, et l'impose, l'image d'un sein maternel,
chargé comme lui de puissance rassurante, d'où
monte une odeur un peu nauséabonde, m'offrant
une paix honteuse. La Vierge mère et la Gl,lyane je
les nomme Consolatrices des affligés.
Armand semblait contenir les mêmes caractères
méchants, or si je l'évoque ne surgissent pas d'images
cruelles mais les plus tendres, précisément par quoi
j'exprimerais mon amour non pour lui mais pour
vous. Quand j'eus quitté, comme je l'ai dit plus haut,
la Belgique, harcelé par une espèce de remords ou de
honte, dans le train je ne songeai qu'à lui et, n'ayant
plus l'espoir de l'avoir jamais sous la main ni les yeux
j'allais à la curieuse poursuite de son fantôme : le
train m'éloignant de lui je devais m'efforcer de réduire
l'espace et le temps qui m'en séparaient, les remonter
l'un et l'autre par une pensée toujours plus vite,
cependant que de plus en plus s'imposait à moi, se
journal du voleur.
précisait - et seule capable de me consoler de la
perte d'Armand - l'idée de sa bonté, au point que
le train (il traversa d'abord un bois de sapins et peut
être la découverte d'un paysage clair tout à coup,
par sa rupture brutale avec l'ombre bienfaisante des
sapins, prépara-t-elle l'idée de catastrophe) près de
Maubeuge franchissant un pont dans un vacarme
effroyable, j'eus le sentiment que, ce pont s'écrou
lant et le train se coupant en deux, sur le point de
choir dans ce soudain précipice, cette seule bonté
qui déjà m'emplissait au point de commander à mes
actes, eût suffi à rattacher les tronçons, à reconstitu~r
le pont, à permettre au convoi d'éviter la catastrophe.
Le viaduc franchi je me demandai même si tout ce
que je viens de dire ne s'était pas ainsi accompli. Le
train ·continua sur la voie ferrée. Le paysage . de
France reculait derrière moi la Belgique. ·
La bonté d'Armand ne consistait pas à faire le
bien : l'idée d'Armand, en s'éloignant de son pré
texte osseux et musclé, devenait une sorte d'élément
vaporeux où je me réfugiais, et 'ce refuge était si
doux que de son sein j'adressais au monde des mes
sages de gratitude. J'eusse trouvé en lui-même la
justification, chez lui l'approbation de mon amour
pour. Lucien. Contrairement à Stilitano, il m'eût
contenu avec la charge de cet amour et de tout ce
qui doit s'ensuivre. Armand m'absorbait. Sa bonté
n'était donc pas une des qualités recorinues par la
morale courante mais ce qui, à mesure que je le
pense, suscite encore en moi des émotions d'où
naissent des images de paix. C'est par le langage ., . .
que J en at coJlllalssance.
En s'abandonnant avec mollesse Stilitano, Pilorge,
Michaelis, tous les macs et les voyous que j'ai ren
contrés restent droits, non sévères mais calmes, ·sans
tendresse; dans la volupté même, ou la danse, ils
demeurent seuls, se réfléchissant en eux-mêmes, se
mirant délicatement dans leur virilité, dans leur
force, qui les polit et les limite aussi précieusement
qu'un bain d'huile cependant qu'en face d'eux, non
entamées par ces pré5ences fougueuses d' optùentes
maitresses se réfléchissent en elles-mêmes et demeu
rent elles-mêmes, isolées par leur seule beauté. Je
voudrais grouper en bouquet ces beaux gosses. Leur
imposer le vase clos. Peut-être une irritation fondr~t
alors la matière invisible qui les isole : dans l'ombre
d'Armand qui les contient tous ils pourraient fleurir,
éclore, et m'offrir ces fêtes dont s'honore ma Guyane
idéale.
M'étonnant que -tous sauf un les sacrements de
l'Église (le mot est déjà s.omptueux) évoquent des
solennités, le sacrement de la pénitence va prendre
enfin sa place dans le cérémoniaire liturgique. Dans
mon enfance il se réduisait à un bavardage honteux,
sournois, mené avec une ombre derrière le guichet
du confessionnal, à quelques prières vite . récitées, à
genoux sur une chaise; aujourd'hui il se développe
selon toute la pompe terrestre -: sinon la brève pro
menade à l'échafaud c'est le déploiement de cette
promenade qui va· sur la mer et se continue durant
toute la vie dans une région fabuleuse. Je n'insiste
pas sur les caractères que la Guyane possède et qui la
font apparaitre à la fin sombre et splendide : ses
nuits, ses palmes, ses soleils, son or- on les retrouve
291
à profusion sur les autds. Si je devais vivre - peut
être y vivrai-je mais cette idée est insoutenable -
parmi votre monde qui cependant m'accueille, j'en
mourrais. Aujourd'hui que j'ai, gagnant de haute
lutte, avec vous signé une apparente trêve je m'y
trouve en exil. Je ne veux pas savoir si c'est pour
expier un crime ignoré de moi que je désire le bagne,
ma nostalgie est si grande qu'il faudra bien qu'on
m'y conduise. J'ai la certitude que là seulement je
pourrai continuer une vie qui fut tranchée quand
. j'y entrai. Débarrassé des préoccupations de gloire
et de richesse, avec une lente,· minutieuse patience
j'accomplirai les gestes pénibles des punis. Je ferai
tous les jours un travail comi:nandé par une règle qui
n'a d'autre autorité qu'émaner d'un ordre qui soumet
le pénitencier et le crée. Je m'userai. Ceux que j'y
retrouverai m'aideront. Je deviendrai poli comme
eux, poncé.
Mais je parle d'un bagne aboli. Que je le reconstitue
donc en secret et que j'y vive en esprit comme en
esprit les chrétiens souffrent la Passion. Le seul chemin
praticable doit passer par Armand et se poursuivre
dans l'Espagne des mendiants, de la pauvreté hon
teuse et humiliée.
J'écris ces notes et j'ai trente-cinq ans. C'est dans
le contraire de la gloire que je veux continuer ce qu'il
me reste à vivre.
Stilitatto avait. plus de rectitude qu'Armand. Si
je songe à eux, c'est, selon la représentation. que m'en
accorde mon esprit, à l'univers en extenSion qu'Ar
mand sera comparé. Au lieu de se préciser et réduire
à . des limites observables Armand se déforme à
mesure que je le poursuis. Au contraire Stihtano est
déjà cerné. La nature différente de la dentelle qui ·les
occupa est encore significative. Quand Stilitano osa
rire du talent d'Armand, celui-ci ne se fâcha pas sur
le coup. Je crois qu'il commandait à sa colère. Je ne
pense pas que la réflexion de Stilitano l'eût blessé.
n continua de fumer sa cigarette, posément, puis
il dit :
- Tu me trouves peut-être con?
- J'ai pas dit ça.
- J'sais bien.
Il fuma encore, le regard absent. Je venais d'être
mis au fait d'une· des mortifications - elles furent
sans doute nombreuses -qu'avait souffertes Armand.
Cette masse de fie.rté n'était pas composée seulement
d'audacieux, ni même d'honorables éléments. Sa
beauté, sa vigueur, sa voix, son cran ne lui avaient
pas toujours assuré le triomphe puisqtJ.'il avait dft,
conime un chétif, se plier à un apprentissage de
dentellière, à celui qu'on a coutume d'exiger des
enfants à qui l'on ne confie d'autre matière que le
papier.
- On dirait pas, dit Robert la tête sur les deux
coudes posés sur la table.
- Qu'est-ce qu'on dirait pas?
- Eh bien, quoi, que tu sais faire ça.
Son impolitesse habituelle n'osait pas de front
aborder cet homme avec sa misère : Robert hésitait
en parlant. Stilitano souriait. Plus que quiconque
il devait reconnaître la peine d'Armand. Comme
moi il craignait et espérait la question- que d'ailleurs
Robert n'osa formuler :
.293
- Où as-tu appris?
Un docker s'approchant la laissa suspendue. n
ne dit qu'une heure en passant près d'Armand :
onze heures. Les airs du piano mécanique allégeaient
l'épaisse fumée du bar où nous étions. Armand
répondit~
-D'accord.
Son visage demeura aussi triste. Les filles ici étant
rares, le ton général était cordial et simple. Si un
homme se levait de sa chaise c'était en toute simpli
cité.
C'est plus tard que je me dis en songeant à ses
paumes et à ses doigts épais que sortant d'eux la
dentelle de papier devait être laide. Armand était
trop maladroit pour de pareils travaux. A moins
qu'il ne les ait appris au bagne ou en prison. L'adresse
des forçats est étonnante. Dans leurs doigts criminels
apparaissent parfois de délicats et fragiles chefs
d'œuvre réalisés avec des bouts d'allumettes, des
bouts de carton, de ficelle, des bouts de n'importe
quoi. La fierté qu'ils en éprouvent a la qualité de la
matière et du chef-d' œuvre : elle est humble et
fragile. n arrive que. des visiteurs félicitent les
bagnards pour un encrier taillé dans une noix
comme on félicite un singe ou un chien : en s' éton
nant de tant de ruse malicieuse.
Quand le docker se fut éloigné, Armand ne changea
pas de visage. .
- Si tu crois qu'on peut savoir tout faire c'est
que t'es un petit con!
J'invente les mots que je rapporte mais je n'ai pas
oublié le ton de la voix qui les prononça. En sour-·
dîne, cette voix illustre grondait. L'orage tonnait
en frappant d'une phalange légère les cordes vocales
les plus précieuses du monde. Armand se leva, fumant
toujours.
- On y va, dit-il.
- Onyva.
C'est par ces mots qu'il décidait qu'on 1ra1t se
coucher. Stilitano paya, Armand sortit avec son
élégance favorite : sa démarche pressée. n marcha
dans la rue. L'aisance était pareille. Sauf que ce soir
il ne prononça aucun des mots, aucune de ses expres
sions habituels qui le faisaient passer pour grossier.
Je crois qu'il ravalait son chagrin. U marchait vite,
la tête haute, droite. Stilitano à côté de lui dressait
sa svelte ironie, Robert sa jeune insolence. Près
d'eux, je les contenais, contenant l'idée d'eux-mêmes,
j'étais leur conscience réfléchissante. Il faisait ·froid.
Ces costauds que j'accompagnais étaient frileux.
Enfoncées dans leurs poches, pour se rejoindre à
l'endroit le plus douillet du corps leurs mains tiraient
le coutil, précisant les fesses, du pantalon. Personne
ne parlait. En arrivant près de la rue du Sac, à Robert
et à Armand Stilitano serra la main et dit :
- Je vais surveiller Sylvia avant de rentrer. Tu
viens avec moi, Jeannot?
Je l'accompagnai. Nous marchâmes quelque temps
sans parler, trébuchant sur les pavés. Stilitano sou
riait. Sans me regarder il dit :
- T'es bien devenu pote avec Armand.
- Oui. Pourquoi?
- Oh, pour rien ...
- Pourquoi tu m'en parles?
295
-Comme ça.
Nous marchâmes encore en nous écartant de l'en-
droit où travaillait Sylvia.
-Dis donc?
-Quoi?
- Si j'avais du fric, t'aurais le cran de me refaire?
Par crânerie - et sachant déjà que mon audace
ne pouvait être qu'une forme de mon esprit- je
répondis oui.
- -Qui. Pourquoi pas, si t'en avais un gtos tas.
n rit.
- Et Armand, t'oserais?
- Pourquoi tu me demandes ça?
-Réponds.
-Et toi?
- Moi? Pourquoi pas? S'il en a un gros tas. Je
refais bien les autres, il y ·a pas de raison. Et· toi,
réponds.
Par le changement de temps, de. soudain présent
à la place d'un imparfait dubitatif, je compris que
nous venions de nous mettre d'accord pour voler
Armand. Et je savais que par calcul et par pudeur
j'aVais feint le cynisme en déclarant à Stilitano que·
je le volerais. Une telle cruauté dans nos rapports
devait effacer la cruauté de nos actes dirigés contre
un ami. En fait nous avions compris que quelque
chose nous unissait, notre complicité ne résultait pas
de l'intérêt, elle était née dans l'amitié. Je répondis :
- C'est dangereux.
- Pas tant que ça.
J'étais bouleversé par l'idée que Stilitano avait dft
passer outre à l'amitié qu'il échangeait avec Robert
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pour m'adresser une telle proposition. De gratitude
je l'eusse embrassé si son sourire n' etît fait écran.
Enfin je songeai que peut-être il avait demandé à
Robert la même chose, que celui-ci avait refusée.
En ce moment même Robert peut.:.être tentait-il
d'établir entre Armand et lui d'aussi intimes rapports
que ceux qui m'unissaient à Stilitano. M~is j'avais
la certitude d'avoir élu dans ce chassé-croisé mon
cavalier.
Stilitano m'expliqua ce qu'il attendait de moi :
que je dérobe, avant qu'il ait eu le temps de la passer
en Hollande et en France, ·la provision d'opium que
lui apporteraient les matelots et les mécaniciens d'un
• trempboat •, battant pavillon brésilien, « l' Aruntai •;
- Qu'est-ce que tu en as à foutre, d'Armand?
Nous on était en Espagne ensemble.
De l'Espagne Stilitano en parlait comme d'un
théatre héroïque. Nous marchions dans l'humidité
glacée de la nuit.
- Armand, faut pas t'imaginer, quand il peut
refaire un gars... ·
Je compris que je ne devais pas protester. Puisque
je n'avais pas assez de puissance pàur décréter, issues
de moi seul, des lois morales que j'imposerais, je
devais utiliser les feintes habituelles, accepter d'agir
en justicier afin d'excuser mes crimes. ·
- .•• il ne se gêne pas. On en raconte assez sur
lui. Tu peux demander à des mecs qui .l'ont connu.
- S'il sait que c'est.moi ..•
- U le saura pas. Tu n'auras qu'à me dire où il
l'a planqué. Quand il sera sorti je monterai dans sa
piaule.
Je tentai de sauver Armand et je dis encore :
- Ça m'étonnerait qu'ille laisse dans la chambre.
Il a sûrement une planque.
- Alors faudra la trouver. T'es trop malin pour
pas réussir. ..
Avant qu'il m'eût accordé l'estime que j'ai dite.
plus haut, je n'eusse sans doute pas trahi Armand.
Vidée seule m'en eût fait horreur. Tant qu'il ne
m'avait pas donné sa confiance, trahir n'avait du
reste aucun sens : c'était obéir simplement à la règle
élémentaire qui dirigeait ma vie. Aujourd'hui je
l'aimais. Je reconnaissais sa toute-puissance. Et s'il
ne m'aimait pas il me comprenait en lui. Son autorité
morale était si absolue, généreuse, qu'elle rendait
impossible une révolte intellectuelle en son sein; Je
ne pouvais prouver mon indépendance qu'en agis
sant dans le domaine sentimental. L'idée de trahir
Armand m'illuminait. Je le craignais et l'aimais trop
pour ne pas désirer le tromper, le trahir, le voler.
Je pressentais la volupté inquiète qui accompagne le
sacrilège. S'il était Dieu (il avait connu la pitié)·
et qu'en moi il eût mis sa complaisance, il m'était
doux de le nier. Et mieux, que m'y aidat Stilitano
qui ne m'aimait pas et que je n'eusse pu trahir. La
personnalité de celui-ci; aiguë, merveilleusement
servait cette image : le stylet traversant le cœur.
La force du diable, sa puissance sur nous résident dans
son ironie. Sa séduction n'est peut-être que son dé
tachement. La force avec ·laquelle Armand niait
les règles prouvait sa propre force - et la force·
de ces règles sur lui. Stilitano souriait d'elles. Son
ironie me dissolvait. ·Enfin êlle avait la hardiesse
de s'exprimer sur un visage d'une grande beauté.
Nous entrâmes dans un bar et Stilitano m'expliqua
ce que j'aurais à faire.
- Tu l'as dit à Robert?
- Tu es fou. Ça c'est entre nous.
- Et tu crois que ça fera du fric?
- Tu penses! C'est un avare. ll a fait une affaire
formidable en France.
Stilitano semblait avoir réfléchi à cela depuis
longtemps. Je le voyais remonter d'une vie nocturne,
passée sous mes yeux et demeurée sècrète. Derrière
son rire il veillait. il ép1ai.t. En sortant du bar un men
diant nous accosta: iÏ nous demanda quelques sous.
Avec assez de mépris, Stilitano le regarda.
- Fais comme nous, mon pote. Si tu veux du
fric, prends-en.
- Dites-moi où y en a.
- Y en a dans ma poche et si tu le veux va le
chercher.
- Vous dites ça mais si vous étiez ...
Stilitano refusa la conversation qui risquait de se
poursuivre et où lui-même eût risqué de s'affaiblir.
n savait très habilement trancher afin de préciser
sa rigueur, donner à son apparence des sections
nettes.
- Nous quand on en veut on le prend où il est,
me dit-il. On va pas se mouiller pour les cloches.
Avait-il compris que c'était l'instant choisi pour
me donner une leçon de sévérité; ou lui-même avait
il besoin de s'établir davantage dans l'égoïsme, Stili
tano le dit de telle façon- avec une savante négli
gence - que ce conseil dans la nuit, dans la brume,
299
prit les proportions d1une vérité philosophique un
peu arrogante qui plaisait à mon naturel enclin à la
pitié. Je pouvais en effet reconnaître dans cette vérité
contre nature une vertu d'attitude capable de me
protéger de moi-même.
- T'as raison, dis-je, si on se fait piquer, c'est
pas lui qui va en tôle. Qu'il se démerde, s'il a le
courage.
Par cette phrase je ne blessais. pas seulement la
période de ma vie la plus précieuse - encqre que
dissim~ée - je m'établissais dans . ma richesse parti
cipant du diamant, dans cette ville des diamantaires,
et dans cette nuit de la solitude égoiste dont les facettes
miroitent. Nous nous rapprochimes de r endroit
où travaillait Syl~ mais il était tard, elle était
rentrée 1• (Je note que pour sa femme son ironie
s'éteignait. n parlait d'elle sans gentillesse mais sans
sourire.) La prostitution n'étant pas en Belgique
réglementée comme en France, un mac pouvait
sans danger ha~iter avec sa femme. Stilitano et moi
.nous prîmes le chemin de son hôtel. Habile, il ne me
parla plus de nos projets mais il éVoqua notre vie
d'Espagne. \
- T'avais rudement le -béguin, à l'époque.
- Et maintenant?
- Maintenant? Tu l'as toujours?
Je crois qu'il voulait s'assurer. de mon amour et
que pour lui j'abandomierais Armand. Il était trois
I. Nous nous éloignantes en vitesse car c'est un signe
connu : quand les putains ne sont pas aux endroits de
labeur c'est que les flics sont proches, « Où y a pas les putains
y a les poulets », dit un proverbe du milieu.
300
ou quatre heures du matin. Nous venions d•un pays
où la lumière et le bruit sont violents.
- Plus comme avant.
- Sans blague?
n sourit, et me regarda de biais;- tout en marchant.
- Qu'est-ce qui va pas? .
Le sourire de Stilitano était terrible. Le souci -
comme souvent, et surtout depuis cette époque -
d'être plus fort que moi, de surmonter mon naturel,
de mentir sur lui, m'avait fait prononcer une phrase
qui, encore que dite d'un ton calme, était une pro
vocation. Je devais expliquer, expliciter cette première
proposition posée comme les prémisses d'un théo
rème. C'est, et non l'inverse, de l'explication que
devait naître mon attitude nouvelle.
- Tout va bien.
- Alors? Je te plais plus autant.
- Je ne t'aime plus.
-Ah!
Nous passions à ce moment sous l'une des arches
du viaduc qui soutient la voie ferrée. Il y faisait plus
nuit qu'ailleurs. Stilitano s'était arrêté, et, tourné
vers moi il me regardait. Il fit un pas en avant. Je ne
reculai pas. La bouche presque sur la mienne il mur
mura:
- Jean. Ça me plait que . tu sois culotté.
Il y eut quelques secondes de silence. J'eus peur
qu'il ne tirftt son couteau pour me tuer et je crois
que je ne me serais pas défendu. Mais il souriait.
- Allume-moi une pipe, me dit-il.
De sa poche, je sortis une cigarette, l'allumai, en
tirai une goulée, et je la plaçai entre ses lèvres au
301
milieu. D'un coup de langue. habile Stilitano la
déplaça dans le coin droit de sa bouche et, souriant
encOJ::e, il avança d'un pas, menaçant de me brûler
la figure si je ne reculais pas. Ma main qui pendait
devant moi, d'elle-même alla vers son corps : il
s'émouvait. Stilitano souriait et me regardait dans
les yeux. Dans sa poitrine il devait emmagasiner
facilement la fumée. Il ouvrit la bouche sans que
s'en échapp~t un flocon. De lui-même et de ses
accessoires il n'apparaissait que le cruel. Le tendre et
le flou étaient bannis. Je l'avais cependant connu, il
y avait peu de temps, en d'humiliantes postures.
L'attraction foraine dite Palais des Miroirs est une
baraque dont l'intérieur contient un labyrinthe cloi
sonné de glaces les unes avec tain les autres trans
parentes. Après avoir payé on entre, il s'agit d'en
sortir. C'est alors qu'on bute désespérément contre
sa propre image ou contre un visiteur coupé de nous
par une vitre. Les badauds, de la rue assistent à la
recherche du chemin invisible. (La scène que je vais
dire me donna l'idée d'un b~et intitulé 'Adame
Miroir.) En arrivant près de cette baraque, unique
dans la fête, l'attroupement des gens qui l' exami
naient me parut si important que je sus qu'ils y
voyaient quelque chose d'exceptionnel. Ils riaient.
Dans la foule je reconnus Roger. Il fixait le système
enchevêtré des glaces et son visage crispé était tra
gique. Avant que de l'avoir vu je sus que Stilitano,
et lui seul, était pris, visiblement égaré dans les couloirs
de verre. Personne ne pouvait l'entendre mais à ses
gestes, à sa bouche, on comprenait qu'il hurlait de
colère. Rageur il regardait la foule qui le regardait
302
en riant. Le gardien de la baraque était indifférent.
De telles situations sont habituelles. Stilitano était
seul. Tout le monde s'en était tiré, sauf lui. Étrange
ment l'univers se voila. L'ombre qui soudain recou
vrit toutes choses et les gens c'était l'ombre de ma
solitude en face de ce désespoir car, n'en pouvant
plus de hurler, de se cogner aux glaces, résigné à
être la risée des badauds, Stilitano venait de s' accrou
pir, indiquant ainsi qu'il refusait la poursuite. J'hésitai,
ne sachant si je devais partir ou me battre pour lui
et démolir sa prison de cristal. Sans qu'il me voie,
je regardai Roger : il fixait toujours Stilitano. Je
m'approchai de lui : ses cheveux plats mais souples,
partagés au milieu, incurvés descendaient de chaque
côté de ses joues et se rejoignaient sur la bouche. Sa
tête offrait l'aspect de certains pàlmiers. Des larmes
mouillaient ses yeux.
Si l'on m'accuse d'utiliser des accessoires tels que
baraques foraines, prisons, fleurs, butins sacrilèges,
gares, frontières, opium, marins, ports, urinoirs,
enterrements, chambres d'un bouge, d'en obtenir
de médiocres mélodrames et de confondre la poésie
avec un facile pittoresque, que répondre? J'ai dit
comme j'aime les hors-h-loi sans autre beauté que
celle de leur corps. Les accessoires énumérés sont
imprégnés de la violence des hommes, de leur bru
talité. Les femmes n'y touchent pas. Ce sont des
gestes d'hommes qui les animent. Les fêtes foraines
dans le Nord sont dédiées aux grands gars blonds.
Eux seuls les hantent. A leurs bras les filles s' accro
chent péniblement. C'est elles qui riaient du malheur
de Stilitano.
303
Décidé, Roger entra. Nous crûmes qu'il se perdrait
dans les miroirs. Nous aperçftmes · ses brusques et
lents retours, sa marche sftre, ses yeux baissés pour
se reconnaître au sol moins hypocrite que les glaces.
La certitude le guidant il aboutit à Stilitano. Nous
v.îmes ses lèvres murmurer. Stilitano se rdeva et,
reprenant peu à peu son aplomb, ils sortirent dans
une sorte d'apothéose. Ils ne m'avaient pas vu, et
libres, rieurs, ils continuèrent la fête, et moi, je rentrai,
tout seul. Était~ l'image de Stilitano blessé qui me
troublait ainsi? Je le savais capable de garder la fumée
d'une cigarette entière . qui, se consumant; s' expri
merait par la braise seule. A chaque aspiration son
visage s'éclairait. Sous mes doigts à peine l'effleurant
je le sentis bander.
- Elle te plait?
Je ne répondis pas. A quoi bon? Il savait que ma
crânerie venait de faire long feu. Il sortit sa main
gauche de sa poche et du bras m'entourant les
épaules il me serra contre lui cependant que la ciga
rette gardait sa bouche, la protégeant d'un baiser.
Quelqu'un s'approchait. Je murmurai très vite :
1 '. - e t:ume.
Nous nous décoll~es l'un de l'autre. Quand je
l'eus quitté devant la porte de son hôtel il était sftr
que je lui donnerais tous les renseignements concer
nant Armand.
Je rentrai et me couchai dans ma chaiDbre. Jamais,
même-quand ils me trompaien~ ou me haïssaient, je
n'ai pu haïr mes aii)ants. Séparé par une cloison
d'Armand, couché avec Robert, je souffr-ris de
n'être à la place de l'un d'eux, ou d'être avec eux,
ou d'être l'un d'eux, je les enviais mais Je n'avais
aucune haine. Je montai l'escalier de bois avec beau
coup de précaution car il était sonore et presque
tous les galandages de bois. Quand il etùeva sa cein
ture j'imagine que ce soir-là Armand ne la fit pas
claquer comme un fouet. Il devait voir sa forte et
virile tristesse et sans doute, par quelques gestes silen
cieux signifia-t-il à Robert qu'il obéît à son plaisir.
Pour moi Armand justifiait davantage sa puissance :
elle procédait aussi du malheur, de l'abjection. Cette
dentelle en papier avait la même stmcture fragile,
peu faite pour votre morale, que les trucs du men
diant. Elle appartenait à l'artifice, elle était postiche
autant que les plaies, les moignons, les cécités.
Ce livre ne veut pas être, poursuivant dans le ciel
son trajet solitaire, tme œuvre d'art, objet détaché
d'un auteur et du monde. Ma vie passée je pouvais
la dire sur un autre ton, avec d'autres mots. Je l'ai
héroïsée parce que j'avais en moi ce qu'il faut pour
le faire, le lyrisme. Mon souci de la cohérence me
fait un devoir de poursuivre mon aventure à partir
tiu ton de mon livre. Il aura servi à préciser les indi
cations que me présente le passé: sur la pauvreté et
le crime puni j'ai posé le doigt, plus lourdement, et
à plusieurs reprises. C'est vers eux que j'irai. Non avec
la préméditation réfléchie de les trouver, à la façon
des _saints catholiques, mais lentement, sans chercher
à escai;noter les fatigues, les horreurs de la démarche.
Mais comprend-on? Il ne s'agit pas d'appliquer une
philosophie du malheur, au contraire. Le bagne -
nominons cet endroit du monde et de l'esprit -
305
où je me dirige m'offre plus de joies que vos honneurs
et vos fêtes. Cependant ce sont ceux-ci que je recher
cherai. J'aspire à votre reconnaissance, à votre sacre.
Héroisé, mon livre, devenu ma Genèse, contient
- do.it contenir ...,.... les commandements que je ne
saurai$ transgresser : si j'en suis digne il me réservera
la gloire inf~me dont il est le grand maître, car, sinon
à lui, à qui me référer? Et du seul point de vue d'une
morale plus banale ne serait-ce logique que ce livre
entrainât mon corps et m' attir~t en prison - non,
je précise encore, selon. une procédure rapide com
mandée par vos mœurs; mais par une fatalité qu'il
contient, que j'y ai mise, et qui, comme je l'ai voulu,
me garde comme témoin, champ d'expérience,
preuve par 9 de sa vertu et de ma responsabilité?
Ces fêtes du bagne, j'en veux parler. La présence
autour de moi de m~les blessés c'est déjà un grand
bonheur qui m'est accordé. Je le signale à peine
cependant, d'autres situations (l'armée, le sport, etc.)
m'en peuvent offrir un pareil. Le second tome de ce
«Journal »,je l'intitulerai « Affaire de mœur$ ».Je
me propose d'y rapporter, décrire, commenter, ces
fêtes d'un bagne intime que je découvre en moi
après la ttaversée de cette contrée de moi que j'ai
nommée l'Espagne.
Impression Bussière à Saint-Amand (Cher),
le 20 mai 1983. ·
Dépbt légal : mai 1983.
1er dépbt légal dans la collection : mars 1982.
Numéro d'imprimeur: 1233.
ISBN 2-07.()36493-3./lmprimé en France.